Nouvelles


Ce livre n'aurait sans doute jamais du voir le jour, ou la nuit, car le processus s'est déclenché une nuit, entre rêve et veille. Je ne sais si cela vous est déjà arriver de vous endormir en écoutant la radio ? Quelle horreur que ces nouvelles machines qui coupent automatiquement le son au bout de 59 minutes. En l'occurrence France Culture, comme chaque soir ou presque, je me couche avec France Cul’, nulle autre n'a passé plus de nuit en ma compagnie, et moi en la sienne.
Ce soir là, je parle de soir car c'était l'été, une fin juin début juillet, la nuit n'arrive que vers 22h15 / 30. Je déteste l'heure d'été, en fait non, ce que je ne supporte pas c'est le changement d'heure, je suis un être primitif, et mes horloges internes sont bien calées. Je ne porte jamais de montre et sans me vanter je sais toujours l'heure qu’il est à plus ou moins un quart d'heure près. Quel besoin de plus de précision, de toutes les façons et quoique je fasse je suis irrémédiablement en avance, au moins d'un quart d'heure. Combien de fois m'est-il arrivé de faire le tour d'un pâté de maison avant de sonner ou d'entrer là où j'avais rendez-vous. Il m'est même arrivé de faire une rencontre, mais ce n'est pas le propos, c’était il y a longtemps et je l’ai perdue de vue. Une autre fois, une voiture de police s'arrête à ma hauteur, on me demande mes papiers, effectivement je tournais depuis un petit moment dans un quartier chic, là où le bourgeois à le 17 facile. Ces messieurs avaient bel et bien reçu un appel pour leur signaler un individu suspect, moi.
Où en étais-je ? Oui, ce soir là, je me suis mis au lit alors que la nuit n'était pas encore complètement tombée. Cela m'arrive rarement, mes yeux étaient fatigués, mes jambes aussi. Habituellement quand je suis dans cet état je vais faire une promenade vespérale, cela dérouille mes articulations malades et me repose un peu l'esprit et les yeux. Si je me couche sous tension ; c'est si je me couche “fatigué” qui passe dans ma tête et cela me fait sourire, car c'est vrai, si je me couche fatigué je ne m'endors pas, il faut que mon corps et surtout mon cerveau aient eu le temps de se détendre, de se reposer un peu pour accepter de se laisser aller au sommeil. C'est étrange tout de même cette chose, je parle du sommeil, et particulièrement de ce moment qu'est l'endormissement, cet entre deux, moitié rêveries, moitié encore en train de penser à sa journée ou à une idée qui était restée bloquée dans un petit coin et profite de ce moment incertain pour remonter à la surface et demander son temps de réflexion. Vous n'avez jamais conscience du moment précis ou vous vous endormez, parfois vous vous sentez tombé dans un puits et hop, réaction, coup de talon au fond de la piscine, c'est énervant mais signe indiscutable que vous n'êtes pas prêt à lâcher la rampe. Je me demande bien qui est ce vous subitement arrivé dans cette note ? Je me souviens d'une cousine et je sais que son cas n'est pas unique, elle qui, aussitôt étendue et les yeux fermés, s'endormait. Je l'enviais, d'autant qu'elle se réveillait de même, elle ouvrait les yeux, et sautait du lit fraîche et rose. Alors que si vous vous êtes endormis aux premiers chants du merle, les réveils sont difficiles. Aujourd'hui, avec le recul, c'est étonnant cette expression « avec du recul », un peu comme si votre vie pouvait passé la marche arrière, et ce n'est pas totalement faux si on y réfléchit un instant, le seul point de vu que l'on ait de sa vie, c'est son passé, on s'éloigne du jour de sa naissance tournant ainsi le dos à l'avenir. L'avenir il est dans notre tête, et si l'on a des projets… à aucun moment de sa vie nous ne pouvons nous retourner pour fixer un point dans l'avenir. Voilà que nous, nous rejoint. Avec le recul donc, je me dis que ma vie aurait été bien pauvre et terne sans ces milliers d'heures passées, étendu, attendant le sommeil. Combien d'idées me sont venues dans ce temps en quelque sorte hors du temps, combien de réflexions, d'analyses, qui m'ont permis de comprendre un peu le monde qui m'entourait, ou de ne rien y comprendre, et de prendre des décisions, de pouvoir répondre. Heures d’angoisses sans nombre, agité, me tournant et retournant dans mes draps avec en moi l’idée de la mort inéluctable. Ma compagne France Culture était là, fidèle au poste, je crois bien ne jamais avoir changé une seule fois la fréquence du dit poste de radio, celui qui est ancré à vie sur ma table de nuit. Ma culture générale est basée en grande partie sur ces nuits sans sommeils, car il m'est arrivé, il m’arrive encore, quoiqu’avec l’âge… d'écouter toute une nuit émissions après émissions et d'enchaîner sur les infos du matin. Il est arrivé plus d’une fois qu’une personne, souvent un peu étonné voire énervée, me demandait : « Mais comment est-ce que tu peux savoir ça ? Toi qui ne lis pas la presse et qui n'a même pas la télé !» Mon secret est simple, France Culture, qu'il s'agisse d'histoire, d'économie, de mathématique, d'astrophysique, de littérature, etc. Ma vie aurait été totalement différente si je n'avais pas été affublé de cette « infirmité congénitale » qui consiste à ne m'endormir qu'après un temps certain d'entre deux. Bien différente pour sûre, mais ce n’aurait plus été moi. Pas insomniaque, non, je ne me suis jamais considéré comme tel car il m’arrive de dormir, de faire d’excellentes nuits, une affaire de cycles, j’ai bien essayé de corréler ça avec les phases de la lune, ce que j’avais fait ou mangé ou bu mais rien de concluant. J’ai des amis qui se disent insomniaques sauf que j’ai le chic pour les réveiller chaque fois que je leur téléphone. Peut-être trouver un mot genre insomnuitiaque, insomnuitziaque c’est mieux, pour ceux qui ne dorment pas ou peu la nuit mais qui piquent de sérieux roupillons à n’importe quels moments de la journée, variété de nocturne, le syndrome du hibou, des hommes, surtout des hommes.
Vous est-il déjà arrivé de vous endormir en écoutant la radio ? Je crois bien avoir déjà posé cette question. Dans ce cas de figure un phénomène étrange se produit parfois, plusieurs en fait, c'est que tout en dormant, vous continuez de suivre l'émission ; un spécialiste du sommeil dirait sans doute que ce phénomène ne dure pas très longtemps, suffisamment pour imprimer la sensation et la garder en mémoire. Ce qui est plus curieux encore c'est que vous rêvez, vous rêvez tout en ayant conscience de la radio à côté de vous, tout en sachant que le rêve que vous êtes en train de faire est parasité, contaminé ; je cherche un terme positif ; imprégné, impressionné, par l'émission en cours. C'est exactement ce qui est arrivé cette nuit là.
Vous dire aujourd'hui avec précision quel était le sujet de cette émission, cela m'est impossible. Le souvenir du rêve est lui resté bien nette, au moins pour certaines séquences. Quoique parfois il existe des variantes du même rêve, il doit se répéter plusieurs fois de suite, avec courtes phases de réveil intercalés et hop’, je replonge. Et si je m’en souviens c’est que c’était le matin.
Il était question d'ethnologie, de rituel, et le mot « zoroastrisme » me revient à l’évocation des images. Et pourtant globalement ce rêve n’a rien à voir avec, quand même un peu si, mais il faudra gratter profond pour découvrir la couche signifiante, celle qui me donnera la solution, car ce roman, Le Rêveur, est issu de cette nuit là, de ce rêve là ; et ça j’en suis certain.

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Mercredi 22 octobre 2008
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            Des draps, un parfum, quelque chose comme «odore di femina». Nicéphore ouvre les yeux, plafond inconnu. Il se réveille dans un lit qui n’est pas le sien… du coton dans la tête, dans la bouche aussi, un peu, il a chaud, trop, et une… méga gueule de bois.
La nuit chez Diogène a du se terminer sous les tables, c’est ce qu’il pense si penser est encore possible en ce monde.  Une chambre de femme donc, mais l'oiselle s’est envolée.
Nicéphore se lève, couilles molles et poisseuses, pisser de toute urgence, chercher la douche.
Un peu plus tard ; un petit mot sur la table de la cuisine, «T'as fais de beau rêves ? Je rentre ce soir vers dix-neuf heures. Love baby», c’est signé Mireille.
Il se gratte là où ça le démange, il ne voit pas bien qui est cette Mireille, sûrement une chic fille pour l’avoir ramenée chez elle. Il réchauffe un peu de café, retourne enfiler ses fringues, elles puent, ne retrouve pas son portefeuille, sans doute paumé quelque part, il ne contient qu’un passeport périmé et quelques vieux papiers.
Il sort, reconnaît vaguement le quartier, retour pâteux au bercail.
 
    Début d'aprème, le cul à l'air, Nicéphore bouquine un polar, un Série Noire trouvé hier derrière un banc, sur le bas port Saône, quai de la Pêcherie, oublié ou tombé d'une boîte de bouquiniste ; il vient de le retrouvé dans une poche de blouson. Quoi faire d'autre mis à part dormir, mais bon, il dort déjà quinze heures par jour et nuit.
La couverture est déchirée mais il ne semble pas manquer de page. «Le dragon jaune». Une sombre histoire de mafia chinoise version banlieue parisienne ou genre… il lit au lit nu comme un vers de lie.
« Les deux hommes montent sans bruits l’escalier de bois, arrivés sur le palier du troisième, ils enfilent un bas sur leur tête, ils semblent bien renseignés. Le petit sec en veste pieds de poule colle son oreille contre la porte de gauche, il dégaine son P 38, puis, d'un regard fait signe à son collègue, celui-ci, polo maille d'Écosse short assorti, rangers aux pieds, un grand baraqué crâne rasé, prend trois pas de recul, respire à fond et…» La porte explose littéralement, des éclats volent dans la pièce, Nicéphore sursaute comme un crapaud de laboratoire recevant une décharge électrique dans les parties. Court circuit dans la tête, comme quand un bruit entre dans votre rêve, mélange de réalités ; devant lui ; deux monstres de cauchemar, la gueule noire d’un flingue le braque, le patibulaire tient une longue bitte noire, genre gros câble haute tension. C’est pieds de poule qui cause en premier.
— Salut m’sieur Ducon d’enfoiré, t'aurais pu t'habiller pour nous recevoir, c'est pas très élégant tout ça.
Nicéphore, éberlué, reste assis à poil sur son matelas, le bouquin encore en main.
— Qu'est-ce que vous voulez, qui… vous auriez pu frapper avant de…
Il n’a pas le temps de se rendre compte de l’ineptie de sa remarque, les deux gros bras se marrent comme des baleines et toc, un grand coup du truc bitte en travers la gueule. Un sifflement dans l'oreille droite, l'impression que la joue gonfle comme une baudruche.
Le gorille l'attrape par les cheveux, le lève et bing sur le bide, Nicéphore hurle, se plie en deux, et tac sur les cuisses, sur les fesses, le salaud s'en donne à cœur joie.
Nicéphore s'écroule, encore quelques grandes claques sous les pieds, sur les mollets. Recroquevillé, les mains sur la tête, dedans c'est plus du coton, c'est… quelque chose de cassé, de brûlant, de…
Le petit teigneux rigole de plus belle, il s'approche, donne un coup de pied, de la pointe, dans l'entre cuisse. Nicéphore se débande comme un ressort, bouche ouverte, privé d'air, les yeux débordant de larmes.
— Maintenant écoute-moi bien espèce de larve, je sais pas comment tu t'y prends pour être toujours dans nos pattes justement quand y faudrait pas. Alors aujourd'hui on passe dire bonjours, en vieux copains, tu vois, pas méchant du tout. Alors mets toi un truc dans la caboche tant qu'elle ressemble pas à une pastèque trop mûre sur laquelle aurait roulé un trente-huit tonnes.
Tu m'entends ?
Pas de réponse, Nicéphore fait le mort, pas de chance, mauvais calcul.
— Réveille toi ! Ce s'rait vraiment pas bon si on était obligé de revenir, parce que ce s'rait notre dernière visite.
Vas-y.
Et hop une nouvelle rasade, sur le dos, les épaules.
— Arrêtez merde, vous êtes dingues, je comprends rien, qui vous êtes, pourq…
Très mauvaise tactique, la bastonnade reprends de plus belle. Le petit fait le tour de l'appart, revient, un signe à l'autre qui s'arrête de taper.
— Ce qu'on aimerait bien savoir… hier soir par exemple… tu m'entends ?
Un grognement suivi d'un sanglot.
Patibulaire en crache de dépit, voir chialer un mec y supporte pas. Pieds de poule sent le roussi lui monter.
— Bon, retiens juste ça. Tu t'occupes de tes affaires et rien que de tes affaires, tu te mêles plus de ce qui te regarde pas. T'as compris enflure ? Si j'étais toi j'irais me faire une petite cure à la campagne, l'air y est plus sain. Et j'y resterais. Pigé ?
J’ai jamais autant causé d’un coup.
Nicolas toussote, cherche à se retourner.
— Je… je comprends pas…
— Putain de bordel de merde, plus taré que lui.
Sur le sommet du crâne, bing, cette fois c'est pas pour de faux que Nicéphore s'en va compter les pommes au pays des étoiles filantes, rideau, noir.
— J'crois qu'il a son compte Tom, qu'est-ce qu'on fait ? Y a rien à casser ici, c'est un vrai trou à rat.
— Ouais, t'as raison Bill, on se tire, vu comme il a gueulé, pourrait  y avoir du monde qui rapplique.
Les deux personnages sortent de la chambre, ils ne croisent personne, à croire que tout le monde dort.

    Nicéphore pisse le sang d'un peu partout, pas profondes les blessures, mais pas belles, ça gonfle autour, c'est rouge, pas prêt de pouvoir reposer le pied par terre, le cul sur une chaise non plus d'ailleurs, peut-être le plus confortable sera la position du cochon pendu. en attendant…
Deux bonnes heures passent, sans heurt, Nicéphore râle doucement dans son coma. Le sang séché donne à son corps l'aspect d'une croûte vivante, dégueulasse. C'est ce que se dit Fernand quand il pose les yeux là dessus.
— Chiottes. Dans quel trou du cul merdique ce connard est-il encore aller coincer son pif ?
Fernand ressort, un quart d'heure environ, il réapparaît un sac  à la main, de la gaze stérile et un grand flacon d'antiseptique. Il commence à passer le produit, le patient ne semble pas apprécier, aux gémissements émis.
Pas gai du tout, presque pire, à hurler, Nicéphore ne s'en prive pas, Fernand, en bon infirmier, nettoie les plaies.
— Bouge plus maintenant, il faut que ça sèche, sinon…
— Merde, j'ai mal, ça cuit, plutôt crever tout de suite, j'me sens comme une côte de bœuf sur un grill. C'était qui ces sauvages ? Tu les as vu ?
— Non, avale ça et trouve une position.
Fernand tend un gobelet en plastique rempli d'eau tiède.
— C'est quoi ?
— C'est bon pour c'que t'as. Discute pas.
Il obéit, grimace.
— J'ai envie de pisser.
Fernand l'aide à se lever, le soutient devant la cuvette, la pisse coule, marron, du sang.
— Faut m'emmener à l'hosto, j'en peux plus, j'vais crever.
— T'inquiète pas, c'est un mauvais moment à passer. Tu vas dormir un peu.
Fernand, en vrai mère poule, l’allonge, le cale en position sur le côté, genre P.L.S.
— Bouge plus, je reste un moment avec toi.
Le coton retrouve doucement sa place dans le cerveau douloureux de Nicéphore. Nouveau rideau, gris cette fois.
Juste un pensée, récurrente, en boucle… qu’est-ce qui a bien pu se passer chez Diogène cette nuit, faut que j’retrouve cette Mireille.

    Fernand, histoire de passer le temps attrape le roman noir, commence à lire, là ou s’était interrompu la lecture de Nicéphore. Au fil des pages un drôle de sourire apparaît sur son visage.
    Très bon ce bouquin, excellent…
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Mercredi 9 juillet 2008
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Il se passe quelque chose d’imprévu, d’extraordinaire.
Ce matin nous partons avec la voiture pour faire les courses, nous allons au Supermarché, à la ville !
C’est la première fois, devant c’est la queue pour entrer, dedans c’est pire, les gens se bousculent, c’est très grand. Maman achète tout ce qu’elle peut, papa l’aide, ils ont pris chacun un chariot à roulettes, c’est rigolo. Ils ont acheté du sucre, du café, de l’huile, du riz, des pâtes et un tas de boîtes de conserve, de la farine et aussi des bougies ; au cas où la lumière viendrait à manquer. J’ai dû porter des sacs très lourds. Maman dit que demain nous reviendrons pour voir s’il y a encore des marchandises, qu’il faut être prévoyant.
En rentrant il a fallu tout déballer et faire de la place dans les placards, un vrai déménagement. Papa parle de faire des stocks d’essence, avec des bidons et des jerricanes.
– On ne sait jamais ce qui peut arriver, si c’est le grand soir…
Là j'avoue que je ne comprends pas très bien.
Papa passe du temps dans le jardin, je l’aide, là aussi il fait de la place. J’arrache les fraises et les fleurs pour semer des légumes et planter des patates.

Depuis plusieurs jours il se passe des Événements.
Je ne sais pas encore quoi mais les parents écoutent la radio tout le temps, maman ne va plus travailler. Le soir nous allons chez les voisins voir les informations à la télé. Les images montrent des gens dans les rues, ils manifestent, ça veut dire qu’ils ne sont pas content, c’est la voisine qui m’explique. Ça fume et les CRS-SS courent après les étudiants. C’est à cause de la grève et des gauchistes.
Chez nous, y a pas de manifestation, nous n’avons pas d’étudiant. Mais il n’y a plus de cars pour aller en ville, à cause de l’essence qui manque. Les adultes s’inquiètent ; si les syndicats s’en mêlent ; la révolution n’est pas loin ; papa a l’air content quand même. Le voisin dit : heureusement que De Gaulle est là.
Ce vieux con devrait foutre le camp. Version de mon père quand on est rentré chez nous. Les femmes font ce qu’elles peuvent pour calmer les hommes.
Mon père est tout excité, à la maison il parle de monter à Paris.
Pour y être, non d’un chien ! Si ça barde faut pas rater le coche !
– Vas-y donc, tu y laisseras ta main ou bien un œil.
– Tu ne te rends pas compte, si c’était la bonne, qu’on réussisse à foutre De Gaulle par terre !
– Et après qu’est-ce que cela changera pour nous, on sera pas plus heureux pour autant.
– Tu n’y comprends rien, tu as peur, ce ne sera pas comme à l’Est, on a l’expérience, nous ne ferons pas les mêmes erreurs.
La bonne quoi ? Quelles erreurs ? De quoi maman a-t-elle peur ?
Des questions auxquelles je n’aurais jamais de réponse sinon ; t’es trop petit pour comprendre. Sauf que moi aussi j’ai peur, pas trop, mémé m’a dit que nous avons de la chance d’être à la campagne, nous aurons toujours à manger ; alors qu’en ville
Ce matin, pas d’école, on nous dit de rentrer chez nous. C’est comme des vacances, pas les vraies, les maîtres se sont mis en grève, comme à Paris !
Il fait beau et nous sortons avec les copains, c’est la liberté. Papa et maman se chamaillent toute la journée, papa dit qu’il faut faire sauter le gouvernement, maman répond ; pour mettre quoi à la place ? et ainsi de suite…
Les pompes à essence sont vides et plus rien dans les magasins, ils ne sont pas livrés, les camionneurs sont en grève.
Nous on peut tenir longtemps, avec  toutes nos réserves et le jardin.

Deux semaines déjà, et ça continue. Comme ce n’était pas prévu, les grands et les petits nous sommes souvent ensemble, pour pas qu’on s’ennuie et qu’on fasse des bêtises. J’apprends à jouer au tarot, c’est un jeu de cartes, plus compliqué que la bataille. Ils me disent que je suis doué, peut-être qu’après les Événements je pourrais continuer de jouer avec eux.
Nous faisons aussi des parties de foot sur la place, ou des tours de vélo.
À croire que…

C’est fini, le mois de juin est bien entamé, la révolution n’a pas eu lieu et l’école reprend, mais les maîtres et les maîtresses ne sont plus comme avant et la barrière est ouverte dans la cour, les filles et les garçons peuvent jouer ensemble, mais ça ne change rien, enfin pour les jeux.

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Jeudi 20 mars 2008
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“ Être humain, sexe masculin, entre deux âges, état de santé passable, propre sur lui, discret, sait faire du ménage, les courses, un peu de cuisine, pisser le chien et plus si affinités. Adoptez-le ! “

        Sidoine lit et relit son annonce. Aura-t-il le culot de la porter à un journal ? Le canard acceptera-t-il de la passer ?
Le gris de novembre filtre au travers de la vitre sale du vasistas. Sidoine n’est pas à proprement parler un sans logis, il a un toit sous un toit, une soupente, ce qui a dû être la chambre d’une demi-bonne et depuis quelques décennies un grenier, 3 m x 2 m et puis rien. Il y a apporté un matelas de récup', une planche posée sur une caisse en guise de table basse, son bleuet, son sac à linge, bref, son kit de survie. Seul luxe en cette saison, un vrai bon duvet de montagne, avec capuche, un miracle trouvé chez les Petites sœurs des pauvres. Pour une fois, sans même le faire exprès, il avait été le premier et le plus rapide.
Côté finances, pas non plus à se plaindre, Rémi passe une fois par mois, une vraie rente versée par l’état.
        Sauf que là, il en a marre, et qu’on ne vienne pas lui dire qu’« yniaca », se bouger, se chercher du boulot, se trouver une femme, et patati et patata… Il a tout essayé, même d’aller voir un psyquelquechose, ce con a trouvé qu’il allait bien, non mais je vous jure. Ça le met en rogne rien que d’y repenser.
Les petites annonces rubrique – Rencontres/mariages –, rien, les agences matrimoniales, Rémi ne voulait pas. L’Anpe, l’intérim, rien, encore rien. C’est sûr, il ne va pas tarder à craquer. Alors, une dernière idée, se faire adopter. Y en a bien qui prennent un chien, un chat, qui s’achètent un enfant exotique. Alors pourquoi pas un homme de compagnie, il y en a des gentils, lui par exemple. Il ne sent pas mauvais, fait pipi bien dans la cuvette des vécés, ne mange pas beaucoup, fait sa vaisselle, il aime aller faire le marché… ce serait une bonne affaire de l’adopter. Même pas besoin de l’emmener en vacances, il veut bien garder la maison et arroser les plantes.
Problème, il n’a ni adresse officielle, ni téléphone, il faudrait que les gens lui écrivent au journal, ça doit être possible.
Bon, aura-t-il ou n’aura-t-il pas l’audace de pousser la porte, de montrer son papier. Des sous, il en a, Rémi est plus que suffisant, la tête de son assistante sociale le jour où il lui a dit qu’il arrivait à faire des économies. Il n’aurait pas dû, sauf qu’il ne sait pas mentir, même par omission il a du mal.
– Bon , j’y va, j’y va pas ?
Un moment déjà qu’il tourne autour du pâté de maisons, c’est vrai que ça ressemble à un pâté pas frais.

– À la lune, à la gueuze…
        Ça y est ! Même que ça les a fait rire, ils se sont tous passé l’annonce, la petite nana a appelé le chef. Sidoine, très digne, très calme, a laissé passer l’orage, il ne savait pas vraiment si c’était du lard ou du sanglochon.
Bref, l’annonce passera demain, domiciliée au journal et gratos en plus. Ils veulent des nouvelles, suivre l’affaire, de loin, ils respectent son intimité, mais quand même, ils veulent savoir.
C’est ça le prix.
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Mercredi 27 février 2008
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I

        Huit mois déjà qu’il est en résidence à la maison Charles Pasqual. Huit mois que Philéas Noblart grinche sur son banc, emmitouflé, coincé entre les hauts murs d’enceinte ; sans parler de la chambrée, quatre qu’ils cohabitent, le bruit et l’odeur en dolbit’horribilis. Récréations dans la cour entre neuf et onze, et entre quinze et seize, par beau temps uniquement.
C’est qu’on vous les soigne, s’ils venaient à casser leur pipe ici, ce serait pas bon du tout pour l’image, un vrai désastre. Alors, une petite toux de rien du tout et toc, une semaine d’infirmerie, cloîtré, surchauffé.
Philéas a vécu avec le temps de saison, mais c’est bien connu, y a plus d’saison, ça va finir par l’achever cette atmosphère de serre tropicale. Et pas même droit à un fond de grog, rien que du sirop de, inqualifiable le sirop, parlons d’autre chose.

II

        Chez Pépé la Mich’ ça complote dur autour d’un pot, trois qu’ils sont, le Michel, la Monique et le Christian, ils ruminent, être si près du but, retraite peinarde, et se faire alpaguer pour une connerie.
– Put’ le Kosar si je le tenais, là, j’vous dis pas…
Et hop’ le Michel lève le coude, un bon gorgeon.
– On ne va tout de même pas se la rejouer “Grande évasion“ !
Monique, qui carbure au jus d’orange, relève la tête.
– Et pourquoi pas ? C’est pas comme une vraie prison.

L’une des premières mesures du président Kosar a été de serrer à bloc tous les boulons de sécurité, et depuis le papy boum, ça péchait sérieux côté quatrième âge soixante-huitard, des qui ont résisté à tout, au nuage radioactif, au sida, à la dioxine, au prion, à la canicule, bref, les increvables.
Un énuarque a eu l’idée des F. R. S., et aussitôt cogités aussitôt pondus, dans d’anciennes casernes ou hôpitaux désaffectés.
Ah oui ! c’est quoi un F. R. S. que vous vous demandez ?
C’est un foyer résidentiel sécurisé, là où les vieux turbulents et politiquement incorrects font pénitence. On vous y colle sur simple décision administrative. Attention c’est pas la prison qu’ils répètent, c’est juste une mesure de protection individuelle, médicalisée et tout et tout, bromure dans la soupe, non là c’est pas crédible, depuis on fait beaucoup mieux.


III

        Le Christian, un jeunot, cinquante-neuf au compteur, tendance Géo Trouvtout, se gratte le poil qui lui reste derrière l’oreille gauche.
– Hummmmm, ça doit être faisable. Le truc duraille, c’est après, si on se fait pécho, c’est tout foutu. Leurs camps sont truffés de caméras et de systèmes d’identification, tu pètes et c’est bon, ils savent qui tu es !
Michel, en vieux Russe philosophe, chique son bâton de réglisse, ça l’aide à penser, accessoirement à calmer son ulcère.
– Faut imaginer une entourloupe pour le faire sortir incognito.
La boîte à idée commence à chauffer, le Christian passe la supérieure.
– Tu te déguises en moine, on dit qu’il a eu la révélation et qu’il veut finir sa vie dans un monastère.
Une pointe de rhum dans le jus d’o… La Mo’, une fluette  rebiffarde qui a gardé tout son punch :
– Pas mal, mais ça peut prendre un temps fou, et il a encore deux ans à tirer, minimum, à condition de ne pas faire le con, vu qu’avec lui… Pis ils vont faire une enquête et renifler l’arnaque, c’est couru.
Une nouvelle élucubration du Christ’.
– Il se planque dans le linge sale, on le récup’ après essorage.
– Non arrête de déconner. En plus il commence à la jouer passoire côté imprimante, d’ici à ce qu’il fasse copain avec Aloïs Alzheimer.
La sonnette sonne, brave bête.
Christian sursaute et se verse sa bière sur le falzard.
– T’attends du monde ?
– Ben, en principe non. J’vais voir.

IV

        Un drôle de mélange, pisse de vieux, eucalyptus, poisson pané frit à l’huile dix ans d’âge et, une pointe de…
– Eh bien ! monsieur Philéas, encore en train de rêver ?
– Non, je vous attendais. Chèvrefeuille aujourd’hui ? Ça vous va bien.
L’œil de Philéas glisse, il le rattrape au vol, pourrait se perdre, et perdre un œil quand on est borgne… ou quasi.
– Allez, allez, tenez, attention, pas de bêtise aujourd’hui, avalez tout d’un coup, je vous surveille.
Philéas prend le verre que lui tend Janine, eh oui ! le personnel est mixte, vous voyez bien que ce n’est pas la prison ! En revanche les pensionnaires, que des vieux barbus, ceinture pour les galipettes hétérox.
Janine, c’est elle qu’il préfère, poigne de fer, cuisse de velours, et elle économise dur sur la taille de ses blouses.
Il avale les trois comprimés, un blanc, un rose, pour soulager ses douleurs arthroculaires, et un bleu pour le rendre gentil gentil, le petit monsieur…
Le truc, c’est un bout de capote coincé derrière les molaires, faut d’la technique.
– Ouvrez la bouche. Bon, vous voyez, ce n’est pas si terrible.
Au début Philéas renâclait, grinchait, crachait, façon vieux matou. C’est un collègue qui lui a filé le truc.
"Tu coupes la capote à deux centimètres, tu fais un ourlet, et tu coinces bien au fond. Pas fluo la capote !"
Ensuite Philéas récupère et avale le blanc et le rose, le bleu il le troque pour améliorer son ordinaire. Les amateurs ne manquent pas.

V

        Un ouragan explose dans la pièce, sacré coup de vent.
– Champagne pour tout le monde !
Qu’elle hurle en brandissant l’arme du crime, un magnum Cordon rouge.
Le Pépé Michou tire la gueule.
– D’où que tu sors la Lolo ? Ça fait au moins dix ans que…
– Oui, je rentre juste d’une tournée internatioooonale.
Le Cricri toujours curieux.
– Où ça ?
– Philippeville, Clervaux, Bitburg…
Taille moyenne, le seul truc moyen qu’on peut lui trouver, le reste, ben comment dire, genre patate de Fontenay, cheveux rouges, chapeau vert, fringues et bibelots clinquants, ça jette et ça brille.
– Vous en faites tous une tête, vous revenez d’un enterrement ? Moi je veux que vous fassiez la fête le jour du mien !
Et boum ! le bouchon file au plafond, rebondit et termine sa course dans la chope de Christian, qui venait justement de se resservir... des fois y en a qui ont jamais de chance.
La météo annonce la fin de l’alerte multicolore.
– Bon alors, c’est quoi ?
Monique se sent un peu obligée.
– Le Philéas, il était en cure, tu le connais, même dans le trou le plus paumé il déniche une cause à défendre. Là c’était à Bontadtruc-La-Conseillère-Les-Bains, si, je vous jure, ça ne s’invente pas !
– Et alors, qu’est-ce qu’il a fait ? Tu reveux un peu de champ’ ?
– Il a monté un comité local de soutien aux victimes des biophones ogm, vous savez bien, maintenant le machin ils vous le greffent direct dans le cerveau.
Pour gagner du temps, les études préliminaires ont été bâclées, alors au bout de quelque années on a vu apparaître des phénomènes de rejet, et avec la biopuce,  y avait de la cervelle qui foutait le camp, le truc hyper dégueu.
Déjà les comités c’était pas bien vu, mais la manif a dégénéré quand les gens se sont mis à lancer des lapirats farcis au veauchon de lait, congelés ça va de soi, sur les keufsars. Vous imaginez sans peine qui a eu cette idée géniale, de piquer les lapirats dans les congélos du centre de cure.
Hochements de têtes, approbatifs, de l’assemblée.
Sauf qu’aussi sec les flicouzes lui sont tombés dessus, le soir même il était en garde à vue et tout le toutim’, ils ont rien pu prouver de vraiment répréhensible, mais il fallait un bouc émissaire, et avec son gigaoct’ chez les R.G., ils lui ont foutu trois ans de F. R. S.
– Les salauds ! Faut le faire sortir !
Pépé la Mich’ profite de l’occase pour reprendre la main.
– C’est ce qu’on se disait avant que tu arrives, on préparait le plan.

VI

        La troupe est au grand complet, sans jambe de bois, tous droits comme des I majuscules, s’agit pas de rigoler. Lady Véro, metteuse de son état, mène son monde :
– Flexion du genou, extension, respiration spasmodique.
Non, je vous rassure de suite, ils n’ont plus l’âge de préparer un accouchement sans douleur.
– Sortez la voix, mieux que ça, la colonne d’air ! Régulière la colonne.
PtiPıerre pense à tes poumons, tu en as deux il me semble, laisse sortir, Aaaaaaaahhhh, Oooooohhhhhh, Uuuuuuuuhhhhh…
Tous ensemble !
Ils s’exécutent, l'entraînement quotidien, c’est sacré, le rituel quoi.
Représentations jeudi après-midi et deux ce vendredi, matinée et soirée, faut être au top’ !
À leur programme cette saison, “Les moutons ne passeront pas” une comédie transhumante de Yvon Dugazon.
Les rôles seniors ont du mal à suivre, le Pierre-Jean rougeoie, la Stéph souffle comme un, comme une, comme quelqu’une qu’est essoufflée, voilà.

VII

– Et c’est quoi ce plan ?
La Laurence, elle a de la suite dans les idées, et pis le Philéas, quarante piges qu’elle le pratique.
Christian vide sa chope d’une lampée avant de causer.
– Ben, on hésite encore, le truc c’est de le faire sortir…
– Bien vu, jusque là, je suis.
– Donc on se disait qu’il faudrait trouver une idée pour…
– Mais encore ? En fait vous pataugez ?
Pépé Michel élève le niveau.
– C’est pas de le sortir qui est difficile, c’est de faire entrer le cheval.
Une mouche d’hiver un peu naze pique du nez dans la chopine du Christian et s’y noie.
– Le cheval ? Faire entrer le cheval ? ? ?
Le dernier poil frise d’un coup, fer à cheval, à friser.
Oh temps suce…  …
… pan !
Laurence pousse le cri de la victoire.
– J’ai trouvé ! Mais c’est simple comme bonjour, vous auriez dû y penser  au premier clic de neurone. Le culturel ! y a que ça qui marche aujourd'hui. J’en ai fait moi des concerts dans des boîtes à vieux. Faut monter une troupe de théâtre, ou un groupe folklorique, vous allez jouer dedans, et hop, par ici la sortie des artistes, une grande malle fera l’affaire. Pigé ? Vous avez encore des relations dans le milieu ?
Les trois ripostent en chœur :  - La Compagnie des loups comiques - !
– Qui c’est, ça ?
– La bande à Véro ?
– Mais si tu te souviens, “Le printemps bat de l’aile” vous avez joué ensemble, en mille neuf cent nonante-sept.
– Puterouille, mais c’est bien sûr ! Elle bouge encore ?
– Tu parles, plus que jamais ! Et depuis la grande canicule, ils ont pignon sur vieux, du gâteau que ce sera.
Les visages s’illuminent, les verres se remplissent.

VIII

        Deux mois ont passé. Philéas ronfle et pète dans ses draps, heureux homme, ce matin il a vu l’affiche dans le hall, d’abord intrigué, lunettes plus loupe, écrit en corps six, tout au bas, le staff technique.
Aux lumières Michel, au son Christian, communication Monique. Reçu cinq sur cinq le message.
Va y avoir du spectacle, il n’en doute pas.

IX

        Au siège de la compagnie, répétition générale. L’état major est réuni, Pépé la Mich’ récapitule.
– Tout doit se passer normalement. C’est au moment du démontage qu’il faudra assurer. La représentation aura lieu à 15h00, après la sieste et avant le goûter. Le spectacle dure une heure un quart, on commencera pile à l’heure.
À la fin, comme d’hab’, sauf que les comédiens vont aller causer un moment avec les petits vieux, ils seront réunis dans la salle à manger.
Il va falloir jouer serré. Christian a préparé les petits gâteaux, très space, action rapide. Les comédiens les distribuent, dès les premiers effets, Véro proposera une chanson, à chanter tous ensemble. Normalement l’ambiance va monter illico, deuxième chanson et danse, là, ça devrait partir en live.
C’est à ce moment qu’il faudra récupérer discrétos le Philéas. On le plie dans la malle, et on l’embarque dans le camion. Tout sera déjà chargé, restera plus que deux ou trois bricoles, on boucle. Christian et moi, on décarre.
Pendant ce temps, les autres vous gérez l’ambiance au mieux, faudra faire durer, mais pas trop.
Attention, il faut que vous partiez avant qu’ils s’aperçoivent de la disparition du Philéas.
Le temps qu’ils le cherchent, qu’ils nous envoient la poulaille, le Philéou sera planqué, et nous on jouera les idiots. Au pire, ils perquisitionnent et font chier deux jours.
Okay ? Pas de question ?

X

        La maison Charles Pasqual est en fête.
        Son directeur, M. Jean Raymard-Motte, sapé comme un lord, attend sur le perron l’arrivée de la télé locale qui doit faire un reportage sur les activités culturelles de la maison.
        Cet après-midi une troupe de théâtre, professionnelle, vient donner une pièce contemporaine. À l’issue de la représentation, une rencontre-débat avec les comédiens est organisée.
– Vous voyez, nos foyers résidentiels sont tout à fait intégrés au tissu social et culturel du pays.

        Philéas, lui aussi est habillé pour la circonstance, du souple, solide et chaud, ce qu’il a de mieux, dans ses poches, tout ce à quoi il tient.

        La salle est comble, les lumières baissent, dans la plus grande tradition, les trois coups résonnent.

        Que le spectacle commence !
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Vendredi 15 février 2008
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Pauvre Hercule


Le long ver blanc glisse au ras du goudron, transhumance journalière ponctuée de stations brèves et répétitives. Hercule Boulgour bougonne, tête contre le hublot.
    Bande de… Dire qu’ils sont des milliers à se les dorer, et pafff, vas-y Hercule, et “un travaux, un !”. Et celui-là sent son treizième, sans être superstitieux.
Il tousse, déserre un peu sa cravate, il n’a pas l’habitude. La climatisation fonctionne plein régime, faut dire qu’à l’extérieur le mercure dépasse allègrement les 40° à l’ombre. A peine vingt dans le wagon, choc thermique, bon pour attraper la mort. Il en frisonne.
    Des infos de la plus grande importance. Mouais, s’ils m’ont choisi, c’est que ça doit pas être si important que ça, ou alors y a du coup fourré dans l’gaz.
Il sort du ventre frais, aussitôt assommé par la touffeur de four de cette mi-juillet.
15 h 33 affiche la digitale.
À moins de cent mètres, l'immense verrière du temple, aux reflets glauques, aux ombres phosphorescentes.
    Me rapprocher en crabe, prudence mon p’tit Cule, terrain miné.
Il passe en face comme si de rien n’était, promeneur qui cherche son chemin en terre étrangère, dans le reflet d’une vitrine il devine les cinq lettres F.E.D.E.M. Il prend le temps de vérifier une dernière fois la micro caméra et l’émetteur. Il chuchote.
— Ça va les gars ?
Sept sur sept, à toi de jouer.
Il revient en chatimi, pattes de velours et moustaches aux aguets. L’attaché-case fermement arrimer, il se dirige vers l’entrée.
– TIREZ – injonctionne la porte. Même pas automatique qu’il se dit.
Il tire, s’avance, bruit de ventouse derrière, il est pris dans la nasse.
Une volée de marches, au sommet, une pintade rouge s’agite, claque du bec. Hercule gravit les degrés d’un pas d’automate. Elle questionne.
— C’est pourquoi ?
Voix de vieille poulie rouillée.
— J’ai rendez-vous avec Mme Blabla Ragace.
La pintade est réglée au quart de plume.
— Troisième étage, vous vous présenterez à l’accueil, l’ascenseur est sur votre gôôche.
Mot qui lui brûle le bec, bouche en cul de poule, ce qui pour une pintade…
Longs couloirs aux murs laqués beurre rance, silence de rigueur, peut-être un léger ronron de machine, quelque part, dans les entrailles.

Hercule sait que cette mission risque d’être sa dernière. Oh, il en a vu d’autres, ici même, mais là vraiment ils exagèrent. L’envoyer en solo, au cœur même de la secte satanique la plus puissante du pays.
    Infiltration, renseignements ; en répondant à une annonce de recrutement ! Suicide oui ! Comme si lui, Hercule, avait le profil.
Léger tremblement du doigt sur la touche. Bip, ouverture, bip, fermeture, bip, montée, bip, réouverture.
– Toilettes Homme –, pile en face, il fonce, pisse, un peu d’eau fraîche sur les mains, un instant de concentration, de vide intérieur, avant de se jeter dans la gueule du monstre.
Nouvel obstacle, prévu, annoncé.
– ACCUEIL –
Porte ouverte. Une jeune harpie marron châtaigne converse au bigophone, elle est lisse, teint hâlé, visage allumé, un œil sur lui.
Hercule fait un pas en avant. Le geste est sans appel, sans ambiguïté sémantique.
« Halt ! » aurait hurlé un agent de la Gestapo. Elle n’a pas besoin des mots. Il ressent l’onde de choc, léger recul, formidable puissance, il ne pourra rien contre.
Il répète sa formule. Harpie jaillit, vole devant lui.
— Suivez-moi, je vais la prévenir de votre arrivée, asseyez-vous là, prenez de la lecture.
Floufff ! Elle a déjà disparu.
Il se pose sur un canapé vert, face au couloir. Des démons vont, viennent, silencieux, tournent, valsent sans se préoccuper de portes ni de murs.
Illusion d’optique pour lui pauvre mortel.
    De la lecture ?
Un râtelier contre le mur. Il parcourt les titres. – La Vie Financière – Mon entreprise – Finance internationale – Les Échos de la Bourse – Challenge – L’Usine Nouvelle – Acteurs de l’Économie – …
Pire qu’il n’imaginait. Une nausée le prend à la gorge.

Un léger chuchotis le distrait, il tourne la tête. Devant une armoire de fer, une poule caquette, seule.
— Dérogation, plan de formation, Titre IV, financement.
Hop !, un petit tas de feuillets.
— Dérogation, plan de formation, Titre IV, financement.
Hop !, un petit tas de feuillets.
Hercule suit le manège, un rien amusé. Elle l’aperçoit.
— Oh excusez-moi, je ne vous avais pas vu.
Dérogation, plan de formation, Titre IV, financement.
Petite démone de quinzième rang, presque humaine. Encore un leurre, pour le rassurer. Il ne se laisse pas prendre.
Concentration, respiration, vide, répétition.

Soudain, une, deux, trois apparitions, femelles.
— Eh bien au revoir madame, réfléchissez.
La dame file vers la sortie sans se retourner.
Il est donc possible de sortir ! C’est ce qu’il se dit en suivant des yeux – Madame – qui disparaît, loin là-bas tout au bout.
Qui est-elle, nouvelle chimère, ou réellement une rescapée ?
Une et deux se retournent.
— Bon, j’ai encore un rendez-vous, avec…
Geste furtif du menton.
Hercule sent sa température intérieure monter en zone rouge.
Elle, c’est la Une, grande, large, couleur café, tailleur crème. Premier cercle, maîtresse démone. Elle susurre à l’oreille d’une bicolore à queue-de-cheval, sans doute de trois ou quatrième catégorie promise à un bel avenir.
Demi-tour, disparition.
Miss Queue-de-cheval reste en suspension, puis passe à travers un ersatz de porte situé à côté de celle, tout aussi virtuelle, par laquelle vient de disparaître Blabla Ragace, car il ne fait plus aucun doute, c’est elle. Elle qu’il va devoir affronter dans un instant.
Il profite du répit accordé : Concentration, respiration, vide, répétition.
Le grand moment est proche. Il se sent calme, tendu mais calme. Il se sait observé.
Va, ce n’est pas la première fois, et tu t’en es toujours tiré.
Une main tendue entre dans son champ visuel, il ne l’a pas vue venir. Elle se présente.
— Blabla Ragace. Entrez. Asseyez-vous, là.
Claquement sec de la porte. Les jeux sont faits, rien ne va plus.
Il se pose sur le siège désigné. Elle se tient de dos. Il détail le bureau, fenestron rectangulaire, mobilier et ordinateur standardisés.
Seule note distinctive : pendu au mur, un carré de tissu, façon tapisserie artisanale, breloques brillantes cousues. Fétiche, talisman ?
Hercule se dit : Sûrement pas là par hasard ce truc.
La Ragace se retourne d’une pièce, fait écran de toute sa taille. Elle le toise, l’enveloppe, le noie. Dernière heure venue, coup de gong.
— Bien, soyons bref M. Boulgour, votre temps comme le mien sont précieux. Ne tournons pas autour du pot.
Attaque lourde, sans round d’observation. Hercule encaisse, ça il connaît, depuis le temps qu’il s’en prend, des beignes. Blabla le domine d’une tête, frappe là où ça fait mal.
— Administratif, contact entreprise, organisation, bureautique, maîtrise Word, Excel, gestion base de données, mailing, Inter et Intranet, esprit d’équipe, initiative, autonome, performant, ici pas l’esprit fonctionnaire ! Voilà le cadre. Est-ce clair ?
Maintenant dites-moi.
Il est au bord de l'asphyxie de la crise de claustrophobie. Défaillance interdite, faire front. Le regard droit, il se lance.
— Humain, positif, créatif, bon relationnel, expériences riches et variées, maturité, sérieux, direct.
— Bon, vif du sujet, puisque vous m’y engagez, je vais l’être, directe.
Pourquoi vous plutôt qu’un autre ?
Flash dans la tête d’Hercule.
    Si je le savais, je ne serais pas là !
Sauf que ce n’est pas du tout le sens de la question. Il ne lui faut pas faire de gaffe, penser à ses commanditaires. Au creux de son oreille, il entend la mer, il sait qu’on l’écoute, qu’on le soutient. Il rattaque bille en tête.
— Dynamique, directeur, administrateur, conduite de réunions, publications.
Deuxième souffle. Elle attend.
— Word, Excel basique, création tableaux, liens, bases de données…
Aïe, non, mauvais terrain, l’erreur, j’y connais rien à tous ces trucs.
Il perd pieds. Enchaîne à l’aveugle.
— Sens des responsabilités, différent, original, et voyez-vous, l'administratif pour moi c’est, comment dire…
— Oui, parlez-moi de votre expérience, par exemple, pouvez-vous me décrire une  situation concrète ou vous avez pu mettre toutes ces qualités en action.
La langue qui pèse une tonne, panne de salive. Un grésillement derrière l’oreille, la voix qui dit « Va y fonce, en impro ». Il se lance.
Elle ne lui laisse pas le temps de développer.
— Excusez-moi, de quelle type de société parlons-nous ?
Il répond sans réfléchir, l’erreur fatale.
— Une association.
Le couperet tombe.
— Je vois.
Foutu.
La trappe va s’ouvrir, il sent déjà les fourches, les pinces, les tenailles, tisons ardents, huile bouillante et plomb fondu.
Il se souvient de la fois où ils étaient venus en commando, la garde noire les avait délogés avec pertes et fracas. Il tente une sortie dans la dignité.
— Vraiment très positif, très enrichissant, sincérité beaucoup appréciée, réflexion et peut-être lors d’une prochaine…
Sourire métallique de Blabla Ragace. Hercule sort son plus beau, faux comme un vieux jeton. Ils se lèvent, elle lui ouvre la porte.
— C’est au fond à droite, vous retrouverez ?
La sentence est légère, à moins que… Harpie en alerte sur le seuil.
Surtout ne pas courir, assurer, maîtriser.
Il la gratifie d’un « au revoir ! », sonore et enjoué.

Bip, ouverture, première barrière franchie. Labyrinthe, jamais aussi simple dans l’autre sens, pas d’affolement, rester zen. Fermer les yeux, les rouvrir. Avancer lentement, une mauvaise surprise est encore possible, voire à craindre.
La lumière d’aquarium, c’est la verrière.
Pintade rouge est à son poste, regard d’acier. Il marche d’un pas régulier, hochement de tête engageant, nouvel –Au revoir –.
– POUSSEZ –
Il pousse, un pas, deux, trois, il vole, il hurle, il gonfle ses poumons, il rit, se roule dans l’air brûlant de l’été.
— Je suis sorti !
Devant leur écran, deux hommes assistent impuissants à la scène.
— Fais gaffe !
Hercule n’entend pas.
— Ah les… ! Je ne veux pas voir ça.
Trop tard. Hercule sent une main ferme se poser sur son épaule, un véhicule sombre stoppe à sa hauteur.
—Monsieur Boulgour, si vous voulez bien nous suivre.
Ils ne lui laissent pas le choix, Hercule se retrouve coincé entre deux agents, moins spéciaux qu’ils ne s’en donne l’air.

Devant leur écran, les collègues d’Hercule commentent, laconiques.
— La poisse. Tu y croyais à ce système de reconnaissance morphologique ?
— Dans la mesure ou c’est sur le marché il y avait neuf chances sur dix pour qu’ils en soient équipés.
— Pauvre Hercule.
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Jeudi 14 février 2008
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