Ce livre n'aurait sans doute jamais du voir le jour, ou la nuit, car le processus s'est déclenché une nuit, entre rêve et veille. Je ne sais si cela vous est déjà arriver de vous endormir en écoutant la radio ? Quelle horreur que ces nouvelles machines qui coupent automatiquement le son au bout de 59 minutes. En l'occurrence France Culture, comme chaque soir ou presque, je me couche avec France Cul’, nulle autre n'a passé plus de nuit en ma compagnie, et moi en la sienne.
Ce soir là, je parle de soir car c'était l'été, une fin juin début juillet, la nuit n'arrive que vers 22h15 / 30. Je déteste l'heure d'été, en fait non, ce que je ne supporte pas c'est le changement d'heure, je suis un être primitif, et mes horloges internes sont bien calées. Je ne porte jamais de montre et sans me vanter je sais toujours l'heure qu’il est à plus ou moins un quart d'heure près. Quel besoin de plus de précision, de toutes les façons et quoique je fasse je suis irrémédiablement en avance, au moins d'un quart d'heure. Combien de fois m'est-il arrivé de faire le tour d'un pâté de maison avant de sonner ou d'entrer là où j'avais rendez-vous. Il m'est même arrivé de faire une rencontre, mais ce n'est pas le propos, c’était il y a longtemps et je l’ai perdue de vue. Une autre fois, une voiture de police s'arrête à ma hauteur, on me demande mes papiers, effectivement je tournais depuis un petit moment dans un quartier chic, là où le bourgeois à le 17 facile. Ces messieurs avaient bel et bien reçu un appel pour leur signaler un individu suspect, moi.
Où en étais-je ? Oui, ce soir là, je me suis mis au lit alors que la nuit n'était pas encore complètement tombée. Cela m'arrive rarement, mes yeux étaient fatigués, mes jambes aussi. Habituellement quand je suis dans cet état je vais faire une promenade vespérale, cela dérouille mes articulations malades et me repose un peu l'esprit et les yeux. Si je me couche sous tension ; c'est si je me couche “fatigué” qui passe dans ma tête et cela me fait sourire, car c'est vrai, si je me couche fatigué je ne m'endors pas, il faut que mon corps et surtout mon cerveau aient eu le temps de se détendre, de se reposer un peu pour accepter de se laisser aller au sommeil. C'est étrange tout de même cette chose, je parle du sommeil, et particulièrement de ce moment qu'est l'endormissement, cet entre deux, moitié rêveries, moitié encore en train de penser à sa journée ou à une idée qui était restée bloquée dans un petit coin et profite de ce moment incertain pour remonter à la surface et demander son temps de réflexion. Vous n'avez jamais conscience du moment précis ou vous vous endormez, parfois vous vous sentez tombé dans un puits et hop, réaction, coup de talon au fond de la piscine, c'est énervant mais signe indiscutable que vous n'êtes pas prêt à lâcher la rampe. Je me demande bien qui est ce vous subitement arrivé dans cette note ? Je me souviens d'une cousine et je sais que son cas n'est pas unique, elle qui, aussitôt étendue et les yeux fermés, s'endormait. Je l'enviais, d'autant qu'elle se réveillait de même, elle ouvrait les yeux, et sautait du lit fraîche et rose. Alors que si vous vous êtes endormis aux premiers chants du merle, les réveils sont difficiles. Aujourd'hui, avec le recul, c'est étonnant cette expression « avec du recul », un peu comme si votre vie pouvait passé la marche arrière, et ce n'est pas totalement faux si on y réfléchit un instant, le seul point de vu que l'on ait de sa vie, c'est son passé, on s'éloigne du jour de sa naissance tournant ainsi le dos à l'avenir. L'avenir il est dans notre tête, et si l'on a des projets… à aucun moment de sa vie nous ne pouvons nous retourner pour fixer un point dans l'avenir. Voilà que nous, nous rejoint. Avec le recul donc, je me dis que ma vie aurait été bien pauvre et terne sans ces milliers d'heures passées, étendu, attendant le sommeil. Combien d'idées me sont venues dans ce temps en quelque sorte hors du temps, combien de réflexions, d'analyses, qui m'ont permis de comprendre un peu le monde qui m'entourait, ou de ne rien y comprendre, et de prendre des décisions, de pouvoir répondre. Heures d’angoisses sans nombre, agité, me tournant et retournant dans mes draps avec en moi l’idée de la mort inéluctable. Ma compagne France Culture était là, fidèle au poste, je crois bien ne jamais avoir changé une seule fois la fréquence du dit poste de radio, celui qui est ancré à vie sur ma table de nuit. Ma culture générale est basée en grande partie sur ces nuits sans sommeils, car il m'est arrivé, il m’arrive encore, quoiqu’avec l’âge… d'écouter toute une nuit émissions après émissions et d'enchaîner sur les infos du matin. Il est arrivé plus d’une fois qu’une personne, souvent un peu étonné voire énervée, me demandait : « Mais comment est-ce que tu peux savoir ça ? Toi qui ne lis pas la presse et qui n'a même pas la télé !» Mon secret est simple, France Culture, qu'il s'agisse d'histoire, d'économie, de mathématique, d'astrophysique, de littérature, etc. Ma vie aurait été totalement différente si je n'avais pas été affublé de cette « infirmité congénitale » qui consiste à ne m'endormir qu'après un temps certain d'entre deux. Bien différente pour sûre, mais ce n’aurait plus été moi. Pas insomniaque, non, je ne me suis jamais considéré comme tel car il m’arrive de dormir, de faire d’excellentes nuits, une affaire de cycles, j’ai bien essayé de corréler ça avec les phases de la lune, ce que j’avais fait ou mangé ou bu mais rien de concluant. J’ai des amis qui se disent insomniaques sauf que j’ai le chic pour les réveiller chaque fois que je leur téléphone. Peut-être trouver un mot genre insomnuitiaque, insomnuitziaque c’est mieux, pour ceux qui ne dorment pas ou peu la nuit mais qui piquent de sérieux roupillons à n’importe quels moments de la journée, variété de nocturne, le syndrome du hibou, des hommes, surtout des hommes.
Vous est-il déjà arrivé de vous endormir en écoutant la radio ? Je crois bien avoir déjà posé cette question. Dans ce cas de figure un phénomène étrange se produit parfois, plusieurs en fait, c'est que tout en dormant, vous continuez de suivre l'émission ; un spécialiste du sommeil dirait sans doute que ce phénomène ne dure pas très longtemps, suffisamment pour imprimer la sensation et la garder en mémoire. Ce qui est plus curieux encore c'est que vous rêvez, vous rêvez tout en ayant conscience de la radio à côté de vous, tout en sachant que le rêve que vous êtes en train de faire est parasité, contaminé ; je cherche un terme positif ; imprégné, impressionné, par l'émission en cours. C'est exactement ce qui est arrivé cette nuit là.
Vous dire aujourd'hui avec précision quel était le sujet de cette émission, cela m'est impossible. Le souvenir du rêve est lui resté bien nette, au moins pour certaines séquences. Quoique parfois il existe des variantes du même rêve, il doit se répéter plusieurs fois de suite, avec courtes phases de réveil intercalés et hop’, je replonge. Et si je m’en souviens c’est que c’était le matin.
Il était question d'ethnologie, de rituel, et le mot « zoroastrisme » me revient à l’évocation des images. Et pourtant globalement ce rêve n’a rien à voir avec, quand même un peu si, mais il faudra gratter profond pour découvrir la couche signifiante, celle qui me donnera la solution, car ce roman, Le Rêveur, est issu de cette nuit là, de ce rêve là ; et ça j’en suis certain.
