Audio Vox Concept'

regroupe une suite de textes conçus et écrits pour la voix.

Mise en bouche en souffle en 3 2 1 …



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(enregistrement artisanal par l'auteur)
Bâillonnés

Mille pages     mille poèmes     mille espoirs
Et enfin comprendre que le format A4 ne convient pas
Tout déchirer
Le papier tente encore quelque chose à la place du “Tout”
Tirer des lignes pour craindre moins d'avancer

Au cœur des masques
Sur la poitrine
Pointe le cauchemar désigné par la nuit immémoriale

Maison de poupée maison pour rire maison facile à poser
Sur une table   nappe vichy

Ma première                 étendue cherche les fils 
Ma deuxième est           espace à prendre
Ma troisième s'ouvre      embrasse le
Tout n'est que passage instance et voyage

La mitraille fait tomber les mains vertes
Tant de frais jardins devenus nécropoles

Il neige et trop d’attente au bureau des longitudes
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Traces
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Vendredi 9 mai 2008
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Le début dans la rubrique Textes / Roman


                    La vallée de la Saône, au nord de la ville, il est environ seize heures, lumière dense, écrasante sur les nélufars, ce qui ne gêne nullement une famille de cygnes qui descend le courant à la queue leu leu, quelques canards colverts barbotent, inconscients de la menace.
Une voiture avance lentement, passagers attentifs, un couple, ils cherchent quelque chose ou bien quelqu’un. Ils passent devant l’usine à bouffe post-moderne de Polo Bocul sans y prêter attention, ils roulent en direction de Saint-Rambert l’Île-Barbe. C’est la femme qui conduit, elle agite les mains et parle fort.
— Tu n’as rien de plus précis ? Une petite maison au bord de l’eau avec un jardin derrière. Tu parles d’une info !
L’homme est plus maître de lui, il n’arrive toutefois pas à dissimuler la peur qui anime son regard. Il voudrait pouvoir se concentrer, lui dire d’arrêter de piailler, qu’après tout elle n’est pas plus maligne qu’un autre. Des maisons avec jardin et vue sur la Saône il n’y en a pas des tonnes, la villa Tony Garnier, quelques châteaux reconvertis en maisons de retraite. Pour le reste, ce sont des friches ou des immeubles récents.
— Tu aurais au moins pu essayer de leur faire dire où ils la planquaient. Autant chercher une meule de foin dans… Et puis zut ! Et si ce con me fait encore des appels de phares je m’arrête et je descends lui en coller une.
L’homme soupire, n’ose pas penser à la réaction des autres en le voyant débarquer à l’improviste sans mot de passe ni instruction. Il prend de gros risques. Il essaie de la calmer.
— Ne t’énerve pas. Je te dis qu’on va y arriver.
— Je ne m’énerve pas ! Mais si jamais ils lui ont fait du mal, je t’arrache les yeux, les testicules, je fais cuire le tout à petit feu et je te les fais bouffer !
Il l’imagine en pagne, un os dans le nez, dansant autour d’une marmite fumante, lui en train de cuire ; le monde à l’envers. Pourtant il a fait tout ce qu’il a pu pour éviter le pire.
— Le mec Niarcos, ce n’est pas une fillette. Il n’allait pas me filer l’adresse juste parce que je la lui demandais gentiment. On devrait traverser au prochain pont et revenir par l’autre berge. Je ne pense pas que ce soit si loin.
— Comme tu voudras, c’est toi le guide.
— Nous ne sommes pas dans la brousse. Ne dis pas de conneries, s’il te plaît.
Ils virent au pont de Neuville et reprennent la direction de Lyon, croisent l’île aux Vaches, déserte, puis l’île Roy, toutes deux uniquement accessibles en bateau. Ils respectent scrupuleusement le cinquante à l’heure au grand déplaisir de ceux qui les suivent.


        Au commissariat central Pierre-Nicolas passe un sale quart d’heure. Resucée d’un mauvais polar de série D. Après un interlude en compagnie de l’identité judiciaire, clic-clac c’est dans la boîte ! Les doigts propres, plus d’encre, ses empreintes ont été photocopiées. De nouveau la cellule, une nouvelle paire d’heures avant qu’on l’emmène enfin dans une autre pièce où trois hommes l’attendent de pied ferme. Le décor est en place, bureau, lampe, pour un interrogatoire serré auquel il ne comprend pas tout. Il se demande même si on ne le confond pas avec quelqu’un d’autre. Les flics savent quelque chose qu’ils veulent lui faire dire, mais lui ne voit pas bien quoi. Il a beau répéter qu’il ne connaissait pas Isabelle Plantier et qu’il n’a vu Maria Chamrave qu’une seule et unique fois. Ils insistent.
Il pense avoir compris qui a informé ces messieurs. Il se demande ce qu’elle leur a raconté, et pourquoi est-ce qu’elle lui en veut à ce point ?
Je n’ai vraiment pas de pot avec les femmes !
Seule maigre consolation, la perplexité des policiers devant l’article de Nathalie. Ils aimeraient bien savoir comment cette reporter a fait pour connaître, avant même qu’ils ne l’arrêtent, l’existence d’un suspect et son interpellation ? L’un d’eux, plus perspicace, émet l’hypothèse qu’il pourrait y avoir deux affaires en une et par déduction deux suspects.


        À l’hôpital, le capitaine est au chevet de Papanopoulos, il essaie d’obtenir des réponses à ses questions. Le Grec, encore vaseux, a du mal à rassembler idées et souvenirs. Il situe Lyon au bord de la mer et évoque une croisière dans les îles. Le policier hésite à employer la manière forte. Un interne assiste à l’interrogatoire. Les minutes s’égrènent.
Assise sur un banc, Nathalie prend le soleil et quelques notes.
Tel un diable de sa boîte, Dorno jaillit hors du bâtiment, il gesticule et crie :
— Mademoiselle Zarena !
Elle sursaute.
— Il a craché le morceau. À moitié dans les vapes, je ne suis même pas certain qu’il ait compris à qui il causait. Suivez-nous, je préviens les collègues par radio.
Cette fois c’est un départ façon vingt-quatre heures du Mans, à l’ancienne, course à pieds vers les autos, claquements de portières et vroum !


        En bord de Saône, pas de croisière, plutôt un train de sénateur. Le couple poursuit son curieux manège et génère un embryon de bouchon. D’un coup ils ralentissent de plus belle car il vient d’invoquer le nom du seigneur ! La villa au bord de l’eau est là, sous leurs yeux. Piteuse mine, elle semble inhabitée, voire abandonnée, tous volets fermés. Ce que constate déçue la chauffeuse.
— Et alors ? Tu croyais trouver Maria au balcon ?
Non, évidemment, mais peut-être un signe de vie. Elle clignote et se range, au grand soulagement des panurges à roulettes.
Lui sent un léger frisson courir le long de son échine. Tout correspond. La ruelle, le jardin…
Ils sont garés sur le bord du trottoir une vingtaine de mètres en aval. La conductrice coupe le contact. Un temps. Hésitation sur la conduite à tenir, qui y va en premier, lui pense-t-elle, il préférerait qu’elle l’accompagne. Elle argumente, propose un scénario.
— Tu dis que tu viens de la part de Niarcos, qu’il a eu un empêchement et qu’il faut changer de planque. Dès que c’est d’accord, tu me fais signe, j’arrive. Simple, non ?
Il hésite, simple, simple, c’est elle qui le dit. Lui sait qu’il risque sa peau sur ce coup, et pour quel bénéfice ? Il se maudit de ne pas avoir dit à Maria de fiche le camp et prévenu les autres qu’il la connaissait, qu’elle ne dirait rien.
—Tu fais quoi ? Tu te décides oui ou non !
Il s’extirpe de la voiture et marche vers la maison, ne quitte pas des yeux les volets clos. Arrivé à hauteur, il jette un œil en arrière. Rien ne bouge. Il frappe à petits coups secs. Aucune réponse. Nouveaux coups. Toujours aucun signe de vie.
La maison fait angle avec le quai Clemenceau et l’impasse de l’Écluse. Écluse qui aujourd’hui sert de port de plaisance. Un mur, on devine un jardin. Côté impasse, un portail. Il le secoue, essaie d’ouvrir. Fermé. Il revient sur ses pas, regard circulaire, tout est calme. Pauline lui fait signe d’y aller. D’une seule détente, il se hisse et se laisse tomber dans le jardin. Fouillis de hautes herbes et de ronces, laissé à l’abandon depuis longtemps. Il se fraye lentement un passage. Un volet double fermé de l’intérieur. Il toque, colle son oreille contre le panneau de bois. Toujours le silence. Il sort un couteau de sa poche et crochète le volet.
Dans la voiture, la femme attend. Elle tapote le volant, une cigarette éteinte entre ses lèvres. Son regard se promène, la Saône est au plus bas, nouvelle année de sécheresse, des herbes verdâtres ondulent lentement à fleur d’eau. Par deux, quatre, huit, des rameurs s’entraînent. Plusieurs clubs d’aviron ont leur siège par ici. Presque en face l’île Barbe, république autonome en forme de coffre-fort posé sur l’eau. Ses yeux se fixent sur la berge opposée, deux flashs bleus avancent à vive allure, elle les suit du regard, les voit virer au pont de l’île et entamer leur traversée. Contact, elle s’éloigne doucement, alors qu’approchent les véhicules de police.
Dorno et Nathalie sont derrière, la Twingo prend la place encore chaude. En quelques instants, la maison est cernée. Les policiers forcent le portail, empruntent le chemin tracé il y a quelques minutes à peine. Ils trouvent le rez-de-chaussée ouvert, personne en bas, du bruit dans l’escalier.
Inquiet, l’homme redescend.
— Pas un geste, mains sur la tête ! Vous êtes coincé !
Revolver au poing, Dorno et ses collègues ont surgi. L’inconnu semble complètement hébété. Il lève les mains et n’offre aucune résistance. Ses premiers mots sont :
— Il n’y a personne.
Il ne ment pas. Seule de la vaisselle sale et des cadavres de bouteilles témoignent de l’occupation récente des lieux.
Dorno réapparaît sur le trottoir, Nathalie se précipite.
Il lui apprend qu’ils ont trouvé un type à l’intérieur, un noir qui apparemment cherchait lui aussi quelqu’un.
— Le Grec a menti. Ou alors il délirait ?
Le capitaine dresse le tableau de la situation. Du monde a séjourné récemment dans la maison, une ou plusieurs personnes, si Maria était là, ils ont pu la changer de planque n’ayant plus de nouvelle de Papanopoulos.
Un groupe sort de la maison, l’un des hommes porte des menottes.
— Regardez-le ! Vous ne le connaissez pas par hasard ?
— Non, jamais vu. Il faut l’interroger.
— La P.J. va s’en occuper. Vous venez avec nous ?
— Bien sûr !
Dorno en profite pour jouer un pion sur la dame.
— Nous pourrions peut-être voir ce que je peux faire pour votre ami « Kanto » ?
Nouveau départ, tout en douceur…


        L’interrogatoire de Pierre-Nicolas se poursuit. Les policiers ne lâchent pas leur proie. Ses dénégations répétées n’y font rien.
— Écoute, mon bonhomme ! Tu ne vas pas nous jouer encore longtemps le coup de celui qui ne sait rien. Depuis le début, on ne rencontre que toi. Aux Pâquerettes, au Lézard Bleu… Et ce fameux accident devant le portail des Chamrave, ou peu s’en faut ! On vient d’identifier le conducteur, du beau linge celui-là. M. Angelo Papanopoulos ! Ça ne te dit rien ? C’est de lui que parle la journaliste ? Et c’est par toi qu’elle a su ?
Il est K.O. assis, de quel article lui parle-t-on, et si c’était Nathalie qui… le flic enchaîne, pas de répit.
— À l’heure qu’il est, il mijote dans le cirage. Quant à Isabelle Plantier, tu ne la connais toujours pas, l’agence d’intérim M.E.D.I.N, ce n’est même pas la peine d’en parler !
Un autre interrogeur prend le relais.
Le Gav’ est bien embêté pour se justifier. Il perroquète inlassablement qu’il leur a déjà tout dit en long, en large et en travers. Que le type dont parle Mlle Zarena dans son article, c’est bien le chauffeur de la voiture avec laquelle il a eu un accident. Oui, c’est lui qui a prévenu la journaliste, il la connaît, ils enquêtent ensemble pour le compte de La Traboule. Tout cela est vérifiable, il suffit de demander Nathalie Zarena à La Traboule. Quant à Isabelle Plantier, ils étaient certains qu’elle était le nœud de l’affaire, le point de départ, alors forcément, ils voulaient savoir qui elle était, pour éventuellement retrouver la piste de Maria Chamrave.
Reste l’agence d’intérim. Pierre-Nicolas ne sait pas. Ne connaît pas cette agence. Ne sait même pas ce que veut dire ce sigle. La réponse, au moins une, est : Médical Intérim. En façade, infirmières, aides-soignantes, etc., mais aussi masseuses, esthéticiennes d’un genre un peu spécial, et Isabelle Plantier travaillait régulièrement pour cette officine.
— Et moi, je me tue à vous dire que je ne connais ni l’une ni l’autre. Pourquoi et par qui a été tuée Isabelle Plantier ? Répondez à cette question et vous saurez ce qu’est devenue Maria.
— Non mais écoutez-le, il veut nous apprendre notre boulot, je rêve !
Le troisième flic, qui semble être le chef, se lève, fait le tour du bureau. Il passe dans la lumière, approche son visage de celui du suspect.
— Il se fout de notre gueule ce petit con !
Il l’attrape par le col et le secoue comme un prunier.
— Tu nous prends vraiment pour des caves ? Alors dis-moi pourquoi ton adresse n’est pas aux Pâquerettes. À qui payes-tu ton loyer, là-bas ? Rien que pour ça, on peut te garder au frais un bon moment.
Il ne répond rien. Il commence à se dire que pour lui, la merde monte et qu’il n’est pas loin de boire la tasse.
— Un dernier détail. On est allé visiter ton ancien appartement à la Grande-Côte, il n’est pas bien joli à voir, tu aurais pu nettoyer un peu avant de partir, et dire au revoir à ton proprio. Il sera content d’apprendre qu’on t’a retrouvé, car tu n’as pas oublié que tu lui dois une petite somme à ce brave propriétaire ! Et ceux qui ont commencé ton déménagement, ils cherchaient quoi ? Tu peux me le dire ! Pas ton ours en peluche ni ton paquet de capotes. Tu ne trouves pas que ça fait beaucoup pour un seul petit couillon de ton espèce ?
Il le laisse tomber, poupée de son, toute molle. Une minute de silence. Puis brusquement :
— Voilà le marché. On oublie pour un temps ces broutilles, y compris les remboursements que tu mets dans ta poche quand tu fais le guignol devant les marmots. Mais tu nous rencardes sur les femmes Plantier et Chamrave. Tu m’entends ?
La porte s’ouvre d’un coup. Un grand type entre en gueulant qu’il y a du nouveau, qu’on amène du monde. Encore un copain à ce monsieur, une drôle de Pâquerette, toute noire.
Le commandant regarde Pierre-Nicolas avec un sourire bien denté.
— On va voir cette fois si tu continues à faire le malin !
Pierre-Nicolas ne s’attendait pas à retrouver Zico les menottes aux poignets. Il essaie de déchiffrer, de débrouiller les fils. Car si cet oiseau est mazouté, Pauline l’est aussi. Il ne parlera pas d’elle, ou alors elle serait là. Il décide de tenir sa ligne, en dire le moins possible, rester dans le rôle du benêt.
Zico joue à fond la carte de l’erreur judiciaire, et en rajoute pour qui veut l’entendre. Un vrai griot. « Chemin faisant, me promenant au bord de l’eau, je passe devant la maison en question, présentement j’entends crier, j’identifie une voix de femme. Je frappe à la porte, j’appelle, aucune réponse ne me parvient. J’insiste, je pense que peut-être il y a quelqu’un en danger. Je secoue la porte, elle est bien trop solide. Je décide alors de passer par derrière. Je suis très surpris, en visitant les lieux, de constater qu’il n’y a personne à l’intérieur. C’est tout. Présentement je ne sais rien de plus. Je vous le jure ! »
Les policiers n’en croient pas un mot.
— Arrête tes histoires. C’est que du flan. Tu cherches à gagner du temps, à noyer le poisson et à protéger tes complices. L’autre zèbre là, ne fait pas de difficulté pour te reconnaître. Hein !
Il interpelle Pierre-Nicolas qui ne se fait pas prier pour confirmer qu’effectivement ce monsieur  habite aux Pâquerettes. Qu’ils se sont croisés à plusieurs reprises et se saluent en bons voisins. Ce que confirme Zico. Qu’aux Pâquerettes il y a une vraie vie de quartier, que la solidarité n’est pas un vain mot et…
La coupe est pleine. Le commandant passe au chapitre suivant.
— C’est bon ! Et Pauline André ?
Zico blêmit, autrement dit vire au chocolat rance, demande s’il peut avoir un verre d’eau. Pierre-Nicolas ne remarque pas le trouble et répond qu’il l’a rencontrée le même soir que Maria. Elles étaient ensemble. Depuis, il ne l’a revue qu’une fois ou deux, et lui a à peine adressé la parole.
Le triumvirat se concerte et décide d’un interrogatoire séparé des deux loustics. Zico est emmené dans un autre local. Pierre-Nicolas dans sa cellule, il commence à s’y sentir presque à l’aise. On lui signifie la prolongation de sa garde à vue. Le commandant précise que compte tenu des antécédents de M. Angelo Papanopoulos il pourrait tomber sous le coup de la loi antiterroriste, ce qui changerait le résultat de l’addition finale. À lui de réfléchir. Ce qu’il fait.
    Je donnerais cher pour être dehors et savoir ce qui s’est passé. Que devient Pauline ? Que fait Nathalie ? À cette heure elle doit être au courant de mon arrestation ? Où est Maria ? Enfin bon, je suis quitte pour passer la nuit ici, c’est à peine moins confortable que chez moi. Chez moi…


        Nathalie et le capitaine sortent du commissariat. Elle  aurait voulu parler à M. Sorin, cela n’a pas été possible. L’affaire est plus grave et plus complexe qu’elle ne l’imaginait, il est question de lien avec une organisation terroriste. Nathalie n’en croit pas ses oreilles. Non, pour elle Pierre-Nicolas n’a pas l’envergure d’un poseur de bombe, à moins qu’il ne soit manipulé ou utilisé comme bouc émissaire. Elle fait part de ses réflexions au policier, il pense que ce Pierre-Nicolas « Kanto » ne dit pas tout. D’après ses collègues c’est un personnage trouble, son casier  est vierge mais il n’a actuellement aucune adresse légale ni de travail fixe, il est par ailleurs fiché comme ayant été un militant actif dans les mouvements de chômeurs et d’intermittents du spectacle.
Le capitaine pose la question à la journaliste : Que sait-elle de lui ?
Elle avoue qu’elle ne sait rien, un ami le lui a présenté, c’était l’occasion pour elle de publier un article d’investigation. Elle a bien remarqué qu’il avait parfois un comportement étrange, elle évoque la sortie au Lézard Bleu, mais à part cela…
— C’est Pauline André qui a renseigné la P.J. Il semblerait qu’elle le connaisse beaucoup mieux que vous.
Moue dubitative de Nathalie, elle commence à douter de la sincérité de son informateur favori. Qui a-t-il vu l’autre soir ? Pourquoi ne lui a-t-il rien dit, et pourquoi n’a-t-elle pas insisté pour savoir ?
Dorno, protecteur, lui pose une main sur l’épaule.
— Le mieux que vous ayez à faire, c’est de rentrer chez vous, de vous reposer. Je vous appellerai dès qu’il y aura du nouveau. D’accord ?
Pas de réponse.
— Écoutez, mes collègues vont cuisiner Aristide Bienveillant, alias Zico, et Angelo Papanopoulos. Après ils verront pour votre… ami ?
Elle sent le scoop lui échapper, c’est maintenant que tout se joue, elle a encore une longueur d’avance, au moins sur la concurrence.
    Est-ce que je dois aller parler à Pauline ou attendre qu’il soit sorti ? À moins que je n’aille la voir dès ce soir. Je me pointe chez elle et… Je ne la connais pas, elle ne me connaît pas, ma seule introduction c’est l’autre zozo, mauvaise pioche. Pour Maria, et si c’était mon article qui les a fait fuir de leur planque ? Pauline André pourrait m’en vouloir… quel sac de nœuds. Bon, il n’a pas fini de me coller l’autre là. Garde-le dans ta manche, c’est un bon filon. Elle se dégage en douceur et lui fait face.
— Croyez-vous qu’ils puissent faire du mal à Maria ? Je veux dire, à cause de moi, de mes papiers.
Réponse normande et diplomatique.
— Peut-être oui, peut-être non. Ont-ils même lu cet article ? L’accident de leur complice a dû précipiter les choses. Ne vous faites pas de souci, l’enquête progresse, et je vous l’ai déjà dit, je vous tiendrai informée.
Elle ne paraît pas convaincue, pour elle il faut continuer à chercher, faire un vrai boulot d’investigation. Elle a trop fait confiance à Pierre-Nicolas, et pourtant, elle sent qu’il est au cœur du mystère, que c’est par lui que cette histoire tordue trouvera son dénouement.
— Je devrais peut-être retourner voir Françoise Dunoyaux, elle sait, je suis certaine qu’elle sait. L’avez-vous fait surveiller ?
— La P.J. s’en occupe, ne vous inquiétez pas. Et s’il vous plaît, restez à l’écart, ce sont des gens dangereux. Vous avez vu de quoi ils sont capables, je n’ai pas envie de retourner à la pêche. Croyez-moi, je vous tiendrai au courant heure par heure. Quoi qu’il arrive !
Elle concède que pour ce soir, il a sans doute raison. Elle consulte sa montre. Il est encore assez tôt pour faire passer un nouvel article, elle a un peu de grain à moudre mais il lui faut faire vite.
En bon chevalier servant, Il se propose pour la raccompagner.
— Ce n’est pas la peine. Je connais le chemin. Merci. À demain.

En arrivant au journal, elle apprend que Bob a déjà pissé la copie.
Folle de rage elle se précipite dans le bureau du rédac-chef. S’en suit une homérique dispute, elle résiste, argumente et finit par l’emporter, ses informations sont plus récentes et de première main.
Elle s’installe devant son ordinateur et commence à rédiger. Les dernières phrases de Medvenitch résonnent dans sa tête.
« Dites le minimum, des faits, rien que des faits, pas de spéculations, préserver toutes les chances de retrouver Maria Chamrave rapidement, et vivante. La famille est influente, je ne veux pas avoir un procès sur le dos »
Mission accomplie, Medvenitch donne le feu vert.

Sur le chemin du retour, elle s’achète un kebab et le mange en marchant. Place Saint-Nizier, lumière entre chien et louve, un homme en uniforme est en faction devant l’entrée de son immeuble.
Elle frissonne, s’avance.
    Qu’est-ce qu’il y a encore ? Je commence à en avoir marre, j’aimerais bien qu’on me laisse en paix cinq minutes.
Le gardien de la paix l’interpelle.
— Mlle Zarena ?
Aïe, c’est pour ma pomme.
Elle opine du chef.
— J’ai une mauvaise nouvelle. Votre appartement a été cambriolé cet après-midi. Votre voisine nous a prévenus, nous n’avons pas eu le temps de vous joindre.
Soupir, elle avale une bouchée et suit l’agent. Il la prépare à ce qu’elle va découvrir, lui dit de ne pas prendre peur, tout est en l’air, du travail de professionnel. Dans l’escalier il se retourne et lui demande si elle est bien assurée. Elle hausse les épaules, bouche pleine, il n’y avait rien de grande valeur chez elle.
— Tout de même, vous allez voir.
Ils arrivent sur le palier, elle fait un pas dans l’appartement.
Elle reste muette, pétrifiée et éclate en sanglots. Sous ses yeux, vision d’apocalypse, de haine, acharnement à faire le mal, à faire mal, plus mal qu’une blessure dans la chair. La bibliothèque est renversée, les livres déchirés, les plantes vertes dépotées et réduites en charpie, les disques éparpillés et piétinés, la chaîne stéréo défoncée. Plus rien n’est intact, coups de couteau dans les tableaux, dans les coussins. La chambre a elle aussi subi le passage des barbares, le matelas est éventré, les tapisseries et la moquette lacérées, les vêtements transformés en lambeaux. Dans la cuisine, la porte du frigo a été arrachée, bouteilles vidées, boîtes de conserve ouvertes et répandues sur le sol. Rien, absolument rien n’a échappé au carnage.
Nathalie pleure, sa gorge lui brûle, ses yeux lui brûlent, impression que quelqu’un est en train de l’étrangler, qu’une main s’agrippe à son cou et serre, serre inexorablement.
L’agent redresse une chaise.
— Asseyez-vous, reprenez vos esprits. Si vous voulez que je vous dise, ce n’est pas un cambriolage ordinaire. Cela ressemble plutôt à un règlement de comptes. Vous ne voyez pas qui pourrait vous en vouloir au point de…
Elle craque, qu’on la laisse tranquille, qu’il parte, elle veut être seule !
Ses traits sont tendus, ses lèvres tremblent, elle serre les poings. Il essaie de la rassurer, il comprend, le choc est dur à encaisser, mais… Le regard de Nathalie est si tranchant, si froid, qu’il coupe la parole.
Le gardien de la paix révise son stage de psychologie des victimes, ne retrouve pas le bon chapitre.
— Bien. Je vais vous laisser. Veuillez signer ce papier, s’il vous plaît. Vous passerez demain matin au commissariat. Nous enregistrerons votre plainte, si toutefois vous désirez porter plainte.
Elle signe et le pousse vers la sortie.
La voisine est en robe de chambre, son chat angora dans les bras, elle assiste au départ de l’agent. Nathalie lève les yeux sur Mme Sidonie.
— C’est moi qui les ai prévenus. En descendant César, j’ai vu votre porte entrouverte, j’ai appelé, personne ne m’a répondu, je me suis permis de pousser, et je vois, un vrai ouragan. Je vous jure, j’étais chez moi tout l’après-midi, je n’ai rien entendu. Rien du tout. Et César n’a pas bronché, incroyable, non ? Avez-vous besoin de quelque chose ? Si je peux rendre service.
Nathalie esquisse un quart de sourire pâlot, la présence de madame Sidonie lui fait du bien, elle la remercie. Celle-ci propose.
— Voulez-vous venir un moment chez moi ? Je vous offre un petit remontant, juste une goutte.
Trois cognacs bien tassés, un coup de fil au serrurier, Nathalie, la haine au ventre, retourne à La Traboule, persuadée que ce qui vient de lui arriver est directement lié à son enquête sur la disparition de Maria.
    S’ils croient m’intimider de cette façon, ils se trompent. Je ne suis pas du genre à me laisser faire et encore moins à me taire. Ah ! On veut entraver la liberté de la presse ! S’ils s’imaginent que c’est facile, ils vont comprendre leur erreur. Medvenitch n’a pas intérêt à me mettre des entraves dans les pattes, je lui casse les dents s’il le faut. Je devrais peut-être appeler… non, plus tard, il ne ferait que me retarder en posant mille questions.

à suivre...
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Vendredi 9 mai 2008
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Mercredi 30 avril 2008
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Prix


Non ce n’est pas pavillon vert
C’est un autre souffle qui souffre
Ce chien n’est pas son double

La tête enveloppée d’un capuchon de laine
Une chanson fredonnée lui piège la glotte
Son apparence n’a pas bougé

Lame de fond soudainement déferlante
Et qui déjà ne touche plus que d’un orteil
Une chose   plusieurs choses   une consistance

Chansons de terre     inattendues

Il manque un support sans reproche

Coïncidence
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Mercredi 30 avril 2008
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Théodore Noémie Trivelin
Le fou
le fou du langage
le fou du langage du fou
il rote il pisse il pète
on le dit poète
suffit de savoir où mettre sa plume
colporteur de mots il les charrie d'une oreille à l'autre
agence de voyage pour mot en mal de langue
mots sons   sans signe
mots agraphiques
vibrations     ballades
dans l'interligne dans l'intersens
suivez le guide
Théodore Noémie Trivelin


Mon père
il bossait dans les carrières
celles où l'on casse les pierres
il jouait de la dynamite et du détonateur
ç'aurait sûrement fait un bon terroriste
heureusement il était pacifiste
faiseur d'artifice   un beau métier   tout un art
Artifice : déguisement fraude ruse composition inflammable
son portrait tout craché
même que quand il était imbibé il prenait feu tout seul
pas besoin d'allumette
ça lui a joué un sale tour
un beau jour   si l'on peut dire
le truc lui a pété dans les pattes
oh il s'en est bien tiré
juste la main droite qui s'est faite la malle
moi je suis né juste après cette histoire là
alors  comme il avait du temps et encore le sens de l'humour
il m'a dégotté un super prénom
Théodore Noémie
Théodore Noémie Trivelin
certainement le dernier truc chouette qu'il ait fait de sa vie
ensuite il a noyé le tout au fond d'un verre et quand je dis un
ma mère
elle a préféré la rivière d'en bas
tout ça pour vous dire que vers l'âge de dix ans
j'ai eu la vocation
un soir après la classe j'suis allé voir mon vieux
et j'lui ai dit comme ça
Papa quand je serais grand j'veux être poète
il était comme d'habitude   rond comme un coin
eh ben il a fait un bond  un vrai électrochoc
j'lui aurais annoncé qu'on lui supprimait sa pension
ç'aurait pas été pire
Poète ! Où t'as été dénicher une connerie pareille ?
T'as envie de crever de faim toute ta vie
de coucher sous les ponts
d'user tes semelles sur des planches pourries
Non papa j'veux être poète pas clochard
C'est du pareil au même
tous des parasites des bons à rien des fainéants
Mais papa on nous en parle à l'école
la maîtresse elle a dit que la poésie
était la plus belle chose du monde
que les poètes c'étaient des gens hors du commun
des princes des visionnaires
moi j'veux être poète
D'abord les poètes ils sont tous morts
que des fous des alcooliques des homosexuels
toujours à chercher le sens du vent
à mendier à droite à gauche
non mon fils choisis-toi un vrai métier
ingénieur ou fonctionnaire
Vous savez ce que c'est un môme
quand ça a un truc dans la caboche
il en a dit sur les poètes
et il a pas eu tort sur tout
fou vous le savez déjà
alcoolique ça ne se voit pas encore trop
homosexuel faut bien garder un peu de mystère
puis il y a aussi de bons cotés
les petits plaisirs du quotidien
Profession ? Poète !
Faut voir la tronche des flics ou des grattes papier
des fois que je me foutrais de leur gueule
Vous avez bien dit poète
Oui m'sieur
Théodore Noémie Trivelin
poète et diseur de poésie

Voilà
vous savez tout ou presque de ma vie
le strip tise est terminé
il ne me reste que mon chapeau
à vot' bon coeur m'sieurs dames
à vot' bon coeur

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Mercredi 30 avril 2008
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Arracher

Et quand même l’on reconnaîtra sa voix
Plus tard après avoir saccagé le langage
L’ultime épouvante obscurcira son éclat
Sa figure immobile est une pierre
Devenue un socle immatériel
Et la folie ne révélera pas
La clé du cri absolu


La vodka donne des coups de pieds à l'estomac
Mouches mortes dans une vitrine
Gerber sur ses pompes
On oublie le score   pas jouer pas gagner

Seul  à penser

Oubli
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Lundi 28 avril 2008
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Le début à la rubrique Textes / Roman

                    Aux aurores, enfin presque. La voix de Zeus en colère tonne, tempête force 13, ça tangue, ça roule, ça chavire.
— Pti-Péni ! Oh Pinuchon de mes deux ! Bouge tes miches, ouvre tes mirettes !
La limace interpellée a du mal à sortir du torchon, engluée, baveuse, elle cherche l’air, se demande ce qu’elle a fait pour mériter ça, nom de Zeus.
— Y a les keufs en bas, ils te cherchent. Ils sont un max de paquets. Ils font toutes les montées. Ils seront là dans pas cinq minutes !
Le gastéropode tousse, crache, se mouche dans ses doigts, ses boyaux se tordent, lâchent un pet foireux, le drap qui colle, ça schlingue. Le matelas verse par tribord, la momie roule, se débat, se recroqueville puis émerge de son cocon, plus larve que papillon. Fernand le secoue en criant que ça urge, qu’il y a le feu.
Pti-Péni croise le cadran de son réveil et n’en croit pas les aiguilles : sept heures et demie. Pour un dimanche il aurait préféré les croissants au lit !
— Bouge-toi ! Je te dis que la volaille grippée veut te cueillir.
Du poulet au pti’déj’, en voilà une drôle d’idée.
Soupirs et bâillements, l’œil éteint, du smog dans le bocal. Une plaquette de Delvinal bien entamée traîne à côté du lit. Sensation terreuse dans la bouche, Pierre-Nic’ articule péniblement.
— Même plus moyen de glander au pieu le jour du saigneur des agneaux. Bon, d’accord, je passe mon temps à dormir, mais avec cette chaleur, c’est excusable.
Fernand reste un peu médusé.
— Mais merde ! Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as entendu ce que je viens de te dire ? Les poulagas sont en bas et pas de bon poil, c’est toi qu’ils cherchent. Tu ne vas pas te laisser embarquer ?
Voix de petit garçon pleurnichard pris en faute.
— J’ai rien fait moi.
Fernand le bouscule, il se retrouve illico dans les cordes, compté dix. Fernand module et adopte le ton paternaliste, quelque chose qui cloche, il ne l’a jamais vu dans cet état. Il aperçoit la plaquette de cachets, l’agite sous le nez du morveux.
C’est quoi c’te merde, t’en as pris combien ?
Il ne sait plus, il se dégonfle, il veut se rendre, ça ne l’amuse plus, il ne remettra pas les pieds aux Pâquerettes, il les aime tous, il pensera à eux du fond de sa cellule.
Fernand le traîne sous la douche, froide. Il passe dans la cuisine, fait chauffer de l’eau et prépare deux tasses, le pot de café lyophilisé est sur la table.
Détrempé et fébrile, Pti-Péni réapparaît, légèrement moins dans les vapes, il essaie de s’habiller. Boutonne Jules avec Paul… Il est prêt.
— Tiens, bois ça.
Il grimace en avalant le liquide amer et trop chaud. Il ramasse son portefeuille, son antique passeport. Fernand tente une dernière fois de le convaincre.
— À mon avis, tu fais une connerie, on peut encore arranger le truc.
Pierre-Nicolas secoue la tête, respire un grand coup et le plante là, debout, son café à la main. Il descend l’escalier, un peu au radar, des bruits de voix derrière les portes, des cris en bas, il y a de la tension dans l’air.
    Va-y roule ma poule, roule ta boule, boulingrin, grain à moudre… J’ai peut-être un peu forcé la dose. Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Enfin bon, autant qu’ils ne me trouvent pas dans ce trou à rats.
Un groupe de lascars monte en courant, le bouscule, ils auront une meilleure vue de la terrasse, et un bon pas de tir.
Le ciel est limpide, un petit air frais coule du nord, le monde semble plus léger. À cinquante mètres, un rassemblement autour d’une estafette estampillée « Police ». La présence de ces messieurs ne passe jamais inaperçue aux Pâquerettes. On frise l’émeute, les braises sont encore vives et prêtes à s’enflammer. Sur les parkings alentour on voit nettement les traces noires des voitures incendiées naguère.
Pierre-Nicolas n’hésite pas, il se dirige vers le fourgon.
Arrivé à destination, on s’écarte pour lui livrer le passage, les langues se calment, les mains rejoignent les poches bourrées de caillasses. Une caméra pointe son museau, un « correspondant local » a eu le temps de prévenir la presse.
Pti-Péni se redresse, fait face aux policiers, deux sont en civil, un grand nombre en panoplie Robocop. La caméra s’avance, clap première. Le héraut sort sa tirade.
— Bonjour, messieurs. J’ouïs causer que vous me cherchiez, me voici, je suis à votre entière et totale disposition.
Petite révérence un poil surjouée. Il est immédiatement entouré, ceinturé. L’un des policiers en civil se présente et lui demande s’il est bien monsieur Pierre-Nicolas Sorin. Le sus-nommé tend son passeport, l’assermenté exhibe un papier en forme de commission. Pierre-Nicolas n’a le temps que d’un rapide coup d’œil avant d’être embarqué dans le panier à salade.
Il réussit à se retourner et à lancer à la cantonade :
— Moriturus te salutat. Et ne vous en faites pas, gardez-m’en une au frais, hein ! Je compte sur vous !
La portière se referme sèchement, quatre agents montent en sa compagnie, pas vraiment pour la lui tenir, la compagnie. Le fourgon démarre, encadré par plusieurs voitures, gyrophares allumés, mais pas de sirène, sans doute est-il un peu tôt pour réveiller la remuante jeunesse du quartier. Plusieurs impacts sur la tôle, instinctivement les têtes rentrent dans les épaules. Ce n’est qu’un au revoir, pour le principe, respecter les traditions et s’alléger les poches.
Pierre-Nicolas s’informe de la destination, on l’emmène au commissariat central, police judiciaire. Il aimerait savoir le pourquoi de ce déploiement de force, qu’une simple voiture avec chauffeur eût suffi. Pas de réponse, regards sombres, il laisse tomber. L’estafette remonte le quai en direction du centre. Dix minutes plus tard, ils pénètrent dans l’enceinte du château fort.
Longs couloirs éclairés au néon, agitation, portes qui s’ouvrent, claquent, allées venues incessantes, la ruche de la sécurité.
On lui fait vider ses poches, signer un formulaire.
— Entrez ici et attendez.
Il entre, la serrure claque derrière lui. La pièce est nue, murs blancs plus très nets ornés de graffitis régulièrement effacés, en face un banc scellé au mur. Il s’installe et attend. Il aperçoit l’œil noir fixé sur lui, il sourit, normal puisqu’il est filmé.
    Quel con de ne pas avoir appelé Nathalie. Au moins elle saurait où je suis. Bah, qu’est-ce que cela aurait changé ? Avec un peu de chance elle l’apprendra en regardant la télé. Soyons philosophe et parions qu’ils ne vont pas me faire poireauter là trois heures, après tout je peux finir ma nuit. Ce Fernand tout de même… Qu’est-ce que j’ai encore foutu hier soir ?
Il s’étend, ferme les yeux, croise les mains sur son ventre et essaie de trouver une respiration régulière.
    Zen mon gars. C’est le moment de mettre en pratique ce que tu as appris. Relaxation, respiration lente, ne plus penser à rien.


        Nathalie s’est accordée une grâce matinée dominicale, mais là, l’heure tourne, elle aussi, dextrogyre dirait un entomologiste averti. Sur la table du salon, La Traboule-Dimanche.
La veille au soir, juste avant le bouclage, âpre dispute avec le directeur de l’édition dominicale, Medvenitch en soutien, elle défend son bout de gras, affirme mordicus qu’il y a un lien entre Isabelle Plantier et Maria Chamrave, disparues le même jour aux Pâquerettes ! Il faut coller à l’info, lundi le soufflé risque d’être retombé. Elle explique, un  rien didactique.
Primo : Mlle Chamrave a vu ceux qui ont jeté Isabelle Plantier à l’eau, ce n’est pas possible autrement.
Secondo : Par un concours de circonstances extravagant, la police met la main sur un homme impliqué dans le meurtre et l’enlèvement.
Moralité : Dans les vingt-quatre heures, il va y avoir de l’inédit et tous les concurrents seront au parfum.
— Il faut que mon article paraisse demain matin !
Le directeur lève les bras au ciel.
— Il faut ! Il faut ! C’est encore moi qui décide dans cette maison ! Vous n’avez pas la moindre preuve, que des intuitions, des déductions. Miss Sherlock ! Il me faut du concret, des faits !
Des faits ! Elle en a à revendre, un meurtre, une disparition, une interpellation, que lui faut-il de plus ? Il veut des assurances.
— Ce type, celui qu’ils ont arrêté, êtes-vous absolument certaine qu’il soit impliqué ? Bob a tâté le terrain à la Crim’, pas la moindre fumée.
— Un, il me suit. Deux, il bousille ma bagnole. Trois, il se fait emboutir devant chez les parents de la disparue, avec une arme sur lui ! Bob vient d’allumer l’incendie et nous allons nous faire griller.
Le dirlo finit par céder, en y mettant les formes. Si jamais elle les plonge dans la mouise, c’est elle qui saute. Il n’y aura pas de parapluie. L’article est en page 4.

        Nathalie regarde voler les mouches, elle attend les réactions. Silence radio, elle commence sérieusement à s’impatienter.
    Midi et toujours rien. Cet imbécile de Pierre-Nicolas, je le retiens celui-là, je vais te lui passer un de ces savons, il doit être en train de cuver je ne sais où, sous un pont ! En revanche, que Dorno fasse le mort… là, je ne comprends pas.


            Le capitaine Dorno a lu l’article. Mais il a mieux à faire, veiller un mort, pas tout à fait, mais ça y ressemble. L’homme de l’accident, encore non identifié, est toujours dans le coma. Les médecins sont optimistes, une question d’heures. L’É.E.G. s’améliore et le scanner n’a révélé aucune lésion grave.
    Si je réussis à le faire parler, la route de l’avancement s’ouvre. Et rien que pour voir la tête des copains, la Judiciaire doublée par un flicaillon de quartier.
Il se construit son roman-feuilleton en attendant que le dormeur ait enfin les idées claires. Ce qu’il ne sait pas, c’est que les « Judicieux » ne restent pas inactifs, ils remontent activement et avec succès la piste de l’agence M.E.D.I.N. Pour une petite sirène, Melle. Plantier frayait avec les requins et savait attirer le merlan dans ses filets.


            Nathalie n’en peut plus, elle craque. Aucun écho, à croire que le journal n’est pas sorti dans les kiosques.
Il faut que je bouge, je ne peux pas rester là comme une gourde. Dorno a peut-être une bonne excuse pour couper son téléphone, quant à Pierre-Nicolas, il dira ce qu’il voudra, je vais te le dénicher aux Pâquerettes cet étourneau de malheur. S’il imagine que je compte pour du beurre, il se le met jusqu’au coude, en restant polie. La Nathalie, elle est bien bonne pour rendre service, on voudrait bien coucher avec, et puis hop ! kleenex ! J’en ai marre.
Elle sort, monte dans sa voiture, fait ronfler le petit moulin et laisse de la gomme sur le goudron.
    Non, tu ne vas tout de même pas te mettre à pleurer, ce n’est pas le moment. Tu aurais l’air de quoi ? Ce petit mec n’en vaut vraiment pas la peine. Pense un peu à toi. Joue-la femme dynamique et sûre d’elle. Tu l’auras ton scoop de l’été, tiens bon. C’est le métier qui rentre diraient les vieux. Allez ! Je me paye le luxe de me garer en bas de chez lui.
Le quartier est tranquille, des enfants, des femmes en costumes traditionnels, des ados qui s’emmerdent, il manque les hommes. Où sont-ils ? Devant la télé, au café P.M.U., mystère… Nathalie descend, un regard vengeur sur la rayure, puis sur les étages de la tour.
— M’dame, vous venez voir Pti-Péni ?
Le gosse l’observe, une huitaine d’années, mine dégourdie, quatrième génération, mi-souriant, mi-méfiant. Elle ne comprend pas tout de suite, elle ne connaît pas de « Pti-Péni ».
— Les fucks sont nuvs le pécho ce nitam’. Ça a fait un buzzz, lamec j’te jure. Y avait la télé, trop grave.
Elle reste un peu interloquée, le temps de basculer en position traduction automatique.
— Qu’est-ce que tu me racontes ? Tu veux dire que la police a arrêté Pierre-Nicolas ? Comment l’appelles-tu ?
— Pti-Péni. Tu l’connais ou tu l’connais pas ? Tu fais quoi là ? T’es une sossas la vie d’ma mère !
Le ton devient agressif, le gamin crache aux pieds de l’étrangère. Nathalie réagit assez vite pour éviter le clash.
— Je suis une amie, nous avions rendez-vous en ville ce matin, c’est pour ça, je m’inquiète, c’est tout, je ne suis pas une… Comment tu dis ?
— Une meuf assistante sociale, douk’tu sors ? Le Pti-Péni ils l’ont tufou en gav’, trop tôt j’te jure.
Elle décode et sent l’harissa lui monter dans les narines. Pierre-Nicolas en garde à vue. À ce moment précis, les oreilles du capitaine sifflent désagréablement. Il n’en comprend pas la cause.
    Ah le faux-cul ! Il m’a fait ce coup en douce.
Elle remonte dans son bonbon rose et bonhomme Michelin se frotte les mains. Le petit bolide roule à vive allure, les feux tricolores ne semblent plus vraiment le concerner, pas plus que les priorités à droite et les coups de klaxons.
Arrêt grinçant devant le commissariat du septième.
Dans le hall, le planton de service l’interpelle. Un commissariat n’étant pas un moulin des quatre vents, il veut savoir qui elle est et où elle va.
Nathalie s’excuse, elle doit parler au capitaine Dorno, c’est extrêmement urgent.
Oui mais voilà, il n’est pas là. Il n’est pas non plus au restau du cœur, non, du coin, et coup de théâtre final… Il n’a procédé à aucune interpellation ce matin, ni aux Pâquerettes, ni ailleurs.
Mais alors… qui ? Se demande-t-elle.
— Ça, je ne sais pas mademoiselle. Sans doute une brigade spécialisée, il faut voir avec le Central.
Y aurait-il des poulets télépathes, effet secondaire de la grippe ?
— Et M. Dorno, vous ne savez vraiment pas où je peux le joindre ? C’est important. Son mobile est coupé. Personne ne sait ? Ses collègues ?
Elle la joue enfant perdu un jour de visite du pape. L’agent de service compatit, et puis avec les journalistes, les directives demandent d’avoir du doigté.
Il décroche, parle avec plusieurs postes. Nathalie piétine, elle ne comprend plus ce qui se passe. Le hall résonne de son cri.
— L’hôpital !
Éclair de génie. Elle plante là le planton qui la regarde partir en courant, le combiné suspendu.
Mais que tu es nulle ma pauvre fille. Il ne peut être qu’à l’hosto. Et de toute façon, il faut que je sache où en est l’accidenté. S’il a passé la nuit.
Nouveau départ formule un. L’idée qu’un policier puisse ne pas être de service un dimanche ne lui traverse pas un instant l’esprit. Pourtant Maigret était pêcheur à la ligne.
Au service de réanimation, l’infirmière de garde ne veut rien savoir. Les visites sont interdites, elle ne peut rien dire, secret professionnel oblige. Nathalie la cuisine, un policier est-il passé voir cet homme ? Celle-ci fait savoir avec un agacement visible qu’elle ne travaille pas pour une agence de renseignements et répète qu’elle ne peut rien communiquer concernant une personne hospitalisée. Nathalie s’énerve.
— Et moi, je vous dis que la vie d’une jeune femme est en jeu et que je dois absolument voir ce flic !
Regard vague et un peu gêné de l’infirmière. Une voix résonne.
— Qu’est-ce que vous lui voulez à ce flic ? Lui raconter des histoires à dormir debout pour pouvoir écrire un bel article, en exclusivité, comme celui de ce matin ?
Le capitaine, un léger sourire aux lèvres, la contemple, satisfait de son petit effet. Nathalie, sous tension, le bombarde de questions, sans préalable. Est-il réveillé ? A-t-il parlé ? Sait-il qui a arrêté Pierre-Nicolas ?
La meilleure défense étant l’attaque, il tire à son tour une salve. Connaît-elle oui ou non le chauffeur de la voiture ? Qui est réellement son informateur ?
Sur sa lancée elle élude et recentre.
— Bien sûr que non ! Je ne connais pas ce type, mis à part que c’est lui qui m’a cabossée. Il m’a repérée quand je suis allée voir la coloc d’Isabelle Plantier. Il m’a suivie. Mais c’est complètement par hasard qu’il a cogné Pierre-Nicolas.
Dorno marque le point, il profite de son avantage.
Qui est ce Pierre-Nicolas ? Que vient-il faire dans la partie ?
L’impasse, elle avoue, profile bas. C’est lui qui l’a informée de la disparition de Maria, il habite aux Pâquerettes. Pourquoi l’ont-ils emmené ?
Dorno saisit l’opportunité d’une conversation en tête-à-tête. Il était au courant de l’opération aux pâquerettes mais n’avait pas fait le lien avec l’informateur de Nathalie. Il l’emmène dans une petite salle, genre salle d’attente, le coin sinistre par excellence.
— Si je vous comprends bien, un certain Pierre-Nicolas a été arrêté ce matin ?
Toujours sur les nerfs, elle s’énerve.
— C’est ce que je vous répète depuis une heure ! Mais par qui ?
— On se calme. Vous allez tout me raconter depuis le début, fini de jouer les agentes trop spéciales. Pour commencer, ce Pierre-Nicolas, c’est lui le fameux « Kanto », celui que « tout le monde » connaît ?
— Oh, ça va ! C’était pour gagner un peu de temps. Vous n’allez pas en faire un plat !
Il sent qu’elle va lâcher prise et qu’il ne doit pas la brusquer. Un distributeur trône près de l’entrée. Il lui offre un café.
— Vous lui auriez sans-doute évité de sérieux embêtements en m’en parlant tout de suite. Entre autre son arrestation de ce matin.
— Par qui ?
Il préfère conserver son atout en poche, d’autant que selon ses sources il serait question d’un trafic de stupéfiants en lien avec un réseau international.
— Commençons plutôt par le début. Il était une fois…
— Mais…
Changement de ton, du confident au grand méchant, les classiques.
— Il n’y a pas de « mais », moi aussi je peux vous embarquer, pour complicité, et votre belle carte de journaliste, envolée.
Touchée coulée, elle baisse pavillon et se met à table, elle dévide la bobine, depuis sa rencontre avec Pierre-Nicolas. Du coup, il adopte le style grand frère.
— Vous voyez, ce n’était pas si difficile. Vous n’avez rien oublié ?
— Non. Mais lui, il en sait plus que moi. Il faut le faire sortir.
— Plus que vous, mais moins que l’autre là-haut qui est en train d’émerger. Les toubibs n’ont pas voulu que je lui parle, je vais les speeder un peu. Et je crois que votre « ami » est en train de devenir une vedette, catégorie grand banditisme.
Quoi !
On frappe à la porte. Elle s’entrouvre. L’infirmière pointe son nez. Elle s’adresse au policier. Il y a un de ses collègues qui le demande, il dit que c’est urgent.
Il sort.
Nathalie attend, ce qui dans une salle d’attente est tout à fait banal. Elle appelle François, elle tombe une nouvelle fois sur sa messagerie.
Cinq minutes, tout au plus, Dorno réapparaît.
— On avance. Nous venons d’identifier notre homme, c’est un citoyen grec, Angelo Papanopoulos, connu pour ses activités dans les milieux de la prostitution, fiché par Interpol, il a déjà fait de la prison en Grèce pour trafic de drogue et proxénétisme. Du beau gibier. Il ne me reste plus qu’à tailler une petite bavette avec ce brave homme. Si jamais il parle, vous tenez votre scoop.
Il ressort, très fier de lui. Elle s’en va faire un tour à l’extérieur, elle craint les odeurs d’hôpital. Nouveau coup de fil, cette fois au journal pour annoncer l’identification du suspect, elle apprend que Bob a pris l’affaire en main suite à l’arrestation de ce matin aux Pâquerettes. Elle enrage.
Dans les allées du parc, des gens en pyjama discutent.
    Étrange idée que de passer ses vacances ici. Je délire. Ils ne passeront peut-être pas l’été. En attendant j’ai encore des progrès à faire, finalement, il m’a retournée comme une bleue, et cette façon de me dévisager. Il essaierait de me draguer que… Je ne vais tout de même pas me sortir un flic. J’aurais l’air de quoi au boulot ! Et Pierre-Nicolas, qu’est-ce que c’est que ce trafic, lui en gangster, je ne peux pas y croire, il m’aurait manipulée depuis le début… Laisse filer, tu feras le point en eau calme. Il ne me reste plus qu’à être patiente. Quelle horreur !


à suivre...
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Lundi 28 avril 2008
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Présentat'Yve

Prétexte


Un roman publié par chapitre sur un blogue ! Drôle d’idée ?
Pas tant que ça si l’on sait que le roman en question est en quelque sorte encore un chantier d’écriture et qu'il n’a pas de titre définitif.
Avis, remarques, suggestions, commentaires, sont les bienvenus.
Vérifier aussi que quelques lecteurs sont suffisamment intéressés pour aller au bout du voyage.

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