“ Être humain, sexe masculin, entre deux âges, état de santé passable, propre sur lui, discret, sait faire du ménage, les courses, un peu
de cuisine, pisser le chien et plus si affinités. Adoptez-le ! “
Sidoine lit et relit son annonce. Aura-t-il le culot de la porter à un journal ? Le canard acceptera-t-il de la
passer ?
Le gris de novembre filtre au travers de la vitre sale du vasistas. Sidoine n’est pas à proprement parler un sans logis, il
a un toit sous un toit, une soupente, ce qui a dû être la chambre d’une demi-bonne et depuis quelques décennies un grenier, 3 m x 2 m et puis rien. Il y a apporté un matelas de récup', une
planche posée sur une caisse en guise de table basse, son bleuet, son sac à linge, bref, son kit de survie. Seul luxe en cette saison, un vrai bon duvet de montagne, avec capuche, un miracle
trouvé chez les Petites sœurs des pauvres. Pour une fois, sans même le faire exprès, il avait été le premier et le plus rapide.
Côté
finances, pas non plus à se plaindre, Rémi passe une fois par mois, une vraie rente versée par l’état.
Sauf que là, il en a marre, et qu’on ne vienne pas lui dire qu’« yniaca », se bouger, se chercher du boulot, se trouver une femme, et patati et patata… Il a tout essayé, même
d’aller voir un psyquelquechose, ce con a trouvé qu’il allait bien, non mais je vous jure. Ça le met en rogne rien que d’y repenser.
Les petites annonces rubrique – Rencontres/mariages –, rien, les agences matrimoniales, Rémi ne voulait pas. L’Anpe, l’intérim, rien, encore rien. C’est sûr, il ne va pas tarder à
craquer. Alors, une dernière idée, se faire adopter. Y en a bien qui prennent un chien, un chat, qui s’achètent un enfant exotique. Alors pourquoi pas un homme de compagnie, il y en a des
gentils, lui par exemple. Il ne sent pas mauvais, fait pipi bien dans la cuvette des vécés, ne mange pas beaucoup, fait sa vaisselle, il aime aller faire le marché… ce serait une bonne affaire de
l’adopter. Même pas besoin de l’emmener en vacances, il veut bien garder la maison et arroser les plantes.
Problème, il n’a ni adresse
officielle, ni téléphone, il faudrait que les gens lui écrivent au journal, ça doit être possible.
Bon, aura-t-il ou n’aura-t-il pas
l’audace de pousser la porte, de montrer son papier. Des sous, il en a, Rémi est plus que suffisant, la tête de son assistante sociale le jour où il lui a dit qu’il arrivait à faire des
économies. Il n’aurait pas dû, sauf qu’il ne sait pas mentir, même par omission il a du mal.
– Bon , j’y va, j’y va pas ?
Un moment déjà qu’il tourne autour du pâté de maisons, c’est vrai que ça ressemble à un pâté pas frais.
– À la lune, à la
gueuze…
Ça y est ! Même que ça les a fait rire, ils se sont tous passé l’annonce, la petite nana
a appelé le chef. Sidoine, très digne, très calme, a laissé passer l’orage, il ne savait pas vraiment si c’était du lard ou du sanglochon.
Bref, l’annonce passera demain, domiciliée au journal et gratos en plus. Ils veulent des nouvelles, suivre l’affaire, de loin, ils respectent son intimité, mais quand même, ils veulent
savoir.
C’est ça le prix.