Audio Vox Concept'

regroupe une suite de textes conçus et écrits pour la voix.

Mise en bouche en souffle en 3 2 1 …

  D’autres textes dans la rubrique Audio Vox
(enregistrement artisanal par l'auteur)
La version audio est parfois différente de la version texte.
La raison pourrait en être une persistance des brumes textuelles.
Les poèmes sont des plaques tectoniques, ils bougent, se choquent, s'entrechoquent, emmagasinent de l'énergie, cela produit des failles de sens, des cratères néologiques, parfois aussi des tremblements de vers, des tsunamis sémantiques…



Jour de misère sera jour de carnaval
le jour de gloire sera jour de carnaval
bohèmes nomades et saltimbes
jouez jonglez à quatre mains

Qui que tu sois où que tu vas
reste par là   reviens demain
au clair de brune traînes tes godasses
béquille de bars moule de terrasses
bientôt tu ne le verras plus
c’était pourtant pas une vieille morue
et si le jour est encore loin
arrêtes ce chien demande ton chemin
avec lui tu pisseras dans le ruisseau
il te dira que t’es le plus beau
que toute les blondes ont un gros cul
tournez manèges au coin de la rue
accordéons et barbaries
sèment des grains de folies

Jour de misère sera jour de carnaval
le jour de gloire sera jour de carnaval
bohèmes nomades et saltimbes
jouez musique à pleines mains

Aujourd’hui demain et encore demain
dans les rondes et sur les pistes
tournez   tourne tourne la grande roulette
mieux que celle de mille neuf cent dix-sept
plus vite et encore plus vite
allez allez la grande ivresse
la seule la vraie   C’est ici !

Jour de misère sera jour de carnaval
le jour de gloire sera jour de carnaval
bohèmes nomades et saltimbes
jouez fortune ou infortune
mais     jouez   jouez   Jouez !
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Jeudi 15 mai 2008 4 15 /05 /Mai /2008 09:42
Texte audio,

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Un autre texte porte ce même titre rubrique Théâtre...
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Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 11:43
Papiers

L’odeur intime de la pluie
Ne trouble pas l’odeur du linge
Elle est chemin de traverse

Enfance endeuillée des dimanches en banquets interminables
Chargée de sacs de viandes avachies
Perdue en toi-même   un instant
Tu feuillettes ce qu’il reste de regard

D’autres dorment dans des cartons

Éveillé vagabond
Pose du soleil sur le ténébreux désert
En solitude
Fais entendre ton cri teinte de sang
La décence humide de ta langue sur l’autel
Mensonge et duperie
Lave-toi dans l’univers coloré des aurores
Branle-toi en un crépuscule de braises ardentes



Terre
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Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 10:50
Le début rubrique Textes / Roman

                    Vent du sud, journée à ne pas mettre un fou dehors. Les véhicules en stationnement sont couverts d’une pellicule de sable jaune venu du Sahara. Huit heures quarante-sept, Dorno entre dans un tabac-journaux.
Il achète un paquet de cigarettes et La Traboule.
En première page, titre gras sur trois colonnes : « SACCAGE ».
Il lit le chapeau : « Hier après-midi, l’appartement de l’une de nos journalistes a été mis à sac. Cela n’empêchera pas la vérité d’éclater au grand jour. Dans ces pages, des révélations sur un important réseau criminel lié au grand banditisme international. Nous ne céderons pas au chantage et à l’intimidation ! »
Il n’en croit pas ses yeux. Il se gratte la tête.
    Cette petite vipère a gardé des cartes dans sa manche. Il faut que je lui mette la main dessus avant qu’elle ne fasse des bêtises et qu’ils ne s’en prennent directement à elle. Oui, mais qui « ils » ?


        La vipère a passé la nuit au journal. Dès potron-minet, elle file aux Pâquerettes, bien décidée à épingler Pauline au saut du lit. Lumière gris-acier, le fleuve semble d’huile noire. Tout dort. Elle se gare un peu à l’écart. Elle ouvre son sac et regarde avec un sourire venimeux un objet métallique, lourd et argenté. Il repose sur un oreiller de mouchoirs en papier. Elle le prend délicatement et le glisse dans la poche de son blouson.
    Toi, mon petit vieux, ne te réjouis pas trop vite. Je t’emmène juste pour me tenir compagnie. Tu seras gentil, hein ? Je ne veux pas d’ennuis.
Elle cache le sac à main sous le siège du conducteur et se dirige vers les immeubles.
Boîtes aux lettres défoncées, pas de nom sur les portes, un vrai labyrinthe. Devant une entrée, une gamine d’une dizaine d’années est assise sur les marches, elle est en train de jouer avec un téléphone. Nathalie s’approche, la gosse la regarde venir, apparemment pas plus étonnée que ça, sentinelle, messagère aux pieds ailés. Elle demande à la fillette si elle sait où habite Pauline André ? Invente un message à lui remettre.
L’enfant donne le renseignement, sans façon.
Nathalie progresse avec prudence, pas vraiment rassurée. La petite a dit, une porte avec une fleur dessinée dessus.
La voilà, elle est ouverte, l’appartement désert. Tout à l’air en place, pourtant au premier coup d’œil on sent que le départ est définitif, pas d’objet personnel, la salle de bains trop propre, trop vide.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Elle n’est sûrement pas allée passer la nuit à l’hôtel. Alors, la planque en ville ? Ce qui voudrait dire qu’elle est dans le coup, et qu’elle a peur. Il ne me reste plus qu’à attendre qu’ils libèrent Pierre-Nicolas.
Elle ressort, marche lentement, l’esprit ailleurs. Un homme se dirige vers elle. Il semble assez vieux et mal vêtu. Arrivé à sa hauteur, il esquisse un geste de la main dans sa direction. Dans sa poche, son poing se crispe.
L’homme s’adresse à elle à voix basse :
— Vous êtes bien Mlle Nathalie ?
— Oui… Et vous, qui êtes-vous ?
— Pauline n’est pas revenue. Mais dites à Pti-Péni qu’il cherche du côté du Palais des sorcières. Au revoir, mademoiselle.
— Qu’est-ce que vous dites ? Le Pal…
L’homme s’éloigne rapidement, comme si lui aussi avait peur, d’être vu là, en train de parler ?
Elle se retrouve avec soulagement au volant. Son idée fixe, quitter ces lieux et accessoirement espérer que Pierre-Nicolas ne sera pas mis en examen et écroué.


        En fin de matinée Dorno fait une visite place Saint-Nizier. Mme Sidonie est par hasard dans l’escalier. Elle informe le capitaine que mademoiselle Zarena est passé ce matin et est repartie avec une valise. Elle ne se fait pas prier non plus pour raconter les événements de la veille avec un grand luxe de détails. Dorno repart soucieux.
    Si je me mets à sa place, j’écris mon article, je dors chez des amis et ce matin je vais prendre des nouvelles de « monsieur » Sorin. Alimentaire, mon cher Watson. Dire que j’ai rêvé d’elle cette nuit… Attention mon vieux, jamais pendant le service ! Bon, ce n’est pas le tout, faut avancer. J’ai bien envie de me faire une petite sauce à la grecque. Ensuite un saut du côté du château fort. Et pour le dessert…


        Sur son lit d’hôpital, Papanopoulos, encore ébranlé par son accident, prend conscience de sa situation et de son état de santé. Il en dit un peu plus et confirme qu’Isabelle Plantier travaillait pour M.E.D.I.N. Agence qui servait de couverture pour un réseau de séances de massage à domicile et autres joyeusetés éroticothérapiques. Elle aurait cherché à doubler M.E.D.I.N. en prenant des rendez-vous pour son compte avec des clients de l’agence. Après plusieurs mises en garde ses patrons ont décidé de la liquider. À ce qu’il sait, les gars étaient en train de finir le boulot quand une fille leur est tombée dans les pattes. Pris de court, ils l’auraient mise dans le coffre, vivante. Elle était bien dans la maison où Zico a été arrêté. Elle devrait y être encore. En ce qui le concerne, il est de passage à Lyon, il donnait un coup de main à des amis, pour essayer de les sortir de cette impasse, il était en repérage du côté des parents de la fille. Mais il n’a rien à voir avec tout ça. Il n’a jamais entendu parler d’un Pierre-Nicolas. Zico, il le connaît à peine, juste un troisième couteau, petit dealer et trafiquant en tous genres, homme de main à l’occasion.


        Au commissariat central. Zico est sur le grill, il s’entête. Il ne comprend pas ce qu’on lui veut, pourquoi on le garde, pourquoi on lui pose toutes ces questions. Il est en règle, il a sa carte de séjour, un travail déclaré. Alors ?
Pierre-Nicolas, au fond de sa cellule, marine dans son jus, le moral dans les chaussettes. Il commence à trouver le temps long.
Un peu avant midi, il est ramené dans le bureau du policier-chef. Celui-ci se fait un plaisir de lui rappeler le dossier qu’il garde sous le coude. Le ton est bon enfant, du moins au début.
— Tu vois, nous ne sommes pas si méchants… on peut t’épingler quand on veut, alors si des fois on avait besoin de quelques renseignements sur tes amis des Pâquerettes… pas de blague, hein ? On siffle, et tu rappliques. Compris ? Compris !
Pierre-Nicolas met un certain temps à répondre, oui. Le commandant se réjouit, le félicite pour sa bonne volonté et son empressement à collaborer.
— Allez, fous le camp ! Attention, on t’a à l’œil. Pas de conneries.
Les portes s’ouvrent, l’air libre. Sur le trottoir, une voix qui ne lui est pas inconnue l’appelle, la voiture rose est là qui l’attend. Il monte, passe son bras autour des épaules de Nathalie, joue avec ses mèches sombres. Ils se regardent un moment, sans rien dire. Il approche son visage, comme pour l’embrasser. Elle met le contact et démarre. Elle raconte sa visite du matin aux Pâquerettes, le départ de Pauline et sa rencontre avec un drôle de type, le genre vieux poivrot, apparence ours, la cinquantaine.
— C’est Fernand. Mon garde du corps, ma subconscience, mon double.
— Il m’a laissé un message pour toi, au sujet de Pauline.
— C’est quoi ? Cette chère petite Pauline.
— Il a dit texto que tu devrais chercher du côté du Palais des sorcières. Tu comprends ?
— Sacré Fernand ! Il m’en avait parlé, justement au cas où…
Il s’interrompt, Nathalie ralentit, lui jette un regard noir.
— Au cas où, quoi ?
— C’est une ancienne drague, sur les bords du Rhône, on y extrayait du gravier. Il y reste des carcasses de machines, et des hangars vides.
Elle rugit intérieurement, Dorno avait raison, Pierre-Nicolas ne lui a pas dit le quart de ce qu’il sait.
— J’en ai marre ! Qui es-tu ? Qu’est-ce que la police te voulait ? Qu’est-ce que tu magouilles avec ce Fernand ? Qui est réellement Pauline et qu’est-ce qu’elle a à voir dans tout ça ? Tu la connais depuis quand ? Réponds-moi ou je te largue ici.
Elle se range sur un arrêt de bus. Pierre-Nicolas tricote en vitesse une explication un tant soit peu crédible et la sert.
— Je commence par la fin. Si Pauline se planque, c’est qu’elle n’a pas la conscience tranquille, elle a peur, de qui, de quoi ? Je ne sais pas. Elle et Zico cherchaient Maria. Comment ont-ils su où la trouver, mystère. Sauf qu’ils ne l’ont pas trouvée. Fernand, je l’ai connu presque en même temps que toi, je venais de me faire virer de mon appart’, j’étais à la rue, c’est lui qui m’a amené aux Pâquerettes. Moi, ben en fait, je suis le résultat des circonstances.
Nathalie pianote sur son volant, elle attend la suite, qui ne vient pas. Pierre-Nicolas prendrait bien une douche et un vrai repas. Elle propose d’aller voir Pauline, là, tout de suite.
— Trop chaud ! Et puis, j’ai envie de me laver, de me changer. Chez les poulets, y a pas eu moyen, et je te parle pas de la bouffe ! On peut passer chez toi avant. Ensuite, on se fait un petit restau.
Rire sardonique de sa chauffeuse. Il ne comprend pas, il a envie d’un peu de réconfort, il serait bien allé chez Tati refaire sa garde robe.
— Pourquoi fais-tu cette tronche ? Je disais ça parce qu’on est à côté, et que c’est plus confortable que mon squat, c’est tout !
Elle lui tend un exemplaire de La Traboule.
Il lit. Les feuilles retombent. Il regarde la route. Ses lèvres bougent mais aucun son n’en sort. Un air de tristesse et de fatigue sur son visage.
Elle surveille sa réaction. Il essaie de dédramatiser.
— Pour toi, c’est déjà presque la gloire.
— Sérieusement, je n’ai pas envie de rire.
— Tu sais pourquoi ils ont fait ça ?
— C’est évident ! Ils veulent que je laisse tomber. Ils doivent être toute une organisation, peut-être la mafia.
— La mafia… À propos, nous avions fait fausse route, la clef se trouvait à l’agence d’intérim où travaillait Isabelle Plantier.
— Je suis au courant. Ce matin, la P.J. a lancé un grand coup de filet. Ils ont arrêté sept personnes, dont le directeur de l’agence et deux filles qui assuraient le recrutement. Les autres n’étaient que des sbires. À vingt-quatre heures près mon appartement était sauvé. Ce pan de l’enquête est pratiquement bouclé. Penses-tu que Pauline et Maria faisaient de l’intérim ?
Pierre-Nicolas songe qu’il n’est nulle part question d’une aveugle, deux appartements démolis, même méthode.
— Pauline devait être au courant, peut-être même faisait-elle partie du réseau, ce qui expliquerait Zico et qu’elle se cache. Pour Maria, je ne crois pas. Ce qui m’intrigue, c’est que les flics m’ont très peu parlé d’elle, comme s’ils s’en foutaient.
Coup de klaxon derrière eux, un trolleybus attend sa place. Nathalie redémarre et prend la direction du sud, droit sur les Pâquerettes. Les explications de Pierre-Nicolas ne la satisfont pas, plusieurs points la chagrinent. La mise à sac de son appartement lui laisse un goût amer, un sentiment de décalage, de disproportion. La double disparition de Maria, puis celle de Pauline.
— Il y a un truc que je ne pige pas, un chaînon manquant, plutôt un lien. Pourquoi ne me fais-tu pas confiance ? Qu’est-ce que tu as à cacher ?
Après un temps de réflexion.
— Ton appartement… il n’est vraiment plus habitable, je veux dire…
— Laisse tomber. Je me suis arrangée avec une copine. Elle peut me loger quelque temps. On arrive, il va falloir prendre une décision.
Il est parfois des occasions manquées...

            Pti-Péni en caleçon, Nathalie assise sur le matelas, dos au mur, elle regarde le ciel des Pâquerettes, il est d’un bleu très clair.
Il s’approche d’elle, toutes pensées en avant.
— J’ai pas mal gambergé pendant ma gav’, j’avais le temps. Tu sais que je pourrais facilement être amoureux de toi. Il suffirait que tu y mettes un peu de bonne volonté. Tu es seule en ce moment, moi aussi. Les Pâquerettes, c’est fini, j’avais même dit à Fernand que je n’y remettrais plus les pieds.
Elle ne réagit pas, le laisse parler.
—À la seconde où je te vois, j’imagine toujours que tu vas te jeter à mon cou. J’aimerais bien faire l’amour avec toi.
Elle ramène ses genoux contre sa poitrine. Le mot qui lui vient à l’esprit est « immaturité ». Ce qu’elle voit, un adolescent attardé en culottes courtes. Sauf que le caleçon pas très net évoque plutôt le personnage du gros dégueulasse de Reiser, ce malgré un corps encore svelte, activité physique oblige. Elle soupire.
— Sois gentil, je n’en ai pas envie, je te l’ai déjà dit. De plus, ce n’est ni le lieu, ni le moment. Si on allait manger ?
— Qu’est-ce que ça veut dire : « sois gentil » ?
Elle désespère, elle ne veut qu’une chose, qu’il s’habille. Elle paiera le sandwich. Il ne faut pas perdre de temps.
— Ça veut dire bouge-toi ! Ça veut dire que je suis là pour faire mon métier ! Pour que tu me mènes jusqu'à Pauline ! Es-tu capable de comprendre ce que je te dis ?
Machinalement il se gratte l’entrejambe, signe d’indécision, ce qui a le don de mettre Nathalie hors d’elle.
— Non mais tu t’es vu ? Comment veux-tu qu’une femme puisse… Sape-toi et on y va sinon c’est moi qui pars !
— On a le temps, je te l’ai dit, une heure avant le coucher du soleil. C’est plus calme et on évitera les pêcheurs et les joueurs de boules. Tu ne m’aimes pas, même un petit peu ?
— Ce que tu peux être lourd. Je voulais dire manger. J’en ai marre. Habille-toi !
Il regarde autour de lui, pas d’armoire, ses fringues sales traînent un peu partout. Il essaie de faire le tri tout en lui parlant.
— Il peut se passer des choses étranges là-bas. Que tu n’imagines même pas. Pour moi, c’est important de savoir, si toi et moi, de savoir vite.
— Arrête ! Tu veux vraiment que je te dise ce que je pense, tu veux vraiment ?
Il attend, bras ballant. Elle pense à un putching-ball, alors elle cogne.
— T’es vieux, t’es moche, t’es pauvre, sans avenir. Qu’est-ce que tu veux qu’une fille comme moi fasse avec un mec comme toi ? Est-ce clair ?
Il jette l’éponge.
— Le pire c’est que tu as raison.
— En plus, tu es triste et défaitiste. Je vais faire un tour. Je reviendrai plus tard. Promets-moi seulement de ne pas y aller tout seul.
Il mime un personnage enjambant un balai et s’envolant par la fenêtre ouverte.
— Les sorcières ne sortent que la nuit. Le lieu n’a pas changé de fonction, juste de sens. Ballet de sorcières, jeux d’ombres.
Elle est déjà devant la porte, elle ne se retourne pas.
— Attends !
La battant se referme, bruit des pas dans l’escalier, elle descend en courant.
Il enlève son bermuda, essaie sans résultat de se masturber. De dépit il pousse un cri de Tarzan en tapant des poings sur sa poitrine et fait le tour de la pièce en équilibre sur les mains.
C’est décidé, elle ne sera pas du voyage.
T’es encore une fois à côté de la plaque. Reste Pauline. Je n’ai toujours pas fait la lessive, rien à me mettre sur le dos. Tant pis ! Pas envie de la faire. Et puis si… ça m’occupera les mains. Ensuite, sortir casser une croûte. C’est marrant, Fernand n’est pas là, je finissais par m’habituer. Faudra quand même que je laisse un mot à Nathalie… Autant l’écrire tout de suite.
Il prend quelques feuilles de papier, un stylo. Il s’installe devant la petite table de camping, face à la fenêtre.

Lyon-Pâquerettes, 17 août.

Pour toi,

            Une nuit, il y a… deux semaines maintenant, j’ai rencontré le diable. Non, ce n’est pas une blague. Bien sûr, tu n’es pas obligée de me croire. Il marchait dans la rue, je ne l’avais pas reconnu. Je l’ai suivi, je lui ai parlé, puis il a disparu. Tu te souviens, le soir du Lézard Bleu, c’est lui que j’ai revu. Depuis ce jour, cette nuit, ses démons me poursuivent sans relâche. Je les sens, autour de moi, partout, je sais qu’ils sont là, ils me guettent, je ne sais pas ce qu’ils me veulent.
Je le recherche, lui, elle, pour comprendre. Si je ne le retrouve pas, ne la retrouve pas, je vais devoir fuir, disparaître. J’espère qu’il m’en laissera le temps. Je ne lui ai pas vendu mon âme.
Ton appartement, c’est eux. Rien à voir avec la disparition de Maria. De la même façon, il m’a chassé de chez moi. Je me suis réfugié ici. J’ai cru qu’il me laisserait tranquille, mais il s’attaque à toi. Je sais maintenant que tu ne m’aimes pas. Je ne t’en veux pas. Je ne te ferai courir aucun risque. Je pars pour le Palais des sorcières. Ne m’y suis pas.
Il y a autre chose qu’il faut que tu saches. Pauline et moi, nous nous sommes connus il y a longtemps. Cela va faire bientôt quinze ans, sur une autre planète.
C’est par hasard, en suis-je vraiment sûr, que je l’ai retrouvée aux Pâquerettes.
Je ne sais pas ce qu’est devenue Maria. Je te laisse le soin d’élucider ce mystère. Nous ne nous reverrons plus. Je ne repasse pas à la case départ, je ne prends pas les…
Je te souhaite une bonne vie.

Pierre-Nicolas/Pti-Péni.


Il se relit en imaginant la tête de la future lectrice en train de déchiffrer ces lignes.
Il plie la feuille, la glisse dans une enveloppe, écrit Nathalie dessus, pose l’enveloppe bien en évidence sur la table.
— Et maintenant, le diable peut sortir de sa boîte. Il faut que je prépare mon expédition, ma descente aux enfers.
Il rince en vitesse une chemisette et un slip, essorage main. Il les enfile humides, finit de s’habiller, short, sandales, blouson, lunettes de soleil pour compléter le tableau.
Il prend son vieux sac à dos, pour la route. Le minimum vital, plus d’état d’âme.
    Je n’ai pas le droit à l’erreur. Mon n° 12 à virole, on ne sait jamais… Faire gaffe aux poulagas, je dois être surveillé, il faudra que je les sème, j’ai le temps. Finalement, c’est mieux que Nath’ soit partie. Ce sera plus facile pour approcher la panthère rousse.
Dernier panoramique sur l’appartement, il laisse à Fernand le soin de faire le ménage si ça lui chante, il y a du boulot. À côté de l’évier un monceau de canettes vides, des 50 cl de 8/6, 1664, Jeanlain, et aussi deux douzaines de cadavres de Côtes du Rhône, un ou deux plus anciens de Cognac et Marc de Bourgogne, ceux-là sont la trace de Fernand. Près de l’entrée, un tas de sacs poubelles qui commencent à puer.
— Elle a raison, c’est pas vivable ici. Allez, larguez les amarres, machines en avant toutes ! Et à Dieu vat’ !
La cité est calme, presque déserte. Il se dirige vers le café Chez Lucien, il trouve porte close, il est encore un peu tôt. Tour d’horizon mental.
    Je ne vais pas descendre en ville, trop long. Il faut que je mange un morceau, une petite chance du côté de la halle, l’autre jour y avait un marchand de frites.
La camionnette est à son poste, ouverte. Roger et Boris prennent l’ombre et le pousse-café. Échange de salutations, Pierre-Nicolas commande une merguez-bière, s’installe sous l’unique parasol et raconte son épopée, la garde à vue, l’interrogatoire, l’arrivée de Zico. Boris commente :
— Ils ne peuvent rien contre toi, c’est même bizarre qu’ils t’aient arrêté. Et Zico, j’aurais pas cru.
 Pti-Péni demande :
— À ce propos, vous avez des nouvelles de Pauline ?
Roger répond pour deux.
— Non, disparue depuis hier en début d’après-midi, elle est partie avec Zico. Ils ne sont pas revenus.
— Ah ! Elle était avec Zico.
Tous trois se figent. Pti-Péni prend une longueur d’avance.
— Et Fernand, vous l’auriez pas vu ?
Boris plonge dans la roue.
— Non, lui pareil, volatilisé. Pourquoi, tu le cherches ?
Il pense à ce que lui a dit Nathalie. Fernand ce matin aux Pâquerettes, il ne semblait pas dans son assiette, comme s’il avait peur. Une drôle d’idée germe.
— Dites les gars, le Fernand, il est depuis combien de temps aux Pâquerettes ?
C’est Roger qui s’y colle, prime à l’ancienneté.
— Poufff ! Je dirais pas loin d’un an, mais…
— Mais quoi ?
— Ben, en fait il n’habite pas ici. Ce que je veux dire c’est qu’il doit avoir une autre adresse. Il va, il vient, c’est lui qui occupait ton appartement avant qu’il t’amène.
Pierre-Nicolas se souvient du paradis, Albane, la chaleur des tapisseries.
— Vous savez où il trouve son fric ?
— Non, il n’en a jamais parlé, et c’est pas le genre de question qu’on pose par ici.
Pti-Péni vide sa bière et se lève.
— Je repasserai tout à l’heure.
Il s’éloigne en se disant que si la ligne droite est le plus court chemin, c’est aussi le moins sûr. Quand il se retourne, l’air tremble, mirage, photo sépia, instant d‘éternité.
Il se dirige vers le stade de foute balle. Son principal souci est de semer d’éventuels chiens de chasse. Ils vont devoir s’accrocher à ses basques. Sachant qu’il n’a pas non plus envie de croiser Nathalie. La connaissant, il se doute qu’elle reviendra bien avant le crépuscule.
Alambic mon amour.

à suivre...
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Mardi 13 mai 2008 2 13 /05 /Mai /2008 10:47
Bâillonnés

Mille pages     mille poèmes     mille espoirs
Et enfin comprendre que le format A4 ne convient pas
Tout déchirer
Le papier tente encore quelque chose à la place du “Tout”
Tirer des lignes pour craindre moins d'avancer

Au cœur des masques
Sur la poitrine
Pointe le cauchemar désigné par la nuit immémoriale

Maison de poupée maison pour rire maison facile à poser
Sur une table   nappe vichy

Ma première                 étendue cherche les fils 
Ma deuxième est           espace à prendre
Ma troisième s'ouvre      embrasse le
Tout n'est que passage instance et voyage

La mitraille fait tomber les mains vertes
Tant de frais jardins devenus nécropoles

Il neige et trop d’attente au bureau des longitudes
Appelle l’installation de votre navigateur


Traces
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Vendredi 9 mai 2008 5 09 /05 /Mai /2008 09:46
Le début dans la rubrique Textes / Roman


                    La vallée de la Saône, au nord de la ville, il est environ seize heures, lumière dense, écrasante sur les nélufars, ce qui ne gêne nullement une famille de cygnes qui descend le courant à la queue leu leu, quelques canards colverts barbotent, inconscients de la menace.
Une voiture avance lentement, passagers attentifs, un couple, ils cherchent quelque chose ou bien quelqu’un. Ils passent devant l’usine à bouffe post-moderne de Polo Bocul sans y prêter attention, ils roulent en direction de Saint-Rambert l’Île-Barbe. C’est la femme qui conduit, elle agite les mains et parle fort.
— Tu n’as rien de plus précis ? Une petite maison au bord de l’eau avec un jardin derrière. Tu parles d’une info !
L’homme est plus maître de lui, il n’arrive toutefois pas à dissimuler la peur qui anime son regard. Il voudrait pouvoir se concentrer, lui dire d’arrêter de piailler, qu’après tout elle n’est pas plus maligne qu’un autre. Des maisons avec jardin et vue sur la Saône il n’y en a pas des tonnes, la villa Tony Garnier, quelques châteaux reconvertis en maisons de retraite. Pour le reste, ce sont des friches ou des immeubles récents.
— Tu aurais au moins pu essayer de leur faire dire où ils la planquaient. Autant chercher une meule de foin dans… Et puis zut ! Et si ce con me fait encore des appels de phares je m’arrête et je descends lui en coller une.
L’homme soupire, n’ose pas penser à la réaction des autres en le voyant débarquer à l’improviste sans mot de passe ni instruction. Il prend de gros risques. Il essaie de la calmer.
— Ne t’énerve pas. Je te dis qu’on va y arriver.
— Je ne m’énerve pas ! Mais si jamais ils lui ont fait du mal, je t’arrache les yeux, les testicules, je fais cuire le tout à petit feu et je te les fais bouffer !
Il l’imagine en pagne, un os dans le nez, dansant autour d’une marmite fumante, lui en train de cuire ; le monde à l’envers. Pourtant il a fait tout ce qu’il a pu pour éviter le pire.
— Le mec Niarcos, ce n’est pas une fillette. Il n’allait pas me filer l’adresse juste parce que je la lui demandais gentiment. On devrait traverser au prochain pont et revenir par l’autre berge. Je ne pense pas que ce soit si loin.
— Comme tu voudras, c’est toi le guide.
— Nous ne sommes pas dans la brousse. Ne dis pas de conneries, s’il te plaît.
Ils virent au pont de Neuville et reprennent la direction de Lyon, croisent l’île aux Vaches, déserte, puis l’île Roy, toutes deux uniquement accessibles en bateau. Ils respectent scrupuleusement le cinquante à l’heure au grand déplaisir de ceux qui les suivent.


        Au commissariat central Pierre-Nicolas passe un sale quart d’heure. Resucée d’un mauvais polar de série D. Après un interlude en compagnie de l’identité judiciaire, clic-clac c’est dans la boîte ! Les doigts propres, plus d’encre, ses empreintes ont été photocopiées. De nouveau la cellule, une nouvelle paire d’heures avant qu’on l’emmène enfin dans une autre pièce où trois hommes l’attendent de pied ferme. Le décor est en place, bureau, lampe, pour un interrogatoire serré auquel il ne comprend pas tout. Il se demande même si on ne le confond pas avec quelqu’un d’autre. Les flics savent quelque chose qu’ils veulent lui faire dire, mais lui ne voit pas bien quoi. Il a beau répéter qu’il ne connaissait pas Isabelle Plantier et qu’il n’a vu Maria Chamrave qu’une seule et unique fois. Ils insistent.
Il pense avoir compris qui a informé ces messieurs. Il se demande ce qu’elle leur a raconté, et pourquoi est-ce qu’elle lui en veut à ce point ?
Je n’ai vraiment pas de pot avec les femmes !
Seule maigre consolation, la perplexité des policiers devant l’article de Nathalie. Ils aimeraient bien savoir comment cette reporter a fait pour connaître, avant même qu’ils ne l’arrêtent, l’existence d’un suspect et son interpellation ? L’un d’eux, plus perspicace, émet l’hypothèse qu’il pourrait y avoir deux affaires en une et par déduction deux suspects.


        À l’hôpital, le capitaine est au chevet de Papanopoulos, il essaie d’obtenir des réponses à ses questions. Le Grec, encore vaseux, a du mal à rassembler idées et souvenirs. Il situe Lyon au bord de la mer et évoque une croisière dans les îles. Le policier hésite à employer la manière forte. Un interne assiste à l’interrogatoire. Les minutes s’égrènent.
Assise sur un banc, Nathalie prend le soleil et quelques notes.
Tel un diable de sa boîte, Dorno jaillit hors du bâtiment, il gesticule et crie :
— Mademoiselle Zarena !
Elle sursaute.
— Il a craché le morceau. À moitié dans les vapes, je ne suis même pas certain qu’il ait compris à qui il causait. Suivez-nous, je préviens les collègues par radio.
Cette fois c’est un départ façon vingt-quatre heures du Mans, à l’ancienne, course à pieds vers les autos, claquements de portières et vroum !


        En bord de Saône, pas de croisière, plutôt un train de sénateur. Le couple poursuit son curieux manège et génère un embryon de bouchon. D’un coup ils ralentissent de plus belle car il vient d’invoquer le nom du seigneur ! La villa au bord de l’eau est là, sous leurs yeux. Piteuse mine, elle semble inhabitée, voire abandonnée, tous volets fermés. Ce que constate déçue la chauffeuse.
— Et alors ? Tu croyais trouver Maria au balcon ?
Non, évidemment, mais peut-être un signe de vie. Elle clignote et se range, au grand soulagement des panurges à roulettes.
Lui sent un léger frisson courir le long de son échine. Tout correspond. La ruelle, le jardin…
Ils sont garés sur le bord du trottoir une vingtaine de mètres en aval. La conductrice coupe le contact. Un temps. Hésitation sur la conduite à tenir, qui y va en premier, lui pense-t-elle, il préférerait qu’elle l’accompagne. Elle argumente, propose un scénario.
— Tu dis que tu viens de la part de Niarcos, qu’il a eu un empêchement et qu’il faut changer de planque. Dès que c’est d’accord, tu me fais signe, j’arrive. Simple, non ?
Il hésite, simple, simple, c’est elle qui le dit. Lui sait qu’il risque sa peau sur ce coup, et pour quel bénéfice ? Il se maudit de ne pas avoir dit à Maria de fiche le camp et prévenu les autres qu’il la connaissait, qu’elle ne dirait rien.
—Tu fais quoi ? Tu te décides oui ou non !
Il s’extirpe de la voiture et marche vers la maison, ne quitte pas des yeux les volets clos. Arrivé à hauteur, il jette un œil en arrière. Rien ne bouge. Il frappe à petits coups secs. Aucune réponse. Nouveaux coups. Toujours aucun signe de vie.
La maison fait angle avec le quai Clemenceau et l’impasse de l’Écluse. Écluse qui aujourd’hui sert de port de plaisance. Un mur, on devine un jardin. Côté impasse, un portail. Il le secoue, essaie d’ouvrir. Fermé. Il revient sur ses pas, regard circulaire, tout est calme. Pauline lui fait signe d’y aller. D’une seule détente, il se hisse et se laisse tomber dans le jardin. Fouillis de hautes herbes et de ronces, laissé à l’abandon depuis longtemps. Il se fraye lentement un passage. Un volet double fermé de l’intérieur. Il toque, colle son oreille contre le panneau de bois. Toujours le silence. Il sort un couteau de sa poche et crochète le volet.
Dans la voiture, la femme attend. Elle tapote le volant, une cigarette éteinte entre ses lèvres. Son regard se promène, la Saône est au plus bas, nouvelle année de sécheresse, des herbes verdâtres ondulent lentement à fleur d’eau. Par deux, quatre, huit, des rameurs s’entraînent. Plusieurs clubs d’aviron ont leur siège par ici. Presque en face l’île Barbe, république autonome en forme de coffre-fort posé sur l’eau. Ses yeux se fixent sur la berge opposée, deux flashs bleus avancent à vive allure, elle les suit du regard, les voit virer au pont de l’île et entamer leur traversée. Contact, elle s’éloigne doucement, alors qu’approchent les véhicules de police.
Dorno et Nathalie sont derrière, la Twingo prend la place encore chaude. En quelques instants, la maison est cernée. Les policiers forcent le portail, empruntent le chemin tracé il y a quelques minutes à peine. Ils trouvent le rez-de-chaussée ouvert, personne en bas, du bruit dans l’escalier.
Inquiet, l’homme redescend.
— Pas un geste, mains sur la tête ! Vous êtes coincé !
Revolver au poing, Dorno et ses collègues ont surgi. L’inconnu semble complètement hébété. Il lève les mains et n’offre aucune résistance. Ses premiers mots sont :
— Il n’y a personne.
Il ne ment pas. Seule de la vaisselle sale et des cadavres de bouteilles témoignent de l’occupation récente des lieux.
Dorno réapparaît sur le trottoir, Nathalie se précipite.
Il lui apprend qu’ils ont trouvé un type à l’intérieur, un noir qui apparemment cherchait lui aussi quelqu’un.
— Le Grec a menti. Ou alors il délirait ?
Le capitaine dresse le tableau de la situation. Du monde a séjourné récemment dans la maison, une ou plusieurs personnes, si Maria était là, ils ont pu la changer de planque n’ayant plus de nouvelle de Papanopoulos.
Un groupe sort de la maison, l’un des hommes porte des menottes.
— Regardez-le ! Vous ne le connaissez pas par hasard ?
— Non, jamais vu. Il faut l’interroger.
— La P.J. va s’en occuper. Vous venez avec nous ?
— Bien sûr !
Dorno en profite pour jouer un pion sur la dame.
— Nous pourrions peut-être voir ce que je peux faire pour votre ami « Kanto » ?
Nouveau départ, tout en douceur…


        L’interrogatoire de Pierre-Nicolas se poursuit. Les policiers ne lâchent pas leur proie. Ses dénégations répétées n’y font rien.
— Écoute, mon bonhomme ! Tu ne vas pas nous jouer encore longtemps le coup de celui qui ne sait rien. Depuis le début, on ne rencontre que toi. Aux Pâquerettes, au Lézard Bleu… Et ce fameux accident devant le portail des Chamrave, ou peu s’en faut ! On vient d’identifier le conducteur, du beau linge celui-là. M. Angelo Papanopoulos ! Ça ne te dit rien ? C’est de lui que parle la journaliste ? Et c’est par toi qu’elle a su ?
Il est K.O. assis, de quel article lui parle-t-on, et si c’était Nathalie qui… le flic enchaîne, pas de répit.
— À l’heure qu’il est, il mijote dans le cirage. Quant à Isabelle Plantier, tu ne la connais toujours pas, l’agence d’intérim M.E.D.I.N, ce n’est même pas la peine d’en parler !
Un autre interrogeur prend le relais.
Le Gav’ est bien embêté pour se justifier. Il perroquète inlassablement qu’il leur a déjà tout dit en long, en large et en travers. Que le type dont parle Mlle Zarena dans son article, c’est bien le chauffeur de la voiture avec laquelle il a eu un accident. Oui, c’est lui qui a prévenu la journaliste, il la connaît, ils enquêtent ensemble pour le compte de La Traboule. Tout cela est vérifiable, il suffit de demander Nathalie Zarena à La Traboule. Quant à Isabelle Plantier, ils étaient certains qu’elle était le nœud de l’affaire, le point de départ, alors forcément, ils voulaient savoir qui elle était, pour éventuellement retrouver la piste de Maria Chamrave.
Reste l’agence d’intérim. Pierre-Nicolas ne sait pas. Ne connaît pas cette agence. Ne sait même pas ce que veut dire ce sigle. La réponse, au moins une, est : Médical Intérim. En façade, infirmières, aides-soignantes, etc., mais aussi masseuses, esthéticiennes d’un genre un peu spécial, et Isabelle Plantier travaillait régulièrement pour cette officine.
— Et moi, je me tue à vous dire que je ne connais ni l’une ni l’autre. Pourquoi et par qui a été tuée Isabelle Plantier ? Répondez à cette question et vous saurez ce qu’est devenue Maria.
— Non mais écoutez-le, il veut nous apprendre notre boulot, je rêve !
Le troisième flic, qui semble être le chef, se lève, fait le tour du bureau. Il passe dans la lumière, approche son visage de celui du suspect.
— Il se fout de notre gueule ce petit con !
Il l’attrape par le col et le secoue comme un prunier.
— Tu nous prends vraiment pour des caves ? Alors dis-moi pourquoi ton adresse n’est pas aux Pâquerettes. À qui payes-tu ton loyer, là-bas ? Rien que pour ça, on peut te garder au frais un bon moment.
Il ne répond rien. Il commence à se dire que pour lui, la merde monte et qu’il n’est pas loin de boire la tasse.
— Un dernier détail. On est allé visiter ton ancien appartement à la Grande-Côte, il n’est pas bien joli à voir, tu aurais pu nettoyer un peu avant de partir, et dire au revoir à ton proprio. Il sera content d’apprendre qu’on t’a retrouvé, car tu n’as pas oublié que tu lui dois une petite somme à ce brave propriétaire ! Et ceux qui ont commencé ton déménagement, ils cherchaient quoi ? Tu peux me le dire ! Pas ton ours en peluche ni ton paquet de capotes. Tu ne trouves pas que ça fait beaucoup pour un seul petit couillon de ton espèce ?
Il le laisse tomber, poupée de son, toute molle. Une minute de silence. Puis brusquement :
— Voilà le marché. On oublie pour un temps ces broutilles, y compris les remboursements que tu mets dans ta poche quand tu fais le guignol devant les marmots. Mais tu nous rencardes sur les femmes Plantier et Chamrave. Tu m’entends ?
La porte s’ouvre d’un coup. Un grand type entre en gueulant qu’il y a du nouveau, qu’on amène du monde. Encore un copain à ce monsieur, une drôle de Pâquerette, toute noire.
Le commandant regarde Pierre-Nicolas avec un sourire bien denté.
— On va voir cette fois si tu continues à faire le malin !
Pierre-Nicolas ne s’attendait pas à retrouver Zico les menottes aux poignets. Il essaie de déchiffrer, de débrouiller les fils. Car si cet oiseau est mazouté, Pauline l’est aussi. Il ne parlera pas d’elle, ou alors elle serait là. Il décide de tenir sa ligne, en dire le moins possible, rester dans le rôle du benêt.
Zico joue à fond la carte de l’erreur judiciaire, et en rajoute pour qui veut l’entendre. Un vrai griot. « Chemin faisant, me promenant au bord de l’eau, je passe devant la maison en question, présentement j’entends crier, j’identifie une voix de femme. Je frappe à la porte, j’appelle, aucune réponse ne me parvient. J’insiste, je pense que peut-être il y a quelqu’un en danger. Je secoue la porte, elle est bien trop solide. Je décide alors de passer par derrière. Je suis très surpris, en visitant les lieux, de constater qu’il n’y a personne à l’intérieur. C’est tout. Présentement je ne sais rien de plus. Je vous le jure ! »
Les policiers n’en croient pas un mot.
— Arrête tes histoires. C’est que du flan. Tu cherches à gagner du temps, à noyer le poisson et à protéger tes complices. L’autre zèbre là, ne fait pas de difficulté pour te reconnaître. Hein !
Il interpelle Pierre-Nicolas qui ne se fait pas prier pour confirmer qu’effectivement ce monsieur  habite aux Pâquerettes. Qu’ils se sont croisés à plusieurs reprises et se saluent en bons voisins. Ce que confirme Zico. Qu’aux Pâquerettes il y a une vraie vie de quartier, que la solidarité n’est pas un vain mot et…
La coupe est pleine. Le commandant passe au chapitre suivant.
— C’est bon ! Et Pauline André ?
Zico blêmit, autrement dit vire au chocolat rance, demande s’il peut avoir un verre d’eau. Pierre-Nicolas ne remarque pas le trouble et répond qu’il l’a rencontrée le même soir que Maria. Elles étaient ensemble. Depuis, il ne l’a revue qu’une fois ou deux, et lui a à peine adressé la parole.
Le triumvirat se concerte et décide d’un interrogatoire séparé des deux loustics. Zico est emmené dans un autre local. Pierre-Nicolas dans sa cellule, il commence à s’y sentir presque à l’aise. On lui signifie la prolongation de sa garde à vue. Le commandant précise que compte tenu des antécédents de M. Angelo Papanopoulos il pourrait tomber sous le coup de la loi antiterroriste, ce qui changerait le résultat de l’addition finale. À lui de réfléchir. Ce qu’il fait.
    Je donnerais cher pour être dehors et savoir ce qui s’est passé. Que devient Pauline ? Que fait Nathalie ? À cette heure elle doit être au courant de mon arrestation ? Où est Maria ? Enfin bon, je suis quitte pour passer la nuit ici, c’est à peine moins confortable que chez moi. Chez moi…


        Nathalie et le capitaine sortent du commissariat. Elle  aurait voulu parler à M. Sorin, cela n’a pas été possible. L’affaire est plus grave et plus complexe qu’elle ne l’imaginait, il est question de lien avec une organisation terroriste. Nathalie n’en croit pas ses oreilles. Non, pour elle Pierre-Nicolas n’a pas l’envergure d’un poseur de bombe, à moins qu’il ne soit manipulé ou utilisé comme bouc émissaire. Elle fait part de ses réflexions au policier, il pense que ce Pierre-Nicolas « Kanto » ne dit pas tout. D’après ses collègues c’est un personnage trouble, son casier  est vierge mais il n’a actuellement aucune adresse légale ni de travail fixe, il est par ailleurs fiché comme ayant été un militant actif dans les mouvements de chômeurs et d’intermittents du spectacle.
Le capitaine pose la question à la journaliste : Que sait-elle de lui ?
Elle avoue qu’elle ne sait rien, un ami le lui a présenté, c’était l’occasion pour elle de publier un article d’investigation. Elle a bien remarqué qu’il avait parfois un comportement étrange, elle évoque la sortie au Lézard Bleu, mais à part cela…
— C’est Pauline André qui a renseigné la P.J. Il semblerait qu’elle le connaisse beaucoup mieux que vous.
Moue dubitative de Nathalie, elle commence à douter de la sincérité de son informateur favori. Qui a-t-il vu l’autre soir ? Pourquoi ne lui a-t-il rien dit, et pourquoi n’a-t-elle pas insisté pour savoir ?
Dorno, protecteur, lui pose une main sur l’épaule.
— Le mieux que vous ayez à faire, c’est de rentrer chez vous, de vous reposer. Je vous appellerai dès qu’il y aura du nouveau. D’accord ?
Pas de réponse.
— Écoutez, mes collègues vont cuisiner Aristide Bienveillant, alias Zico, et Angelo Papanopoulos. Après ils verront pour votre… ami ?
Elle sent le scoop lui échapper, c’est maintenant que tout se joue, elle a encore une longueur d’avance, au moins sur la concurrence.
    Est-ce que je dois aller parler à Pauline ou attendre qu’il soit sorti ? À moins que je n’aille la voir dès ce soir. Je me pointe chez elle et… Je ne la connais pas, elle ne me connaît pas, ma seule introduction c’est l’autre zozo, mauvaise pioche. Pour Maria, et si c’était mon article qui les a fait fuir de leur planque ? Pauline André pourrait m’en vouloir… quel sac de nœuds. Bon, il n’a pas fini de me coller l’autre là. Garde-le dans ta manche, c’est un bon filon. Elle se dégage en douceur et lui fait face.
— Croyez-vous qu’ils puissent faire du mal à Maria ? Je veux dire, à cause de moi, de mes papiers.
Réponse normande et diplomatique.
— Peut-être oui, peut-être non. Ont-ils même lu cet article ? L’accident de leur complice a dû précipiter les choses. Ne vous faites pas de souci, l’enquête progresse, et je vous l’ai déjà dit, je vous tiendrai informée.
Elle ne paraît pas convaincue, pour elle il faut continuer à chercher, faire un vrai boulot d’investigation. Elle a trop fait confiance à Pierre-Nicolas, et pourtant, elle sent qu’il est au cœur du mystère, que c’est par lui que cette histoire tordue trouvera son dénouement.
— Je devrais peut-être retourner voir Françoise Dunoyaux, elle sait, je suis certaine qu’elle sait. L’avez-vous fait surveiller ?
— La P.J. s’en occupe, ne vous inquiétez pas. Et s’il vous plaît, restez à l’écart, ce sont des gens dangereux. Vous avez vu de quoi ils sont capables, je n’ai pas envie de retourner à la pêche. Croyez-moi, je vous tiendrai au courant heure par heure. Quoi qu’il arrive !
Elle concède que pour ce soir, il a sans doute raison. Elle consulte sa montre. Il est encore assez tôt pour faire passer un nouvel article, elle a un peu de grain à moudre mais il lui faut faire vite.
En bon chevalier servant, Il se propose pour la raccompagner.
— Ce n’est pas la peine. Je connais le chemin. Merci. À demain.

En arrivant au journal, elle apprend que Bob a déjà pissé la copie.
Folle de rage elle se précipite dans le bureau du rédac-chef. S’en suit une homérique dispute, elle résiste, argumente et finit par l’emporter, ses informations sont plus récentes et de première main.
Elle s’installe devant son ordinateur et commence à rédiger. Les dernières phrases de Medvenitch résonnent dans sa tête.
« Dites le minimum, des faits, rien que des faits, pas de spéculations, préserver toutes les chances de retrouver Maria Chamrave rapidement, et vivante. La famille est influente, je ne veux pas avoir un procès sur le dos »
Mission accomplie, Medvenitch donne le feu vert.

Sur le chemin du retour, elle s’achète un kebab et le mange en marchant. Place Saint-Nizier, lumière entre chien et louve, un homme en uniforme est en faction devant l’entrée de son immeuble.
Elle frissonne, s’avance.
    Qu’est-ce qu’il y a encore ? Je commence à en avoir marre, j’aimerais bien qu’on me laisse en paix cinq minutes.
Le gardien de la paix l’interpelle.
— Mlle Zarena ?
Aïe, c’est pour ma pomme.
Elle opine du chef.
— J’ai une mauvaise nouvelle. Votre appartement a été cambriolé cet après-midi. Votre voisine nous a prévenus, nous n’avons pas eu le temps de vous joindre.
Soupir, elle avale une bouchée et suit l’agent. Il la prépare à ce qu’elle va découvrir, lui dit de ne pas prendre peur, tout est en l’air, du travail de professionnel. Dans l’escalier il se retourne et lui demande si elle est bien assurée. Elle hausse les épaules, bouche pleine, il n’y avait rien de grande valeur chez elle.
— Tout de même, vous allez voir.
Ils arrivent sur le palier, elle fait un pas dans l’appartement.
Elle reste muette, pétrifiée et éclate en sanglots. Sous ses yeux, vision d’apocalypse, de haine, acharnement à faire le mal, à faire mal, plus mal qu’une blessure dans la chair. La bibliothèque est renversée, les livres déchirés, les plantes vertes dépotées et réduites en charpie, les disques éparpillés et piétinés, la chaîne stéréo défoncée. Plus rien n’est intact, coups de couteau dans les tableaux, dans les coussins. La chambre a elle aussi subi le passage des barbares, le matelas est éventré, les tapisseries et la moquette lacérées, les vêtements transformés en lambeaux. Dans la cuisine, la porte du frigo a été arrachée, bouteilles vidées, boîtes de conserve ouvertes et répandues sur le sol. Rien, absolument rien n’a échappé au carnage.
Nathalie pleure, sa gorge lui brûle, ses yeux lui brûlent, impression que quelqu’un est en train de l’étrangler, qu’une main s’agrippe à son cou et serre, serre inexorablement.
L’agent redresse une chaise.
— Asseyez-vous, reprenez vos esprits. Si vous voulez que je vous dise, ce n’est pas un cambriolage ordinaire. Cela ressemble plutôt à un règlement de comptes. Vous ne voyez pas qui pourrait vous en vouloir au point de…
Elle craque, qu’on la laisse tranquille, qu’il parte, elle veut être seule !
Ses traits sont tendus, ses lèvres tremblent, elle serre les poings. Il essaie de la rassurer, il comprend, le choc est dur à encaisser, mais… Le regard de Nathalie est si tranchant, si froid, qu’il coupe la parole.
Le gardien de la paix révise son stage de psychologie des victimes, ne retrouve pas le bon chapitre.
— Bien. Je vais vous laisser. Veuillez signer ce papier, s’il vous plaît. Vous passerez demain matin au commissariat. Nous enregistrerons votre plainte, si toutefois vous désirez porter plainte.
Elle signe et le pousse vers la sortie.
La voisine est en robe de chambre, son chat angora dans les bras, elle assiste au départ de l’agent. Nathalie lève les yeux sur Mme Sidonie.
— C’est moi qui les ai prévenus. En descendant César, j’ai vu votre porte entrouverte, j’ai appelé, personne ne m’a répondu, je me suis permis de pousser, et je vois, un vrai ouragan. Je vous jure, j’étais chez moi tout l’après-midi, je n’ai rien entendu. Rien du tout. Et César n’a pas bronché, incroyable, non ? Avez-vous besoin de quelque chose ? Si je peux rendre service.
Nathalie esquisse un quart de sourire pâlot, la présence de madame Sidonie lui fait du bien, elle la remercie. Celle-ci propose.
— Voulez-vous venir un moment chez moi ? Je vous offre un petit remontant, juste une goutte.
Trois cognacs bien tassés, un coup de fil au serrurier, Nathalie, la haine au ventre, retourne à La Traboule, persuadée que ce qui vient de lui arriver est directement lié à son enquête sur la disparition de Maria.
    S’ils croient m’intimider de cette façon, ils se trompent. Je ne suis pas du genre à me laisser faire et encore moins à me taire. Ah ! On veut entraver la liberté de la presse ! S’ils s’imaginent que c’est facile, ils vont comprendre leur erreur. Medvenitch n’a pas intérêt à me mettre des entraves dans les pattes, je lui casse les dents s’il le faut. Je devrais peut-être appeler… non, plus tard, il ne ferait que me retarder en posant mille questions.

à suivre...
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Vendredi 9 mai 2008 5 09 /05 /Mai /2008 09:42

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Mercredi 30 avril 2008 3 30 /04 /Avr /2008 09:53

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