Roman

Extraits du chapitre 1 Voir la version intégrale à la rubrique Roman ci-contre


                               Pattes en l’air le gros rouquin pionce, il se chauffe le ventre aux premiers rayons sur les tuiles encore tièdes de la veille, la canicule sévit, le chat dort. Des toits à perte de vue, champ de cheminées, d'antennes et de paraboles ; vrai paradis pour un matou de gouttière. Et voilà que sous son oreiller se réveille une machine infernale, le miron sursaute, s’étire et s’éloigne, pas moyen de ronfler tranquille, les humains ne sont décidément pas des créatures comme les autres.
Sous les tuiles, emmêlimêlé tirbouchonné dans son drap, l’humain transpire et grogne, il se retourne et se bouche les oreilles.
« Crise financière mondiale, faillites bancaires en chaîne ; le baril de brut vient de franchir un nouveau record ; l’euro fort face au dollar ; l'immobilier plonge ; noyades en série sur la côte landaise... » France-Info débite ses tranches.
Saloperie de chimie narcophile ; faut que je me lève ; trop chaud ; encore un moment, ferme les yeux, concentre-toi… Imagine-toi au bord d’une petite rivière, un chaud après midi, un coin vert ombragé, une mignonne rouquine gironde apparaît, pose sa serviette, elle ôte son tishirt, enlève sa culotte, petit cul rond tacheté, chatte en écureuil, elle me voit, me sourit… « Hier soir l’O.L. à battu Marseille 2 à 0 »  Elle s’approche, ses seins abricot, et cette odeur un peu lourde…
Notre humain mâle bande comme un âne.
« Recapitalisation, les désaccords persistent ; ... »
Faut que je me lève, de la glu dans la cervelle, quelle heure il est, 9 h 47, bon, je me laisse jusqu’à dix. Aaah ses petites fesses potelées, son minou minou minou… hummm, arrrrg, humpppfffff, …
Merde, ça colle, j’aurais du mettre une capote, obligé de prendre une douche, dormir encore un peu, chaud, trop chaud, envie de pisser.
« Météo, anticyclone, chaleurs sur tout le pays. »
… … ...
Que faire d’un dimanche d’août ? Pas de réponse à l’horizon. Il commande une fillette de blanc, du mâconnais, se dit que ça fera venir une idée, ou alors une âme déshydratée.
La suite, il ne s’en souviendra plus, d’escale en escale, de rives en dérives, de bas en hauteur, de pot en pots… jusqu’au bout de la nuit.
suite du chapitre


                Le souffle court, la trogne suante, le visage bien dans l’œil de la caméra, il s’époumone.
— Ois ois tavernier ! Aie pitié d'un pôoovre buveur.
Le doigt sur la sonnette, rouge comme une langouste cubaine fraîchement jetée au court-bouillon, Pierre-Nicolas poirote devant la porte du Trabouliste
— Georges, bouge ta graisse !
Le patron lève les yeux vers l’écran et identifie immédiatement cette silhouette légèrement surexposée. Il se dit que ce n’est vraiment pas de veine, à cinq minutes près il avait éteint ses lampions et passé l’éponge. Il sait d’expérience que l’autre, là dehors, ne lâchera pas. Entre deux âges, taille moyenne, le cheveu court, short en toile légère, chemisette claire, pieds nus dans des sandales de cuir usé. Bref, aucun signe particulier. Peut-être, en y regardant de plus près, un peu rougeaud du pif, notre bonhomme ne doit pas cracher sur la bibine.
… .. …
Pas mal imbibé et se sentant un peu ballonné, rapport aux lentilles cervelas et aux cocos harengs à l'huile, Pierre-Nicolas sort prendre un bol d’air. Il inspire profond, souffle, inspire, souffle à nouveau, technique de la cuite sans douleur. À suivre un déballastage sauvage dans les massifs du square Francis-Deswarte. Il se débraguette et pisse à longs jets. Brillante, lactée la nuit, juste un léger voile de brume au-dessus du Rhône, l'air est encore tiède. Un champ d’étoiles. À l'angle sud, en fuite, la lune comme une rognure d'ongle. Au loin, ça clignote, longues guirlandes de lampions blancs, orangés, forment un napperon en dentelles de lumière ; toile d'araignée pour les angoissés  dépressifs. Rares voitures en maraude, le chant d'une sirène.
À cet instant précis, il pense très fort que l'intérêt de picoler en altitude c'est que ça descend pour rentrer au bercail. Bon calcul. En avant toutes ! Plongée, les pentes de la Croix-Rousse, celle des Compagnons et de la révolte des Canuts, historique, dans tous les guides. Rues étroites, hautes façades, escaliers à tous les étages, traboules, on n'y voit goutte. Murs bombés, pochés, tagués, sauvagement affichés. Art ou déprédation, c’est selon mais c'est classé au patrimoine mondial de l'humidité... de l’Humanité.

suite du chapitre



                Pas un rat en vue. Dans les coins, doubles points verts phosphorescents, à l'affût. Ils guettent. Un miron averti en valant deux, trois... Tchac-tchac, tchac-tchac, tchac-tchac, tchac-tchac. L'oreille se dresse. Petits bruits rapides, pas habituels, bien rythmés, comme un balai sur une caisse claire.

— Je venais d’emboucher la rue Diderot, j’écarquille mes mirettes, je fais le point. J’y crois pas ! Une longue canne d’aveugle balance d’un côté l’autre, juste en avant d’elle.
Le torchon du patron suspend ses arabesques.
— Elle qui ? T’as déjà entendu une canne blanche faire « tchac-tchac », toi ?
— Si j’te l’dis ! Je suis pas encore halluciné !
Elle, une femme. Bon, je continue. Je prends le temps de la reluquer. Je pense : gonflée la nana, pas froussarde. Je la filerais bien, mais alors de loin. Ça doit avoir l’ouïe fine. Elle m’a tout l’air de savoir où elle va.
Je reste derrière, à trente pas. Elle est mince, cheveux longs, brun cuivré, ils ondulent au rythme de ses hanches, blue-jeans et tennis. Tu la vois ?
— Dix sur dix.
— J’me dis. Hello, mister Seguin, Blanchette n’est pas encore rentrée. Tout de même, une aveugle, tu n’oserais pas !
— Je te connais, sale vicelard, ne me la fais pas, enchaîne.
… … …

Il enjambe, récupère un sac de voyage, et enfourne tout ce qu'il trouve de fringues mettables, de bibelots rescapés, bouquins, sa brosse à dent, et par ici la sortie, silencieux. Il tire la porte, la bloque avec un bout de carton et file en matou.
    Qu'est-ce que c'est que ce souk, qui m'a fait ça ? Pas des pti-beurres, eux se contentent de faucher, au pire ils chient dans les coins et te taguent la tapisserie. Merde, ma machine à laver, où est-ce que je vais pouvoir la mettre ?
Redescendre, traverser la rue Terme, prendre le sergent Blandan à revers, déboucher sur la place Sathonay, raser les murs. Il y a de la lumière au Café de la Marine.
    Bonne pioche, pourvu qu'Éric ou Môdit Joker…
Il fait son entrée. Le bois ciré et les cuivres brillent, il s’accoude au zinc en zinc, il se sent déjà un peu mieux, un vrai bistrot, y’a pas mieux.
— Tu rentres des colonies ? T'as pas bonne mine mon gone, t'as bouffé des moules ? Faut faire gaffe par cette chaleur.
Rigolade alentour, derrière le comptoir, les moustaches de Roberto sautillent d'aise.
Pierre-Nicolas pose ses sacs et commande un double calva. Le patron obtempère et encaisse sans broncher.
Éric pointe son nez, qu’il n’a plus très droit, sans compter les cicatrices et bosses diverses, le roi du carton, boire ou conduire, il n’a jamais pu choisir. Le plus dingue, c’est que toutes les filles sont folles de lui.
Le nouvel arrivant vide sec son verre. Il grimace, secoue sa carcasse, file droit sur Éric, et l'entraîne dans l'arrière-salle.
Un bon quart d'heure de messe basse, personne n'ose déranger. Et puis :
— Y a pas de problème, tu t'installes pour quelques jours, le temps de voir venir.
Julie, rousse de son état, une vraie, s’informe de la conspiration. Mise au jus, elle se penche et colle un petit baiser sur la bouche de Pierre-Nicolas.
— Ça va mieux mon minet ? Tu veux encore un peu de couleur ?
Elle lui caresse la tête.
— Hein, mon minou…
Il se détend, esquisse un sourire coquin et pose sa main sur la hanche de la belle.
Roberto en remet un, celui du patron. Comme quoi le malheur a parfois du bon.
… … …

Fin du chapitre 1 et de la version audio réalisée par l'auteur dans sa cuisine devant son ordinateur.
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Mercredi 3 décembre 2008
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Le début à la rubrique Texte / Roman

                Édition du matin, énorme titre sur cinq colonnes. Nathalie est sous le feu des projecteurs, témoin et actrice de la tragédie. Sur toutes les chaînes elle fait l’ouverture du J.T. de treize heures. Elle tient magistralement son rôle.
Pourtant, personne ne comprend pourquoi Fernand a agi ainsi. Qui a commandité ce crime alors que le réseau de l’agence M.E.D.I.N était démantelé, les protagonistes sous les verrous ? De plus, il semble que le tueur, le dénommé Fernand Marot n’ait aucun lien avec cette bande. Alors ?
Et que signifient ces lignes mystérieuses qui évoquent le diable. De qui Pierre-Nicolas Sorin avait-il peur et pourquoi ? Qu’avait-il fait pour mériter un tel châtiment ?
L’autre actrice par défaut, Maria Chamrave, reste introuvable.
Nathalie dit vouloir poursuivre les recherches, comprendre et dénouer tous ces mystères. Elle voit déjà  la série d’articles qu’elle pourra en tirer.

                Quelques jours plus tard, installée à la terrasse d’un café, boulevard de la Croix-Rousse avec le capitaine Dorno, Serge de son prénom, elle discute gaiement.
— Si on m’avait dit que je deviendrais la maîtresse d’un flic, je n’aurais pas voulu le croire. C’est con ce qui m’arrive.
— Oui. C’est très con.
Ils se mettent à rire, ne remarquent pas une jeune et belle femme, habillée avec goût, portant lunettes noires, qui marche tranquillement, une longue canne blanche balançant en avant d’elle.


                    Au début du mois de septembre, les parents de Maria reçoivent une carte postale en provenance du Maroc. Maria, en quelques mots, annonce à sa famille qu’elle est en bonne santé, qu’elle passe ses vacances avec un ami et ne rentrera pas en France avant plusieurs semaines.
En apprenant la nouvelle, Nathalie croit devenir folle. Rien, elle ne comprend plus rien du tout. Impression angoissante de se réveiller en sursaut au milieu d’un cauchemar, avec des images dans la tête, sans le fil conducteur. Être incapable de recoller les morceaux. Juste la peur qui mord les tripes.

                Aux Pâquerettes, depuis quelques jours, une activité inhabituelle. Le long des façades grimpent d’étranges lierres métalliques. À l’intérieur, du bruit, beaucoup de bruit. Cette fois, c’est décidé, on rénove. Enfin pas tout, les tours seront sacrifiées. Content ou pas, ce ne sera plus le même prix.


yve bressande / mai 1988  (mise à jour mai 2008)


F I N
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Jeudi 29 mai 2008
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Le début dans la rubrique Texte / Roman


                    Tours, détours, et retour. Le fleuve est silencieux, l’eau presque violette dans les lueurs du couchant, une péniche semble voler. Plusieurs hommes, des pêcheurs sans doute, des marins peut-être, échoués là, ils ne se voient pas, ne se parlent pas, le bout de la ville, fin d’un monde. L’un d’eux se glisse dans l’eau, fait quelques brasses, puis revient, conscient de l’impossible tâche. Odeur de marée, de pourriture humide et chaude.
Le sentier de halage, des herbes hautes, des arbres penchés au-dessus de l’onde, sur le sable des empreintes de castors. Pierre-Nicolas marche lentement, attentif, Robinson sur son île, pourtant la ville pieuvre est tapie, toute proche, tentaculaire.
Un vaste espace vide s’ouvre devant lui, la chaleur semble sortir de la terre, quelques tas de gravier blanc, éblouissants. Plusieurs monstres préhistoriques, rouillés, immobiles, attendent on ne sait quel envahisseur.
Soudain, un sifflement s’échappe d’un bosquet, Pierre-Nicolas fait un bond de côté, et est témoin d’une formidable apparition. Semblable à un énorme crapaud surgi des eaux, Fernand, les yeux rougeoyants, le dos courbé, le happe par la bretelle du sac et l’entraîne à l’abri des regards derrière une touffe de hautes herbes aquatiques emplumées.
— Elle est là, revenue depuis à peine une heure, dans le petit hangar, juste à gauche du bull, tu vois ?
— D’accord, est-ce qu’elle est seule ?
— Oui, mais n’y va pas. Laisse tomber.
Regard ahuri de Pti-Péni.
— Qu’est-ce que tu me chantes ?
— Il y a du mauvais là-dessous, je le sens. Je ne voulais pas t’inquiéter mais depuis quelque temps ça rôde. Du gros calibre. Tu ferais mieux de fiche le camp, pendant qu’il est temps.
Un malaise se lit sur le visage de Pierre-Nicolas, sans qu’il réussisse à en comprendre l’origine, le germe s’enracine. Il demande à Fernand pourquoi ce matin il a dit à Nathalie qu’il fallait venir ici.
— C’était ce matin. Et puis, je pensais que… Enfin… Pour Pauline c’est dangereux, pour elle, pour toi.
Pierre-Nicolas ne comprend plus rien. Il se doute qu’elle est mêlée à la combine de l’agence et que ses employeurs veulent la buter. Mais lui ne fait pas partie de l’organigramme, il n’est qu’un élément extérieur, il veut retrouver Maria. Il ne restera pas longtemps. Fernand insiste.
— Je te dis que c’est malsain. Tire-toi ! Ou alors laisse passer quelques jours, le temps que les choses se tassent.
— Je veux lui parler, tu ne peux pas comprendre. C’est un truc entre nous, elle et moi.
— Elle et toi ?
Le regard de Fernand devient plus dur.
— Qu’est-ce que vous manigancez tous les deux ?
— Non, ce n’est pas ce que tu penses… Quoique, je n’ai rien contre les rousses.
— Attention, je t’aurai prévenu, ça sent le soufre, et avec cette putain de chaleur…
Pierre-Nicolas se relève, veut y aller. Fernand lui prend le bras, serre fort.
— N’y va pas !
Il se dégage, remonte sur le sentier. Fernand le rattrape.
— Pour la dernière fois, petit trou du cul, barre-toi, loin, vite ! Cette fille est maudite. Fais-moi confiance.
— C’est pas une question de confiance, juste une histoire, une vieille histoire de fantômes.
Fernand le fixe, comme si ses yeux avaient le pouvoir de convaincre, de…
— Tu roules pour qui Fernand ? Quel jeu joues-tu ? T’es pas qu’un foutu clodo de merde, hein !
Fernand recule et s’évapore. Pti-Péni le regarde disparaître.
    Drôle de bonhomme ! Je me demande où il veut en venir, ce qu’il sait ? Bon, quand y faut y aller.
Il se dirige vers le  hangar. Pas de face, non, par la bande, protégé des regards par un énorme hippopotame endormi.
    Ce coin est sinistre, il a raison, mieux vaut pas s’éterniser.
La porte cède à la première pression, il l’entrouvre à peine, juste assez pour se glisser à l’intérieur. Il suffoque, la chaleur est étouffante, au moins quarante degrés. Il reste sur le seuil, écoute ce qui se passe, respire, odeurs de vieille huile et de métal rouillé.
    Vas-y doucement, il faut sonder le terrain, la panthère est sans doute sur ses gardes.
Il attend une longue minute sans bouger, laisse à ses yeux le temps de s’habituer à la pénombre et à son oreille d’explorer les lieux. C’est plus grand qu’il n’y paraît de l’extérieur. Là encore, des animaux fossiles. Grues, camions, ombres informes et non identifiables.
Trois pas en avant, nouvelle écoute. Rien ne bouge. Un pas de plus, un autre. Il appelle doucement :
— Pauline ! Pauline, est-ce que tu m’entends ?
Aucune réponse.
— C’est moi, Pierre-Nicolas, je voudrais te parler, je sais que tu es là.
Encore quelques pas, nouvel appel.
— Pauline, réponds-moi !
Il sursaute. Voix brève, lointaine, bruissements métalliques. Il l’entend sans la distinguer.
Ne pas l’effaroucher, prendre des nouvelles.
— Sais-tu ce qu’est devenue Maria ?
Sa voix résonne, un peu comme dans une église. Silence.
— Zico s’est fait pincer. Elle n’était plus dans la maison, tu sais où elle est ?
Le vide. Puis la voix, forte, sèche.
— Maria, je m’en fous. Elle est partie, elle nous a tous plaqués, cocufiés. Laisse tomber, elle n’en vaut pas la peine.
Noir dans la tête, ronde de points d’interrogation, incompréhension totale. Le disque se raye.
— Mais, tu sais où elle est ?
— Je t’ai dit que je m’en foutais, ne me parle plus de cette petite gourde, oublie-la. Moi, tu ne te demandes pas pourquoi je suis enfermée ici, comme une bête traquée, ça ne t’intéresse pas, bien sûr !
Il ne sait pas s’il doit se découvrir, dire ce qu’il sait, soupçonne. Il évoque la police, pour voir. La réaction est immédiate.
— Imbécile ! Tu ne comprends rien, rien du tout ! Je n’ai rien à craindre de la police. Je risque simplement le béton aux pieds et bonjour les poissons. Si je ne peux pas me barrer cette nuit, je suis foutue, tu comprends, foutue !
— Je peux peut-être t’aider. Maria, tu l’as revue ?
— Non, elle m’a laissé un message. Sympa la fille !
— Alors ! Elle est libre ?
Rire hystérique de Pauline.
— Elle se fait bronzer le cul à l’heure qu’il est. Elle est loin, envolée. Il s’appelle Marc, un petit truand, celui qui la gardait dans la fameuse maison, lui aussi est tombé sous le charme, mais il a eu plus de chance que toi, il a su s’y prendre. C’est lui maintenant qui a la belle petite araignée noire, c’est à son tour de se faire bouffer. Pour ce qui est de m’aider…
Il avale sa salive, des parasites sur la ligne. Malgré tout, il s'avance vers la voix. Il traverse une flaque de lumière, par endroit le toit est disjoint. Pauline le voit, elle n’en croit pas ses yeux. La touche qu’il a avec son short, ses manches courtes et son petit sac, le vrai boy-scout. Il n’a pas changé. C’est ce qu’elle se dit.
Elle se décale d’un mètre. Ils sont face à face, mais ce n’est pas le farwest et il manque la musique de Sergio.
Pierre-Nicolas fonctionne en mono, idée fixe.
— Toi… tu… tu faisais partie du réseau de l’agence M.E.D.I.N ?
— Hou ! Bien ! Tu as trouvé ça tout seul ? Non, pas moi, Isabelle oui, c’est plus compliqué que tu crois. Isabelle voulait s’en sortir, elle a été trop pressée, ils l’ont eue, mais pas le fric. Ils m’ont soupçonnée aussi, ils voulaient me faire peur, m’obliger à bouger, à commettre une erreur.
Il remarque son bras gauche qui pend le long de sa cuisse, au bout, dans sa main, une arme. Elle est à moins de trois mètres de lui. Il ne bouge pas. Elle hésite, laisse passer une aile de silence, puis, tout bas :
— Écoute-moi Pti-Péni, ça m’amuse de t’appeler comme ça. J’aurais dû y penser. On est dans le pétrin, jusqu’au cou, et toi avec moi. Ce soir, j’aurai de l’argent. Ensuite, on file vers l’Espagne. J’ai une amie qui nous aidera. Viens avec moi.
Il reste planté comme un vieux clou sous une douche d’antirouille. Son cerveau est en pilotage automatique. Pauline vient à lui.
— Tu n’as pas vraiment le choix, si tu sors d’ici, tu te fais descendre. Juliette ne te laissera pas gambader comme un jeune veau que tu es.
Plus que d’antirouille, c’est de bons antibrouillards qu’il aurait besoin. Pauline poursuit.
— Tu es devenu dangereux à trop vouloir savoir.
Petite lueur dans sa nuit, une forme blanche, ce n’est pas le bon fantôme, pas celui qu’il pensait trouver là.
— Juliette ? Qu’est-ce que tu racontes ? Moi, dangereux !
Pauline est toute proche de lui. Elle le prend par la main, pose un doigt sur ses lèvres et l’entraîne vers son antre. Il fait grand noir, mais la chatte sait où elle va. Lui, se laisse guider, docile.
— C’est là. Ce devait être une loge pour un gardien. Nous serons mieux pour discuter.
Elle allume une lampe de poche, la pose sur une caisse et la couvre d’un mouchoir.
Une pièce de trois mètres sur deux, quelques couvertures, une chaise à trois pieds appuyée contre le mur, sur la chaise, une valise à roulettes.
— Tu vois, je suis prête à partir, je t’emmène, cette nuit on sort d’ici. Je vais récupérer cinq cent mille euros à Séville, et ensuite, le Brésil ou n’importe où.
Il s’assoit par terre. Elle pose son arme.
— C’est reparti nous deux, si on m’avait dit… ça fait combien d’années que tu m’as laissé tomber ?
Il transpire à grosses gouttes, la moiteur du lieu, et la sensation que la situation lui échappe.
— Je suis parti, et tu sais très bien pourquoi. Maintenant, si tu me disais tout. Cette Juliette, ces cinq cent mille euros, et pour quelle raison je me ferais tuer en sortant ?
Elle allume une cigarette.
— Écoute, je vais te raconter une histoire. Tu veux savoir qui j’étais ces dernières années, depuis mon retour. Eh bien, je vais te le dire. Je faisais le trottoir, et avec le fric, je m’achetais de la came. Un beau jour, je me suis fait maquer et ils m’ont obligée à en vendre de cette merde de poudre. On était une dizaine de filles, paumées camées, ça a duré un paquet de temps, de vraies esclaves, zombies sur bitume. Isabelle est arrivée, nous avons sympathisé tout de suite, nous sommes devenues de super copines. Elle m’a fait diminuer mes doses, passer mon test, négatif, un miracle, j’allais mieux. C’est à cette époque que j’ai rencontré Maria. Tu vois, même après ce que je t’ai dit tout à l’heure, je n’arrive pas à lui en vouloir. Grâce à elle, j’ai décroché, presque du jour au lendemain, et je me suis fait interner, pour une cure. Contre ça ils ne pouvaient rien, j’y suis restée trois mois. Maria ne m’a pas laissé tomber, elle ! Elle était étudiante, elle m’écrivait, puis elle a pu venir me voir. Quand je suis sortie, nous nous sommes installées aux Pâquerettes. Le seul contact qui me restait avec le réseau, c’était Isabelle. Mais je n’ai pas repris du service, j’ai tenu le coup. Tu imagines bien qu’ils m’ont relancée, menacée, ils ont tout essayé, mais avec Maria, j’étais forte.
Il y a trois semaines, Isa était excitée comme une puce, elle avait un moyen de nous venger de Juliette, et d’empocher le gros lot.
Ce prénom agit sur Pti-Péni comme la clochette de Pavlov.
— C’est qui cette Juliette ?
— Une dingue, une nana complètement givrée mais hyper intelligente, c’est elle qui dirige tout, personne ne lui résiste, les mecs sont à genoux devant elle. Elle est belle et… tu ne vas pas me croire, elle est aveugle ou presque, je ne sais pas, c’est tellement…
Il est devenu vert, les yeux exorbités, changé en grenouille, d’un coup. Pauline le regarde, se demande s’il va éclater. Il éclate.
— Une belle aveugle ! Avec une canne blanche, des lunettes noires… type eurasien ?
Elle lui fait signe de parler moins fort.
C’est à son tour de pâlir. Bouche sèche, gorge serrée dans un étau.
— Tu connais Juliette ! Oh putain ! On est foutu !
Pierre-Nicolas prend les mains de Pauline.
— Attends, explique-moi, avec Isabelle Plantier, vous avez fait quoi exactement ?
— On lui a piqué une livraison de coke, y en avait pour un million, de la pure, pas encore coupée. Comment est-ce possible que tu connaisses Juliette ! Mais qu’est-ce que tu fous là ? J’ai peur.
Il raconte pour la x-ième fois sa fameuse nuit sur les pentes, et ensuite le soir de la visite au Lézard Bleu, quand il l’a suivie au bord de la Saône, la jonque.
Merde ! Merde ! Merde !
Pauline s’en mord les doigts de rage.
— Voilà pourquoi tu as atterri aux Pâquerettes. Il n’y a jamais de hasard. Je connais Juliette, elle ne te laissera pas en vie bien longtemps après le coup que tu lui as fait. Enfin, à ce qu’elle croit. Et puis, finalement, tu vas lui donner raison.
Pas de dissipation des brumes matinales dans la tête de Pierre-Nicolas, mais le germe se transforme en plante carnivore. Il ne veut pas encore y croire.
— Une marionnette. C’est vraiment tout ce que tu es mon Pti-Péni, un pantin. Écoute ça. Juliette s’est fait piquer pour un million de coco. Devine quand. Tu ne vois pas ? Une nuit. Une nuit où un brave péquenot bien lourdaud l’a baratinée et lui a fait perdre du temps. Un temps très précieux. Depuis, elle cherche, elle surveille, elle tire les fils. Et toi, tu me tombes dans les pattes, et je suis obligée de faire avec. Je n’ai pas le choix, toi non plus. Si on se sépare… Couic ! Notre dernière chance, c’est qu’elle ne sait pas que nous nous connaissons. Tu sais tout. C’est quitte la vie ou double la mise.
Il emboîte les pièces du puzzle, ce qu’il entraperçoit ressemble à un tableau de Jérôme Bosch  et lui n’est qu’un des minuscules personnages monstrueux.
La seule issue qui lui apparaît, c’est une négociation, restitution contre liberté. Il fait part de sa réflexion à Pauline.
— Je la connais trop bien, ce n’est pas possible. On est tout petit à côté d’elle. Elle a des appuis politiques, une partie de ses bénéfices sert à financer les campagnes électorales. J’en sais trop, beaucoup trop. Non, notre seule et unique chance, c’est cette nuit, s’il n’est pas déjà trop tard. J’ai la bagnole, j’aurai du fric, et toi. On file en Espagne. C’est là qu’Isa a négocié la came. C’est à son retour que Juliette lui a mis le grappin dessus… Trop tard pour récupérer la monnaie, enfin j’espère, on saura demain, en attendant…
Il ferme les yeux, se laisse aller. Pauline s’allonge près de lui, l’enlace, pose ses lèvres contre les siennes. Sa main défait des boutons, caresse. Il la prend, la déshabille, la serre contre lui. Des seins, un sexe, une bouche de femme.
Les deux corps s’enchevêtrent, s’enroulent. Ils se lèchent, se mordent, se griffent, se bouffent, la queue, la chatte. Ils dégoulinent de sueur, de jus, de son eau, de son foutre. Il râle, elle gémit.
— Baise-moi, rebaise-moi encore, suce-moi, pompe-moi, vide-moi. Tu viendras avec moi, dis ?
Fatigués, essoufflés, ruisselants mais pas encore repus. Il vient. Ils s’empoignent, s’enivrent. Combien de temps ? Ils ne le savent pas. Ne le sauront jamais.
Pauline tient la bitte de Pti-Péni dans sa main.
— Tu sais que tu es mon premier mec depuis que j’ai décroché ? Je m’étais juré de ne plus y retoucher. J’ai tenu plus d’un an. Mais la différence, elle n’est pas entre les jambes, c’est tout du pareil au même, queue ou con !
Il essaie de se dégager, elle presse fort, il a mal !
— Tant mieux, c’est bien que tu aies mal. Moi aussi j’ai mal.
Elle s’agenouille sur lui, glisse le machin en elle et anime ses hanches, violemment. Il crie, il s’agrippe, contre-plongée, rideau de lumière orangé devant les yeux, et puis… très loin…
Un chuintement, léger, régulier, on dirait… C’est comme…
Image sortie de la nuit, de la mémoire. Sa salive s’épaissit, cœur qui hésite, bondir ou s’arrêter. Il l’étreint, l’enserre, tentative de fusion des sens, des atomes, pour ne plus voir, ne pas entendre. Il aime, il… Le plaisir qui monte, qui vient, aveugle. Comme une aveugle dans la nuit.
— NOOON !!!
Vision de cauchemar, d’épouvante, dans l’encadrement de la porte, la bouche noire de l’enfer, et derrière, un visage, juste eu le temps de le reconnaître avant que le feu ne se déchaîne.
Éclairs et fracas, assourdissants, et puis plus rien.
La même chair, le même sang, deux corps en un, trop de plomb pour une bonne farce. Os et viscères mélangés, petite et grande morts mêlées. De la cervelle contre les murs, des dents éparpillées et d’autres trucs, gluants, visqueux.
Du très gros calibre, automatique.
— Bon voyage mes agneaux. Dommage, vous aviez presque le temps de filer, si vous m’aviez écouté. Mais voilà ce que c’est, le cul, toujours le cul… Connard de Pti-Péni, tu vas me manquer. Ce que c’est que le destin…
Un pas rapide résonne sur les tôles. Et puis.
— Pierre-Nicolas ! Tu es là ? Tout va bien ?
L’homme se raidit, recule, disparaît.
    La journaliste, manquait plus qu’elle, j’aurais dû m’en douter, faut que je m’éclipse par la trappe.
Une lumière jaillit et l’éblouit. Instinctivement, il abaisse son fusil et tire une rafale. Vacarme. Un cri de frayeur, la lampe s’éteint, le silence de nouveau, plus intense.
Nathalie a eu le bon réflexe, lâcher sa torche et se jeter par terre. Elle n’est pas blessée, mais sous le choc, le palpitant à plus de dix mille.
    Du calme.  Ne pas bouger, écouter. Le premier qui remue est mort.
Elle saisit son pistolet, retire la main de sa poche, enlève le cran de sûreté et arme. Prête à tuer.
Les secondes qui passent lui permettent de retrouver un peu de souffle et de calmer son cœur. Elle scrute.
Le tueur se déplace à couvert et se met en position.
— Mlle Zarena ! C’est bien vous, n’est-ce pas ? Sortez, sauvez-vous, ne restez pas là, c’est très dangereux.
    Qui parle ainsi, m’appelle par mon nom ? Cette voix, cette voix ne m’est pas inconnue, mais où ? Et quand ?
Elle lève son Beretta en direction de la voix. Elle ne distingue que vaguement les contours des machines.
— Qui êtes-vous ? Où est Pierre-Nicolas ?
— Ils sont partis, lui et Pauline. Partez vous aussi, vite.
— J’ai entendu les coups de feu. Je ne vous crois pas. Qui êtes-vous ?
Une bouffée d’angoisse lui coupe le souffle, là, dans son dos, quoi, une présence, une forme. Elle se retourne, enfonce ses yeux dans la nuit. Elle hurle de terreur.
Le coup part tout seul. Elle détale vers la sortie, à quatre pattes, se cogne, tombe, se blesse au genou, des larmes lui inondent les yeux.
Le tueur progresse lentement. Nathalie l’entend, braque dans sa direction et tire au jugé, une fois, deux fois, trois fois.
— Garce ! Salope ! Putain de chiottes de sale petite pute !
Il balance une nouvelle rafale, dans le décor.
Bruits de pneus à l’extérieur, le portail du hangar s’ouvre dans un fracas métallique. Les lumières des phares éclaboussent violemment l’intérieur. Des hommes qui courent, uniformes, cavalcade, Dorno est du nombre.
Police, gyrophares, sirènes.
Dans la lumière blanche, le corps d’un homme, assis sur le ciment, il lève les mains devant sa figure pour protéger ses yeux.
Les policiers le ceinturent et prennent son fusil-mitrailleur.
Il est blessé à une jambe, il grimace de douleur.
Nathalie se précipite sur lui.
— Où sont-ils ? Répondez-moi !
Elle est devant celui sur lequel elle vient de tirer, qu’elle aurait pu tuer, qui aurait pu la tuer. Elle le reconnaît.
Le capitaine Dorno s’approche et questionne.
— Vous le connaissez ?
— Oui, il s’appelle Fernand. Je crois que Pierre-Nicolas l’aime beaucoup.
Elle s’adresse à Fernand :
— Où sont-ils ? Où est Pierre-Nicolas, où est Pauline ?
Fernand esquisse une moue fataliste, il sait que pour lui, la partie est terminée. Il indique le fond du hangar d’un mouvement de tête.
Un des collègues de Dorno s’est approché, il lui glisse quelques mots dans l’oreille.
— Nathalie, attends ! N’y va pas !
Elle entre dans la petite chambre nuptiale. Pierre-Nicolas gît, ensanglanté, méconnaissable, les couilles molles et encore poisseuses. Il a eu le temps de jouir. Sa tête a explosé comme un melon trop mûr. Sur lui, un peu de travers, Pauline, les yeux perdus, la main serrée sur la crosse de son revolver que dans un dernier réflexe de survie elle a saisi.
Elle s’agenouille près des corps, elle touche la main encore chaude de Pierre-Nicolas, fait glisser la bague qu’il porte à l’annulaire gauche, la met dans sa poche. Du sang coule sur sa jupe verte. Ses yeux restent secs, sa gorge bloquée par l’horreur.
Ses lèvres remuent doucement, juste un murmure :
— Le diable, c’était le diable, je l’ai senti, il était derrière moi.  Je te jure que je le retrouverai, que je lui ferai payer, je te le jure.
Elle se relève. Dorno, plus pâle que les morts, lui prend la taille et l’éloigne de la scène du crime.
Allongé sur un brancard, menottes aux poignets, Fernand se laisse embarquer. Nathalie lui parle :
— C’était votre ami, il vous aimait. Pourquoi les avez-vous tués ?
Fernand reste silencieux, ne baisse pas le regard.
— Répondez ! C’est fini ! Vous n’avez plus rien à perdre ! Pourquoi ? Pour qui ?
Elle s’agrippe, l’invective. Fernand ferme les yeux, détourne la tête. Dorno la retient. Bruit de portières, l’ambulance s’éloigne. Nathalie pète les plombs et cogne sur le capitaine, de toutes ses forces.

presque la fin... l'épilogue  à mon retour et si j'ai au moins une proposition de titre en commentaire ! Et aussi des critiques fond / forme et autre car c'était un peu le but du jeu avant envois à des éditeurs.... d'avance merci à ceux et celles qui sont resté(e)s juqu'au bout.
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Dimanche 18 mai 2008
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Le début rubrique Textes / Roman

                    Vent du sud, journée à ne pas mettre un fou dehors. Les véhicules en stationnement sont couverts d’une pellicule de sable jaune venu du Sahara. Huit heures quarante-sept, Dorno entre dans un tabac-journaux.
Il achète un paquet de cigarettes et La Traboule.
En première page, titre gras sur trois colonnes : « SACCAGE ».
Il lit le chapeau : « Hier après-midi, l’appartement de l’une de nos journalistes a été mis à sac. Cela n’empêchera pas la vérité d’éclater au grand jour. Dans ces pages, des révélations sur un important réseau criminel lié au grand banditisme international. Nous ne céderons pas au chantage et à l’intimidation ! »
Il n’en croit pas ses yeux. Il se gratte la tête.
    Cette petite vipère a gardé des cartes dans sa manche. Il faut que je lui mette la main dessus avant qu’elle ne fasse des bêtises et qu’ils ne s’en prennent directement à elle. Oui, mais qui « ils » ?


        La vipère a passé la nuit au journal. Dès potron-minet, elle file aux Pâquerettes, bien décidée à épingler Pauline au saut du lit. Lumière gris-acier, le fleuve semble d’huile noire. Tout dort. Elle se gare un peu à l’écart. Elle ouvre son sac et regarde avec un sourire venimeux un objet métallique, lourd et argenté. Il repose sur un oreiller de mouchoirs en papier. Elle le prend délicatement et le glisse dans la poche de son blouson.
    Toi, mon petit vieux, ne te réjouis pas trop vite. Je t’emmène juste pour me tenir compagnie. Tu seras gentil, hein ? Je ne veux pas d’ennuis.
Elle cache le sac à main sous le siège du conducteur et se dirige vers les immeubles.
Boîtes aux lettres défoncées, pas de nom sur les portes, un vrai labyrinthe. Devant une entrée, une gamine d’une dizaine d’années est assise sur les marches, elle est en train de jouer avec un téléphone. Nathalie s’approche, la gosse la regarde venir, apparemment pas plus étonnée que ça, sentinelle, messagère aux pieds ailés. Elle demande à la fillette si elle sait où habite Pauline André ? Invente un message à lui remettre.
L’enfant donne le renseignement, sans façon.
Nathalie progresse avec prudence, pas vraiment rassurée. La petite a dit, une porte avec une fleur dessinée dessus.
La voilà, elle est ouverte, l’appartement désert. Tout à l’air en place, pourtant au premier coup d’œil on sent que le départ est définitif, pas d’objet personnel, la salle de bains trop propre, trop vide.
Qu’est-ce que cela veut dire ? Elle n’est sûrement pas allée passer la nuit à l’hôtel. Alors, la planque en ville ? Ce qui voudrait dire qu’elle est dans le coup, et qu’elle a peur. Il ne me reste plus qu’à attendre qu’ils libèrent Pierre-Nicolas.
Elle ressort, marche lentement, l’esprit ailleurs. Un homme se dirige vers elle. Il semble assez vieux et mal vêtu. Arrivé à sa hauteur, il esquisse un geste de la main dans sa direction. Dans sa poche, son poing se crispe.
L’homme s’adresse à elle à voix basse :
— Vous êtes bien Mlle Nathalie ?
— Oui… Et vous, qui êtes-vous ?
— Pauline n’est pas revenue. Mais dites à Pti-Péni qu’il cherche du côté du Palais des sorcières. Au revoir, mademoiselle.
— Qu’est-ce que vous dites ? Le Pal…
L’homme s’éloigne rapidement, comme si lui aussi avait peur, d’être vu là, en train de parler ?
Elle se retrouve avec soulagement au volant. Son idée fixe, quitter ces lieux et accessoirement espérer que Pierre-Nicolas ne sera pas mis en examen et écroué.


        En fin de matinée Dorno fait une visite place Saint-Nizier. Mme Sidonie est par hasard dans l’escalier. Elle informe le capitaine que mademoiselle Zarena est passé ce matin et est repartie avec une valise. Elle ne se fait pas prier non plus pour raconter les événements de la veille avec un grand luxe de détails. Dorno repart soucieux.
    Si je me mets à sa place, j’écris mon article, je dors chez des amis et ce matin je vais prendre des nouvelles de « monsieur » Sorin. Alimentaire, mon cher Watson. Dire que j’ai rêvé d’elle cette nuit… Attention mon vieux, jamais pendant le service ! Bon, ce n’est pas le tout, faut avancer. J’ai bien envie de me faire une petite sauce à la grecque. Ensuite un saut du côté du château fort. Et pour le dessert…


        Sur son lit d’hôpital, Papanopoulos, encore ébranlé par son accident, prend conscience de sa situation et de son état de santé. Il en dit un peu plus et confirme qu’Isabelle Plantier travaillait pour M.E.D.I.N. Agence qui servait de couverture pour un réseau de séances de massage à domicile et autres joyeusetés éroticothérapiques. Elle aurait cherché à doubler M.E.D.I.N. en prenant des rendez-vous pour son compte avec des clients de l’agence. Après plusieurs mises en garde ses patrons ont décidé de la liquider. À ce qu’il sait, les gars étaient en train de finir le boulot quand une fille leur est tombée dans les pattes. Pris de court, ils l’auraient mise dans le coffre, vivante. Elle était bien dans la maison où Zico a été arrêté. Elle devrait y être encore. En ce qui le concerne, il est de passage à Lyon, il donnait un coup de main à des amis, pour essayer de les sortir de cette impasse, il était en repérage du côté des parents de la fille. Mais il n’a rien à voir avec tout ça. Il n’a jamais entendu parler d’un Pierre-Nicolas. Zico, il le connaît à peine, juste un troisième couteau, petit dealer et trafiquant en tous genres, homme de main à l’occasion.


        Au commissariat central. Zico est sur le grill, il s’entête. Il ne comprend pas ce qu’on lui veut, pourquoi on le garde, pourquoi on lui pose toutes ces questions. Il est en règle, il a sa carte de séjour, un travail déclaré. Alors ?
Pierre-Nicolas, au fond de sa cellule, marine dans son jus, le moral dans les chaussettes. Il commence à trouver le temps long.
Un peu avant midi, il est ramené dans le bureau du policier-chef. Celui-ci se fait un plaisir de lui rappeler le dossier qu’il garde sous le coude. Le ton est bon enfant, du moins au début.
— Tu vois, nous ne sommes pas si méchants… on peut t’épingler quand on veut, alors si des fois on avait besoin de quelques renseignements sur tes amis des Pâquerettes… pas de blague, hein ? On siffle, et tu rappliques. Compris ? Compris !
Pierre-Nicolas met un certain temps à répondre, oui. Le commandant se réjouit, le félicite pour sa bonne volonté et son empressement à collaborer.
— Allez, fous le camp ! Attention, on t’a à l’œil. Pas de conneries.
Les portes s’ouvrent, l’air libre. Sur le trottoir, une voix qui ne lui est pas inconnue l’appelle, la voiture rose est là qui l’attend. Il monte, passe son bras autour des épaules de Nathalie, joue avec ses mèches sombres. Ils se regardent un moment, sans rien dire. Il approche son visage, comme pour l’embrasser. Elle met le contact et démarre. Elle raconte sa visite du matin aux Pâquerettes, le départ de Pauline et sa rencontre avec un drôle de type, le genre vieux poivrot, apparence ours, la cinquantaine.
— C’est Fernand. Mon garde du corps, ma subconscience, mon double.
— Il m’a laissé un message pour toi, au sujet de Pauline.
— C’est quoi ? Cette chère petite Pauline.
— Il a dit texto que tu devrais chercher du côté du Palais des sorcières. Tu comprends ?
— Sacré Fernand ! Il m’en avait parlé, justement au cas où…
Il s’interrompt, Nathalie ralentit, lui jette un regard noir.
— Au cas où, quoi ?
— C’est une ancienne drague, sur les bords du Rhône, on y extrayait du gravier. Il y reste des carcasses de machines, et des hangars vides.
Elle rugit intérieurement, Dorno avait raison, Pierre-Nicolas ne lui a pas dit le quart de ce qu’il sait.
— J’en ai marre ! Qui es-tu ? Qu’est-ce que la police te voulait ? Qu’est-ce que tu magouilles avec ce Fernand ? Qui est réellement Pauline et qu’est-ce qu’elle a à voir dans tout ça ? Tu la connais depuis quand ? Réponds-moi ou je te largue ici.
Elle se range sur un arrêt de bus. Pierre-Nicolas tricote en vitesse une explication un tant soit peu crédible et la sert.
— Je commence par la fin. Si Pauline se planque, c’est qu’elle n’a pas la conscience tranquille, elle a peur, de qui, de quoi ? Je ne sais pas. Elle et Zico cherchaient Maria. Comment ont-ils su où la trouver, mystère. Sauf qu’ils ne l’ont pas trouvée. Fernand, je l’ai connu presque en même temps que toi, je venais de me faire virer de mon appart’, j’étais à la rue, c’est lui qui m’a amené aux Pâquerettes. Moi, ben en fait, je suis le résultat des circonstances.
Nathalie pianote sur son volant, elle attend la suite, qui ne vient pas. Pierre-Nicolas prendrait bien une douche et un vrai repas. Elle propose d’aller voir Pauline, là, tout de suite.
— Trop chaud ! Et puis, j’ai envie de me laver, de me changer. Chez les poulets, y a pas eu moyen, et je te parle pas de la bouffe ! On peut passer chez toi avant. Ensuite, on se fait un petit restau.
Rire sardonique de sa chauffeuse. Il ne comprend pas, il a envie d’un peu de réconfort, il serait bien allé chez Tati refaire sa garde robe.
— Pourquoi fais-tu cette tronche ? Je disais ça parce qu’on est à côté, et que c’est plus confortable que mon squat, c’est tout !
Elle lui tend un exemplaire de La Traboule.
Il lit. Les feuilles retombent. Il regarde la route. Ses lèvres bougent mais aucun son n’en sort. Un air de tristesse et de fatigue sur son visage.
Elle surveille sa réaction. Il essaie de dédramatiser.
— Pour toi, c’est déjà presque la gloire.
— Sérieusement, je n’ai pas envie de rire.
— Tu sais pourquoi ils ont fait ça ?
— C’est évident ! Ils veulent que je laisse tomber. Ils doivent être toute une organisation, peut-être la mafia.
— La mafia… À propos, nous avions fait fausse route, la clef se trouvait à l’agence d’intérim où travaillait Isabelle Plantier.
— Je suis au courant. Ce matin, la P.J. a lancé un grand coup de filet. Ils ont arrêté sept personnes, dont le directeur de l’agence et deux filles qui assuraient le recrutement. Les autres n’étaient que des sbires. À vingt-quatre heures près mon appartement était sauvé. Ce pan de l’enquête est pratiquement bouclé. Penses-tu que Pauline et Maria faisaient de l’intérim ?
Pierre-Nicolas songe qu’il n’est nulle part question d’une aveugle, deux appartements démolis, même méthode.
— Pauline devait être au courant, peut-être même faisait-elle partie du réseau, ce qui expliquerait Zico et qu’elle se cache. Pour Maria, je ne crois pas. Ce qui m’intrigue, c’est que les flics m’ont très peu parlé d’elle, comme s’ils s’en foutaient.
Coup de klaxon derrière eux, un trolleybus attend sa place. Nathalie redémarre et prend la direction du sud, droit sur les Pâquerettes. Les explications de Pierre-Nicolas ne la satisfont pas, plusieurs points la chagrinent. La mise à sac de son appartement lui laisse un goût amer, un sentiment de décalage, de disproportion. La double disparition de Maria, puis celle de Pauline.
— Il y a un truc que je ne pige pas, un chaînon manquant, plutôt un lien. Pourquoi ne me fais-tu pas confiance ? Qu’est-ce que tu as à cacher ?
Après un temps de réflexion.
— Ton appartement… il n’est vraiment plus habitable, je veux dire…
— Laisse tomber. Je me suis arrangée avec une copine. Elle peut me loger quelque temps. On arrive, il va falloir prendre une décision.
Il est parfois des occasions manquées...

            Pti-Péni en caleçon, Nathalie assise sur le matelas, dos au mur, elle regarde le ciel des Pâquerettes, il est d’un bleu très clair.
Il s’approche d’elle, toutes pensées en avant.
— J’ai pas mal gambergé pendant ma gav’, j’avais le temps. Tu sais que je pourrais facilement être amoureux de toi. Il suffirait que tu y mettes un peu de bonne volonté. Tu es seule en ce moment, moi aussi. Les Pâquerettes, c’est fini, j’avais même dit à Fernand que je n’y remettrais plus les pieds.
Elle ne réagit pas, le laisse parler.
—À la seconde où je te vois, j’imagine toujours que tu vas te jeter à mon cou. J’aimerais bien faire l’amour avec toi.
Elle ramène ses genoux contre sa poitrine. Le mot qui lui vient à l’esprit est « immaturité ». Ce qu’elle voit, un adolescent attardé en culottes courtes. Sauf que le caleçon pas très net évoque plutôt le personnage du gros dégueulasse de Reiser, ce malgré un corps encore svelte, activité physique oblige. Elle soupire.
— Sois gentil, je n’en ai pas envie, je te l’ai déjà dit. De plus, ce n’est ni le lieu, ni le moment. Si on allait manger ?
— Qu’est-ce que ça veut dire : « sois gentil » ?
Elle désespère, elle ne veut qu’une chose, qu’il s’habille. Elle paiera le sandwich. Il ne faut pas perdre de temps.
— Ça veut dire bouge-toi ! Ça veut dire que je suis là pour faire mon métier ! Pour que tu me mènes jusqu'à Pauline ! Es-tu capable de comprendre ce que je te dis ?
Machinalement il se gratte l’entrejambe, signe d’indécision, ce qui a le don de mettre Nathalie hors d’elle.
— Non mais tu t’es vu ? Comment veux-tu qu’une femme puisse… Sape-toi et on y va sinon c’est moi qui pars !
— On a le temps, je te l’ai dit, une heure avant le coucher du soleil. C’est plus calme et on évitera les pêcheurs et les joueurs de boules. Tu ne m’aimes pas, même un petit peu ?
— Ce que tu peux être lourd. Je voulais dire manger. J’en ai marre. Habille-toi !
Il regarde autour de lui, pas d’armoire, ses fringues sales traînent un peu partout. Il essaie de faire le tri tout en lui parlant.
— Il peut se passer des choses étranges là-bas. Que tu n’imagines même pas. Pour moi, c’est important de savoir, si toi et moi, de savoir vite.
— Arrête ! Tu veux vraiment que je te dise ce que je pense, tu veux vraiment ?
Il attend, bras ballant. Elle pense à un putching-ball, alors elle cogne.
— T’es vieux, t’es moche, t’es pauvre, sans avenir. Qu’est-ce que tu veux qu’une fille comme moi fasse avec un mec comme toi ? Est-ce clair ?
Il jette l’éponge.
— Le pire c’est que tu as raison.
— En plus, tu es triste et défaitiste. Je vais faire un tour. Je reviendrai plus tard. Promets-moi seulement de ne pas y aller tout seul.
Il mime un personnage enjambant un balai et s’envolant par la fenêtre ouverte.
— Les sorcières ne sortent que la nuit. Le lieu n’a pas changé de fonction, juste de sens. Ballet de sorcières, jeux d’ombres.
Elle est déjà devant la porte, elle ne se retourne pas.
— Attends !
La battant se referme, bruit des pas dans l’escalier, elle descend en courant.
Il enlève son bermuda, essaie sans résultat de se masturber. De dépit il pousse un cri de Tarzan en tapant des poings sur sa poitrine et fait le tour de la pièce en équilibre sur les mains.
C’est décidé, elle ne sera pas du voyage.
T’es encore une fois à côté de la plaque. Reste Pauline. Je n’ai toujours pas fait la lessive, rien à me mettre sur le dos. Tant pis ! Pas envie de la faire. Et puis si… ça m’occupera les mains. Ensuite, sortir casser une croûte. C’est marrant, Fernand n’est pas là, je finissais par m’habituer. Faudra quand même que je laisse un mot à Nathalie… Autant l’écrire tout de suite.
Il prend quelques feuilles de papier, un stylo. Il s’installe devant la petite table de camping, face à la fenêtre.

Lyon-Pâquerettes, 17 août.

Pour toi,

            Une nuit, il y a… deux semaines maintenant, j’ai rencontré le diable. Non, ce n’est pas une blague. Bien sûr, tu n’es pas obligée de me croire. Il marchait dans la rue, je ne l’avais pas reconnu. Je l’ai suivi, je lui ai parlé, puis il a disparu. Tu te souviens, le soir du Lézard Bleu, c’est lui que j’ai revu. Depuis ce jour, cette nuit, ses démons me poursuivent sans relâche. Je les sens, autour de moi, partout, je sais qu’ils sont là, ils me guettent, je ne sais pas ce qu’ils me veulent.
Je le recherche, lui, elle, pour comprendre. Si je ne le retrouve pas, ne la retrouve pas, je vais devoir fuir, disparaître. J’espère qu’il m’en laissera le temps. Je ne lui ai pas vendu mon âme.
Ton appartement, c’est eux. Rien à voir avec la disparition de Maria. De la même façon, il m’a chassé de chez moi. Je me suis réfugié ici. J’ai cru qu’il me laisserait tranquille, mais il s’attaque à toi. Je sais maintenant que tu ne m’aimes pas. Je ne t’en veux pas. Je ne te ferai courir aucun risque. Je pars pour le Palais des sorcières. Ne m’y suis pas.
Il y a autre chose qu’il faut que tu saches. Pauline et moi, nous nous sommes connus il y a longtemps. Cela va faire bientôt quinze ans, sur une autre planète.
C’est par hasard, en suis-je vraiment sûr, que je l’ai retrouvée aux Pâquerettes.
Je ne sais pas ce qu’est devenue Maria. Je te laisse le soin d’élucider ce mystère. Nous ne nous reverrons plus. Je ne repasse pas à la case départ, je ne prends pas les…
Je te souhaite une bonne vie.

Pierre-Nicolas/Pti-Péni.


Il se relit en imaginant la tête de la future lectrice en train de déchiffrer ces lignes.
Il plie la feuille, la glisse dans une enveloppe, écrit Nathalie dessus, pose l’enveloppe bien en évidence sur la table.
— Et maintenant, le diable peut sortir de sa boîte. Il faut que je prépare mon expédition, ma descente aux enfers.
Il rince en vitesse une chemisette et un slip, essorage main. Il les enfile humides, finit de s’habiller, short, sandales, blouson, lunettes de soleil pour compléter le tableau.
Il prend son vieux sac à dos, pour la route. Le minimum vital, plus d’état d’âme.
    Je n’ai pas le droit à l’erreur. Mon n° 12 à virole, on ne sait jamais… Faire gaffe aux poulagas, je dois être surveillé, il faudra que je les sème, j’ai le temps. Finalement, c’est mieux que Nath’ soit partie. Ce sera plus facile pour approcher la panthère rousse.
Dernier panoramique sur l’appartement, il laisse à Fernand le soin de faire le ménage si ça lui chante, il y a du boulot. À côté de l’évier un monceau de canettes vides, des 50 cl de 8/6, 1664, Jeanlain, et aussi deux douzaines de cadavres de Côtes du Rhône, un ou deux plus anciens de Cognac et Marc de Bourgogne, ceux-là sont la trace de Fernand. Près de l’entrée, un tas de sacs poubelles qui commencent à puer.
— Elle a raison, c’est pas vivable ici. Allez, larguez les amarres, machines en avant toutes ! Et à Dieu vat’ !
La cité est calme, presque déserte. Il se dirige vers le café Chez Lucien, il trouve porte close, il est encore un peu tôt. Tour d’horizon mental.
    Je ne vais pas descendre en ville, trop long. Il faut que je mange un morceau, une petite chance du côté de la halle, l’autre jour y avait un marchand de frites.
La camionnette est à son poste, ouverte. Roger et Boris prennent l’ombre et le pousse-café. Échange de salutations, Pierre-Nicolas commande une merguez-bière, s’installe sous l’unique parasol et raconte son épopée, la garde à vue, l’interrogatoire, l’arrivée de Zico. Boris commente :
— Ils ne peuvent rien contre toi, c’est même bizarre qu’ils t’aient arrêté. Et Zico, j’aurais pas cru.
 Pti-Péni demande :
— À ce propos, vous avez des nouvelles de Pauline ?
Roger répond pour deux.
— Non, disparue depuis hier en début d’après-midi, elle est partie avec Zico. Ils ne sont pas revenus.
— Ah ! Elle était avec Zico.
Tous trois se figent. Pti-Péni prend une longueur d’avance.
— Et Fernand, vous l’auriez pas vu ?
Boris plonge dans la roue.
— Non, lui pareil, volatilisé. Pourquoi, tu le cherches ?
Il pense à ce que lui a dit Nathalie. Fernand ce matin aux Pâquerettes, il ne semblait pas dans son assiette, comme s’il avait peur. Une drôle d’idée germe.
— Dites les gars, le Fernand, il est depuis combien de temps aux Pâquerettes ?
C’est Roger qui s’y colle, prime à l’ancienneté.
— Poufff ! Je dirais pas loin d’un an, mais…
— Mais quoi ?
— Ben, en fait il n’habite pas ici. Ce que je veux dire c’est qu’il doit avoir une autre adresse. Il va, il vient, c’est lui qui occupait ton appartement avant qu’il t’amène.
Pierre-Nicolas se souvient du paradis, Albane, la chaleur des tapisseries.
— Vous savez où il trouve son fric ?
— Non, il n’en a jamais parlé, et c’est pas le genre de question qu’on pose par ici.
Pti-Péni vide sa bière et se lève.
— Je repasserai tout à l’heure.
Il s’éloigne en se disant que si la ligne droite est le plus court chemin, c’est aussi le moins sûr. Quand il se retourne, l’air tremble, mirage, photo sépia, instant d‘éternité.
Il se dirige vers le stade de foute balle. Son principal souci est de semer d’éventuels chiens de chasse. Ils vont devoir s’accrocher à ses basques. Sachant qu’il n’a pas non plus envie de croiser Nathalie. La connaissant, il se doute qu’elle reviendra bien avant le crépuscule.
Alambic mon amour.

à suivre...
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Mardi 13 mai 2008
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Le début dans la rubrique Textes / Roman


                    La vallée de la Saône, au nord de la ville, il est environ seize heures, lumière dense, écrasante sur les nélufars, ce qui ne gêne nullement une famille de cygnes qui descend le courant à la queue leu leu, quelques canards colverts barbotent, inconscients de la menace.
Une voiture avance lentement, passagers attentifs, un couple, ils cherchent quelque chose ou bien quelqu’un. Ils passent devant l’usine à bouffe post-moderne de Polo Bocul sans y prêter attention, ils roulent en direction de Saint-Rambert l’Île-Barbe. C’est la femme qui conduit, elle agite les mains et parle fort.
— Tu n’as rien de plus précis ? Une petite maison au bord de l’eau avec un jardin derrière. Tu parles d’une info !
L’homme est plus maître de lui, il n’arrive toutefois pas à dissimuler la peur qui anime son regard. Il voudrait pouvoir se concentrer, lui dire d’arrêter de piailler, qu’après tout elle n’est pas plus maligne qu’un autre. Des maisons avec jardin et vue sur la Saône il n’y en a pas des tonnes, la villa Tony Garnier, quelques châteaux reconvertis en maisons de retraite. Pour le reste, ce sont des friches ou des immeubles récents.
— Tu aurais au moins pu essayer de leur faire dire où ils la planquaient. Autant chercher une meule de foin dans… Et puis zut ! Et si ce con me fait encore des appels de phares je m’arrête et je descends lui en coller une.
L’homme soupire, n’ose pas penser à la réaction des autres en le voyant débarquer à l’improviste sans mot de passe ni instruction. Il prend de gros risques. Il essaie de la calmer.
— Ne t’énerve pas. Je te dis qu’on va y arriver.
— Je ne m’énerve pas ! Mais si jamais ils lui ont fait du mal, je t’arrache les yeux, les testicules, je fais cuire le tout à petit feu et je te les fais bouffer !
Il l’imagine en pagne, un os dans le nez, dansant autour d’une marmite fumante, lui en train de cuire ; le monde à l’envers. Pourtant il a fait tout ce qu’il a pu pour éviter le pire.
— Le mec Niarcos, ce n’est pas une fillette. Il n’allait pas me filer l’adresse juste parce que je la lui demandais gentiment. On devrait traverser au prochain pont et revenir par l’autre berge. Je ne pense pas que ce soit si loin.
— Comme tu voudras, c’est toi le guide.
— Nous ne sommes pas dans la brousse. Ne dis pas de conneries, s’il te plaît.
Ils virent au pont de Neuville et reprennent la direction de Lyon, croisent l’île aux Vaches, déserte, puis l’île Roy, toutes deux uniquement accessibles en bateau. Ils respectent scrupuleusement le cinquante à l’heure au grand déplaisir de ceux qui les suivent.


        Au commissariat central Pierre-Nicolas passe un sale quart d’heure. Resucée d’un mauvais polar de série D. Après un interlude en compagnie de l’identité judiciaire, clic-clac c’est dans la boîte ! Les doigts propres, plus d’encre, ses empreintes ont été photocopiées. De nouveau la cellule, une nouvelle paire d’heures avant qu’on l’emmène enfin dans une autre pièce où trois hommes l’attendent de pied ferme. Le décor est en place, bureau, lampe, pour un interrogatoire serré auquel il ne comprend pas tout. Il se demande même si on ne le confond pas avec quelqu’un d’autre. Les flics savent quelque chose qu’ils veulent lui faire dire, mais lui ne voit pas bien quoi. Il a beau répéter qu’il ne connaissait pas Isabelle Plantier et qu’il n’a vu Maria Chamrave qu’une seule et unique fois. Ils insistent.
Il pense avoir compris qui a informé ces messieurs. Il se demande ce qu’elle leur a raconté, et pourquoi est-ce qu’elle lui en veut à ce point ?
Je n’ai vraiment pas de pot avec les femmes !
Seule maigre consolation, la perplexité des policiers devant l’article de Nathalie. Ils aimeraient bien savoir comment cette reporter a fait pour connaître, avant même qu’ils ne l’arrêtent, l’existence d’un suspect et son interpellation ? L’un d’eux, plus perspicace, émet l’hypothèse qu’il pourrait y avoir deux affaires en une et par déduction deux suspects.


        À l’hôpital, le capitaine est au chevet de Papanopoulos, il essaie d’obtenir des réponses à ses questions. Le Grec, encore vaseux, a du mal à rassembler idées et souvenirs. Il situe Lyon au bord de la mer et évoque une croisière dans les îles. Le policier hésite à employer la manière forte. Un interne assiste à l’interrogatoire. Les minutes s’égrènent.
Assise sur un banc, Nathalie prend le soleil et quelques notes.
Tel un diable de sa boîte, Dorno jaillit hors du bâtiment, il gesticule et crie :
— Mademoiselle Zarena !
Elle sursaute.
— Il a craché le morceau. À moitié dans les vapes, je ne suis même pas certain qu’il ait compris à qui il causait. Suivez-nous, je préviens les collègues par radio.
Cette fois c’est un départ façon vingt-quatre heures du Mans, à l’ancienne, course à pieds vers les autos, claquements de portières et vroum !


        En bord de Saône, pas de croisière, plutôt un train de sénateur. Le couple poursuit son curieux manège et génère un embryon de bouchon. D’un coup ils ralentissent de plus belle car il vient d’invoquer le nom du seigneur ! La villa au bord de l’eau est là, sous leurs yeux. Piteuse mine, elle semble inhabitée, voire abandonnée, tous volets fermés. Ce que constate déçue la chauffeuse.
— Et alors ? Tu croyais trouver Maria au balcon ?
Non, évidemment, mais peut-être un signe de vie. Elle clignote et se range, au grand soulagement des panurges à roulettes.
Lui sent un léger frisson courir le long de son échine. Tout correspond. La ruelle, le jardin…
Ils sont garés sur le bord du trottoir une vingtaine de mètres en aval. La conductrice coupe le contact. Un temps. Hésitation sur la conduite à tenir, qui y va en premier, lui pense-t-elle, il préférerait qu’elle l’accompagne. Elle argumente, propose un scénario.
— Tu dis que tu viens de la part de Niarcos, qu’il a eu un empêchement et qu’il faut changer de planque. Dès que c’est d’accord, tu me fais signe, j’arrive. Simple, non ?
Il hésite, simple, simple, c’est elle qui le dit. Lui sait qu’il risque sa peau sur ce coup, et pour quel bénéfice ? Il se maudit de ne pas avoir dit à Maria de fiche le camp et prévenu les autres qu’il la connaissait, qu’elle ne dirait rien.
—Tu fais quoi ? Tu te décides oui ou non !
Il s’extirpe de la voiture et marche vers la maison, ne quitte pas des yeux les volets clos. Arrivé à hauteur, il jette un œil en arrière. Rien ne bouge. Il frappe à petits coups secs. Aucune réponse. Nouveaux coups. Toujours aucun signe de vie.
La maison fait angle avec le quai Clemenceau et l’impasse de l’Écluse. Écluse qui aujourd’hui sert de port de plaisance. Un mur, on devine un jardin. Côté impasse, un portail. Il le secoue, essaie d’ouvrir. Fermé. Il revient sur ses pas, regard circulaire, tout est calme. Pauline lui fait signe d’y aller. D’une seule détente, il se hisse et se laisse tomber dans le jardin. Fouillis de hautes herbes et de ronces, laissé à l’abandon depuis longtemps. Il se fraye lentement un passage. Un volet double fermé de l’intérieur. Il toque, colle son oreille contre le panneau de bois. Toujours le silence. Il sort un couteau de sa poche et crochète le volet.
Dans la voiture, la femme attend. Elle tapote le volant, une cigarette éteinte entre ses lèvres. Son regard se promène, la Saône est au plus bas, nouvelle année de sécheresse, des herbes verdâtres ondulent lentement à fleur d’eau. Par deux, quatre, huit, des rameurs s’entraînent. Plusieurs clubs d’aviron ont leur siège par ici. Presque en face l’île Barbe, république autonome en forme de coffre-fort posé sur l’eau. Ses yeux se fixent sur la berge opposée, deux flashs bleus avancent à vive allure, elle les suit du regard, les voit virer au pont de l’île et entamer leur traversée. Contact, elle s’éloigne doucement, alors qu’approchent les véhicules de police.
Dorno et Nathalie sont derrière, la Twingo prend la place encore chaude. En quelques instants, la maison est cernée. Les policiers forcent le portail, empruntent le chemin tracé il y a quelques minutes à peine. Ils trouvent le rez-de-chaussée ouvert, personne en bas, du bruit dans l’escalier.
Inquiet, l’homme redescend.
— Pas un geste, mains sur la tête ! Vous êtes coincé !
Revolver au poing, Dorno et ses collègues ont surgi. L’inconnu semble complètement hébété. Il lève les mains et n’offre aucune résistance. Ses premiers mots sont :
— Il n’y a personne.
Il ne ment pas. Seule de la vaisselle sale et des cadavres de bouteilles témoignent de l’occupation récente des lieux.
Dorno réapparaît sur le trottoir, Nathalie se précipite.
Il lui apprend qu’ils ont trouvé un type à l’intérieur, un noir qui apparemment cherchait lui aussi quelqu’un.
— Le Grec a menti. Ou alors il délirait ?
Le capitaine dresse le tableau de la situation. Du monde a séjourné récemment dans la maison, une ou plusieurs personnes, si Maria était là, ils ont pu la changer de planque n’ayant plus de nouvelle de Papanopoulos.
Un groupe sort de la maison, l’un des hommes porte des menottes.
— Regardez-le ! Vous ne le connaissez pas par hasard ?
— Non, jamais vu. Il faut l’interroger.
— La P.J. va s’en occuper. Vous venez avec nous ?
— Bien sûr !
Dorno en profite pour jouer un pion sur la dame.
— Nous pourrions peut-être voir ce que je peux faire pour votre ami « Kanto » ?
Nouveau départ, tout en douceur…


        L’interrogatoire de Pierre-Nicolas se poursuit. Les policiers ne lâchent pas leur proie. Ses dénégations répétées n’y font rien.
— Écoute, mon bonhomme ! Tu ne vas pas nous jouer encore longtemps le coup de celui qui ne sait rien. Depuis le début, on ne rencontre que toi. Aux Pâquerettes, au Lézard Bleu… Et ce fameux accident devant le portail des Chamrave, ou peu s’en faut ! On vient d’identifier le conducteur, du beau linge celui-là. M. Angelo Papanopoulos ! Ça ne te dit rien ? C’est de lui que parle la journaliste ? Et c’est par toi qu’elle a su ?
Il est K.O. assis, de quel article lui parle-t-on, et si c’était Nathalie qui… le flic enchaîne, pas de répit.
— À l’heure qu’il est, il mijote dans le cirage. Quant à Isabelle Plantier, tu ne la connais toujours pas, l’agence d’intérim M.E.D.I.N, ce n’est même pas la peine d’en parler !
Un autre interrogeur prend le relais.
Le Gav’ est bien embêté pour se justifier. Il perroquète inlassablement qu’il leur a déjà tout dit en long, en large et en travers. Que le type dont parle Mlle Zarena dans son article, c’est bien le chauffeur de la voiture avec laquelle il a eu un accident. Oui, c’est lui qui a prévenu la journaliste, il la connaît, ils enquêtent ensemble pour le compte de La Traboule. Tout cela est vérifiable, il suffit de demander Nathalie Zarena à La Traboule. Quant à Isabelle Plantier, ils étaient certains qu’elle était le nœud de l’affaire, le point de départ, alors forcément, ils voulaient savoir qui elle était, pour éventuellement retrouver la piste de Maria Chamrave.
Reste l’agence d’intérim. Pierre-Nicolas ne sait pas. Ne connaît pas cette agence. Ne sait même pas ce que veut dire ce sigle. La réponse, au moins une, est : Médical Intérim. En façade, infirmières, aides-soignantes, etc., mais aussi masseuses, esthéticiennes d’un genre un peu spécial, et Isabelle Plantier travaillait régulièrement pour cette officine.
— Et moi, je me tue à vous dire que je ne connais ni l’une ni l’autre. Pourquoi et par qui a été tuée Isabelle Plantier ? Répondez à cette question et vous saurez ce qu’est devenue Maria.
— Non mais écoutez-le, il veut nous apprendre notre boulot, je rêve !
Le troisième flic, qui semble être le chef, se lève, fait le tour du bureau. Il passe dans la lumière, approche son visage de celui du suspect.
— Il se fout de notre gueule ce petit con !
Il l’attrape par le col et le secoue comme un prunier.
— Tu nous prends vraiment pour des caves ? Alors dis-moi pourquoi ton adresse n’est pas aux Pâquerettes. À qui payes-tu ton loyer, là-bas ? Rien que pour ça, on peut te garder au frais un bon moment.
Il ne répond rien. Il commence à se dire que pour lui, la merde monte et qu’il n’est pas loin de boire la tasse.
— Un dernier détail. On est allé visiter ton ancien appartement à la Grande-Côte, il n’est pas bien joli à voir, tu aurais pu nettoyer un peu avant de partir, et dire au revoir à ton proprio. Il sera content d’apprendre qu’on t’a retrouvé, car tu n’as pas oublié que tu lui dois une petite somme à ce brave propriétaire ! Et ceux qui ont commencé ton déménagement, ils cherchaient quoi ? Tu peux me le dire ! Pas ton ours en peluche ni ton paquet de capotes. Tu ne trouves pas que ça fait beaucoup pour un seul petit couillon de ton espèce ?
Il le laisse tomber, poupée de son, toute molle. Une minute de silence. Puis brusquement :
— Voilà le marché. On oublie pour un temps ces broutilles, y compris les remboursements que tu mets dans ta poche quand tu fais le guignol devant les marmots. Mais tu nous rencardes sur les femmes Plantier et Chamrave. Tu m’entends ?
La porte s’ouvre d’un coup. Un grand type entre en gueulant qu’il y a du nouveau, qu’on amène du monde. Encore un copain à ce monsieur, une drôle de Pâquerette, toute noire.
Le commandant regarde Pierre-Nicolas avec un sourire bien denté.
— On va voir cette fois si tu continues à faire le malin !
Pierre-Nicolas ne s’attendait pas à retrouver Zico les menottes aux poignets. Il essaie de déchiffrer, de débrouiller les fils. Car si cet oiseau est mazouté, Pauline l’est aussi. Il ne parlera pas d’elle, ou alors elle serait là. Il décide de tenir sa ligne, en dire le moins possible, rester dans le rôle du benêt.
Zico joue à fond la carte de l’erreur judiciaire, et en rajoute pour qui veut l’entendre. Un vrai griot. « Chemin faisant, me promenant au bord de l’eau, je passe devant la maison en question, présentement j’entends crier, j’identifie une voix de femme. Je frappe à la porte, j’appelle, aucune réponse ne me parvient. J’insiste, je pense que peut-être il y a quelqu’un en danger. Je secoue la porte, elle est bien trop solide. Je décide alors de passer par derrière. Je suis très surpris, en visitant les lieux, de constater qu’il n’y a personne à l’intérieur. C’est tout. Présentement je ne sais rien de plus. Je vous le jure ! »
Les policiers n’en croient pas un mot.
— Arrête tes histoires. C’est que du flan. Tu cherches à gagner du temps, à noyer le poisson et à protéger tes complices. L’autre zèbre là, ne fait pas de difficulté pour te reconnaître. Hein !
Il interpelle Pierre-Nicolas qui ne se fait pas prier pour confirmer qu’effectivement ce monsieur  habite aux Pâquerettes. Qu’ils se sont croisés à plusieurs reprises et se saluent en bons voisins. Ce que confirme Zico. Qu’aux Pâquerettes il y a une vraie vie de quartier, que la solidarité n’est pas un vain mot et…
La coupe est pleine. Le commandant passe au chapitre suivant.
— C’est bon ! Et Pauline André ?
Zico blêmit, autrement dit vire au chocolat rance, demande s’il peut avoir un verre d’eau. Pierre-Nicolas ne remarque pas le trouble et répond qu’il l’a rencontrée le même soir que Maria. Elles étaient ensemble. Depuis, il ne l’a revue qu’une fois ou deux, et lui a à peine adressé la parole.
Le triumvirat se concerte et décide d’un interrogatoire séparé des deux loustics. Zico est emmené dans un autre local. Pierre-Nicolas dans sa cellule, il commence à s’y sentir presque à l’aise. On lui signifie la prolongation de sa garde à vue. Le commandant précise que compte tenu des antécédents de M. Angelo Papanopoulos il pourrait tomber sous le coup de la loi antiterroriste, ce qui changerait le résultat de l’addition finale. À lui de réfléchir. Ce qu’il fait.
    Je donnerais cher pour être dehors et savoir ce qui s’est passé. Que devient Pauline ? Que fait Nathalie ? À cette heure elle doit être au courant de mon arrestation ? Où est Maria ? Enfin bon, je suis quitte pour passer la nuit ici, c’est à peine moins confortable que chez moi. Chez moi…


        Nathalie et le capitaine sortent du commissariat. Elle  aurait voulu parler à M. Sorin, cela n’a pas été possible. L’affaire est plus grave et plus complexe qu’elle ne l’imaginait, il est question de lien avec une organisation terroriste. Nathalie n’en croit pas ses oreilles. Non, pour elle Pierre-Nicolas n’a pas l’envergure d’un poseur de bombe, à moins qu’il ne soit manipulé ou utilisé comme bouc émissaire. Elle fait part de ses réflexions au policier, il pense que ce Pierre-Nicolas « Kanto » ne dit pas tout. D’après ses collègues c’est un personnage trouble, son casier  est vierge mais il n’a actuellement aucune adresse légale ni de travail fixe, il est par ailleurs fiché comme ayant été un militant actif dans les mouvements de chômeurs et d’intermittents du spectacle.
Le capitaine pose la question à la journaliste : Que sait-elle de lui ?
Elle avoue qu’elle ne sait rien, un ami le lui a présenté, c’était l’occasion pour elle de publier un article d’investigation. Elle a bien remarqué qu’il avait parfois un comportement étrange, elle évoque la sortie au Lézard Bleu, mais à part cela…
— C’est Pauline André qui a renseigné la P.J. Il semblerait qu’elle le connaisse beaucoup mieux que vous.
Moue dubitative de Nathalie, elle commence à douter de la sincérité de son informateur favori. Qui a-t-il vu l’autre soir ? Pourquoi ne lui a-t-il rien dit, et pourquoi n’a-t-elle pas insisté pour savoir ?
Dorno, protecteur, lui pose une main sur l’épaule.
— Le mieux que vous ayez à faire, c’est de rentrer chez vous, de vous reposer. Je vous appellerai dès qu’il y aura du nouveau. D’accord ?
Pas de réponse.
— Écoutez, mes collègues vont cuisiner Aristide Bienveillant, alias Zico, et Angelo Papanopoulos. Après ils verront pour votre… ami ?
Elle sent le scoop lui échapper, c’est maintenant que tout se joue, elle a encore une longueur d’avance, au moins sur la concurrence.
    Est-ce que je dois aller parler à Pauline ou attendre qu’il soit sorti ? À moins que je n’aille la voir dès ce soir. Je me pointe chez elle et… Je ne la connais pas, elle ne me connaît pas, ma seule introduction c’est l’autre zozo, mauvaise pioche. Pour Maria, et si c’était mon article qui les a fait fuir de leur planque ? Pauline André pourrait m’en vouloir… quel sac de nœuds. Bon, il n’a pas fini de me coller l’autre là. Garde-le dans ta manche, c’est un bon filon. Elle se dégage en douceur et lui fait face.
— Croyez-vous qu’ils puissent faire du mal à Maria ? Je veux dire, à cause de moi, de mes papiers.
Réponse normande et diplomatique.
— Peut-être oui, peut-être non. Ont-ils même lu cet article ? L’accident de leur complice a dû précipiter les choses. Ne vous faites pas de souci, l’enquête progresse, et je vous l’ai déjà dit, je vous tiendrai informée.
Elle ne paraît pas convaincue, pour elle il faut continuer à chercher, faire un vrai boulot d’investigation. Elle a trop fait confiance à Pierre-Nicolas, et pourtant, elle sent qu’il est au cœur du mystère, que c’est par lui que cette histoire tordue trouvera son dénouement.
— Je devrais peut-être retourner voir Françoise Dunoyaux, elle sait, je suis certaine qu’elle sait. L’avez-vous fait surveiller ?
— La P.J. s’en occupe, ne vous inquiétez pas. Et s’il vous plaît, restez à l’écart, ce sont des gens dangereux. Vous avez vu de quoi ils sont capables, je n’ai pas envie de retourner à la pêche. Croyez-moi, je vous tiendrai au courant heure par heure. Quoi qu’il arrive !
Elle concède que pour ce soir, il a sans doute raison. Elle consulte sa montre. Il est encore assez tôt pour faire passer un nouvel article, elle a un peu de grain à moudre mais il lui faut faire vite.
En bon chevalier servant, Il se propose pour la raccompagner.
— Ce n’est pas la peine. Je connais le chemin. Merci. À demain.

En arrivant au journal, elle apprend que Bob a déjà pissé la copie.
Folle de rage elle se précipite dans le bureau du rédac-chef. S’en suit une homérique dispute, elle résiste, argumente et finit par l’emporter, ses informations sont plus récentes et de première main.
Elle s’installe devant son ordinateur et commence à rédiger. Les dernières phrases de Medvenitch résonnent dans sa tête.
« Dites le minimum, des faits, rien que des faits, pas de spéculations, préserver toutes les chances de retrouver Maria Chamrave rapidement, et vivante. La famille est influente, je ne veux pas avoir un procès sur le dos »
Mission accomplie, Medvenitch donne le feu vert.

Sur le chemin du retour, elle s’achète un kebab et le mange en marchant. Place Saint-Nizier, lumière entre chien et louve, un homme en uniforme est en faction devant l’entrée de son immeuble.
Elle frissonne, s’avance.
    Qu’est-ce qu’il y a encore ? Je commence à en avoir marre, j’aimerais bien qu’on me laisse en paix cinq minutes.
Le gardien de la paix l’interpelle.
— Mlle Zarena ?
Aïe, c’est pour ma pomme.
Elle opine du chef.
— J’ai une mauvaise nouvelle. Votre appartement a été cambriolé cet après-midi. Votre voisine nous a prévenus, nous n’avons pas eu le temps de vous joindre.
Soupir, elle avale une bouchée et suit l’agent. Il la prépare à ce qu’elle va découvrir, lui dit de ne pas prendre peur, tout est en l’air, du travail de professionnel. Dans l’escalier il se retourne et lui demande si elle est bien assurée. Elle hausse les épaules, bouche pleine, il n’y avait rien de grande valeur chez elle.
— Tout de même, vous allez voir.
Ils arrivent sur le palier, elle fait un pas dans l’appartement.
Elle reste muette, pétrifiée et éclate en sanglots. Sous ses yeux, vision d’apocalypse, de haine, acharnement à faire le mal, à faire mal, plus mal qu’une blessure dans la chair. La bibliothèque est renversée, les livres déchirés, les plantes vertes dépotées et réduites en charpie, les disques éparpillés et piétinés, la chaîne stéréo défoncée. Plus rien n’est intact, coups de couteau dans les tableaux, dans les coussins. La chambre a elle aussi subi le passage des barbares, le matelas est éventré, les tapisseries et la moquette lacérées, les vêtements transformés en lambeaux. Dans la cuisine, la porte du frigo a été arrachée, bouteilles vidées, boîtes de conserve ouvertes et répandues sur le sol. Rien, absolument rien n’a échappé au carnage.
Nathalie pleure, sa gorge lui brûle, ses yeux lui brûlent, impression que quelqu’un est en train de l’étrangler, qu’une main s’agrippe à son cou et serre, serre inexorablement.
L’agent redresse une chaise.
— Asseyez-vous, reprenez vos esprits. Si vous voulez que je vous dise, ce n’est pas un cambriolage ordinaire. Cela ressemble plutôt à un règlement de comptes. Vous ne voyez pas qui pourrait vous en vouloir au point de…
Elle craque, qu’on la laisse tranquille, qu’il parte, elle veut être seule !
Ses traits sont tendus, ses lèvres tremblent, elle serre les poings. Il essaie de la rassurer, il comprend, le choc est dur à encaisser, mais… Le regard de Nathalie est si tranchant, si froid, qu’il coupe la parole.
Le gardien de la paix révise son stage de psychologie des victimes, ne retrouve pas le bon chapitre.
— Bien. Je vais vous laisser. Veuillez signer ce papier, s’il vous plaît. Vous passerez demain matin au commissariat. Nous enregistrerons votre plainte, si toutefois vous désirez porter plainte.
Elle signe et le pousse vers la sortie.
La voisine est en robe de chambre, son chat angora dans les bras, elle assiste au départ de l’agent. Nathalie lève les yeux sur Mme Sidonie.
— C’est moi qui les ai prévenus. En descendant César, j’ai vu votre porte entrouverte, j’ai appelé, personne ne m’a répondu, je me suis permis de pousser, et je vois, un vrai ouragan. Je vous jure, j’étais chez moi tout l’après-midi, je n’ai rien entendu. Rien du tout. Et César n’a pas bronché, incroyable, non ? Avez-vous besoin de quelque chose ? Si je peux rendre service.
Nathalie esquisse un quart de sourire pâlot, la présence de madame Sidonie lui fait du bien, elle la remercie. Celle-ci propose.
— Voulez-vous venir un moment chez moi ? Je vous offre un petit remontant, juste une goutte.
Trois cognacs bien tassés, un coup de fil au serrurier, Nathalie, la haine au ventre, retourne à La Traboule, persuadée que ce qui vient de lui arriver est directement lié à son enquête sur la disparition de Maria.
    S’ils croient m’intimider de cette façon, ils se trompent. Je ne suis pas du genre à me laisser faire et encore moins à me taire. Ah ! On veut entraver la liberté de la presse ! S’ils s’imaginent que c’est facile, ils vont comprendre leur erreur. Medvenitch n’a pas intérêt à me mettre des entraves dans les pattes, je lui casse les dents s’il le faut. Je devrais peut-être appeler… non, plus tard, il ne ferait que me retarder en posant mille questions.

à suivre...
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Vendredi 9 mai 2008
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Le début à la rubrique Textes / Roman

                    Aux aurores, enfin presque. La voix de Zeus en colère tonne, tempête force 13, ça tangue, ça roule, ça chavire.
— Pti-Péni ! Oh Pinuchon de mes deux ! Bouge tes miches, ouvre tes mirettes !
La limace interpellée a du mal à sortir du torchon, engluée, baveuse, elle cherche l’air, se demande ce qu’elle a fait pour mériter ça, nom de Zeus.
— Y a les keufs en bas, ils te cherchent. Ils sont un max de paquets. Ils font toutes les montées. Ils seront là dans pas cinq minutes !
Le gastéropode tousse, crache, se mouche dans ses doigts, ses boyaux se tordent, lâchent un pet foireux, le drap qui colle, ça schlingue. Le matelas verse par tribord, la momie roule, se débat, se recroqueville puis émerge de son cocon, plus larve que papillon. Fernand le secoue en criant que ça urge, qu’il y a le feu.
Pti-Péni croise le cadran de son réveil et n’en croit pas les aiguilles : sept heures et demie. Pour un dimanche il aurait préféré les croissants au lit !
— Bouge-toi ! Je te dis que la volaille grippée veut te cueillir.
Du poulet au pti’déj’, en voilà une drôle d’idée.
Soupirs et bâillements, l’œil éteint, du smog dans le bocal. Une plaquette de Delvinal bien entamée traîne à côté du lit. Sensation terreuse dans la bouche, Pierre-Nic’ articule péniblement.
— Même plus moyen de glander au pieu le jour du saigneur des agneaux. Bon, d’accord, je passe mon temps à dormir, mais avec cette chaleur, c’est excusable.
Fernand reste un peu médusé.
— Mais merde ! Qu’est-ce qui t’arrive ? T’as entendu ce que je viens de te dire ? Les poulagas sont en bas et pas de bon poil, c’est toi qu’ils cherchent. Tu ne vas pas te laisser embarquer ?
Voix de petit garçon pleurnichard pris en faute.
— J’ai rien fait moi.
Fernand le bouscule, il se retrouve illico dans les cordes, compté dix. Fernand module et adopte le ton paternaliste, quelque chose qui cloche, il ne l’a jamais vu dans cet état. Il aperçoit la plaquette de cachets, l’agite sous le nez du morveux.
C’est quoi c’te merde, t’en as pris combien ?
Il ne sait plus, il se dégonfle, il veut se rendre, ça ne l’amuse plus, il ne remettra pas les pieds aux Pâquerettes, il les aime tous, il pensera à eux du fond de sa cellule.
Fernand le traîne sous la douche, froide. Il passe dans la cuisine, fait chauffer de l’eau et prépare deux tasses, le pot de café lyophilisé est sur la table.
Détrempé et fébrile, Pti-Péni réapparaît, légèrement moins dans les vapes, il essaie de s’habiller. Boutonne Jules avec Paul… Il est prêt.
— Tiens, bois ça.
Il grimace en avalant le liquide amer et trop chaud. Il ramasse son portefeuille, son antique passeport. Fernand tente une dernière fois de le convaincre.
— À mon avis, tu fais une connerie, on peut encore arranger le truc.
Pierre-Nicolas secoue la tête, respire un grand coup et le plante là, debout, son café à la main. Il descend l’escalier, un peu au radar, des bruits de voix derrière les portes, des cris en bas, il y a de la tension dans l’air.
    Va-y roule ma poule, roule ta boule, boulingrin, grain à moudre… J’ai peut-être un peu forcé la dose. Qu’est-ce qu’ils me veulent ? Enfin bon, autant qu’ils ne me trouvent pas dans ce trou à rats.
Un groupe de lascars monte en courant, le bouscule, ils auront une meilleure vue de la terrasse, et un bon pas de tir.
Le ciel est limpide, un petit air frais coule du nord, le monde semble plus léger. À cinquante mètres, un rassemblement autour d’une estafette estampillée « Police ». La présence de ces messieurs ne passe jamais inaperçue aux Pâquerettes. On frise l’émeute, les braises sont encore vives et prêtes à s’enflammer. Sur les parkings alentour on voit nettement les traces noires des voitures incendiées naguère.
Pierre-Nicolas n’hésite pas, il se dirige vers le fourgon.
Arrivé à destination, on s’écarte pour lui livrer le passage, les langues se calment, les mains rejoignent les poches bourrées de caillasses. Une caméra pointe son museau, un « correspondant local » a eu le temps de prévenir la presse.
Pti-Péni se redresse, fait face aux policiers, deux sont en civil, un grand nombre en panoplie Robocop. La caméra s’avance, clap première. Le héraut sort sa tirade.
— Bonjour, messieurs. J’ouïs causer que vous me cherchiez, me voici, je suis à votre entière et totale disposition.
Petite révérence un poil surjouée. Il est immédiatement entouré, ceinturé. L’un des policiers en civil se présente et lui demande s’il est bien monsieur Pierre-Nicolas Sorin. Le sus-nommé tend son passeport, l’assermenté exhibe un papier en forme de commission. Pierre-Nicolas n’a le temps que d’un rapide coup d’œil avant d’être embarqué dans le panier à salade.
Il réussit à se retourner et à lancer à la cantonade :
— Moriturus te salutat. Et ne vous en faites pas, gardez-m’en une au frais, hein ! Je compte sur vous !
La portière se referme sèchement, quatre agents montent en sa compagnie, pas vraiment pour la lui tenir, la compagnie. Le fourgon démarre, encadré par plusieurs voitures, gyrophares allumés, mais pas de sirène, sans doute est-il un peu tôt pour réveiller la remuante jeunesse du quartier. Plusieurs impacts sur la tôle, instinctivement les têtes rentrent dans les épaules. Ce n’est qu’un au revoir, pour le principe, respecter les traditions et s’alléger les poches.
Pierre-Nicolas s’informe de la destination, on l’emmène au commissariat central, police judiciaire. Il aimerait savoir le pourquoi de ce déploiement de force, qu’une simple voiture avec chauffeur eût suffi. Pas de réponse, regards sombres, il laisse tomber. L’estafette remonte le quai en direction du centre. Dix minutes plus tard, ils pénètrent dans l’enceinte du château fort.
Longs couloirs éclairés au néon, agitation, portes qui s’ouvrent, claquent, allées venues incessantes, la ruche de la sécurité.
On lui fait vider ses poches, signer un formulaire.
— Entrez ici et attendez.
Il entre, la serrure claque derrière lui. La pièce est nue, murs blancs plus très nets ornés de graffitis régulièrement effacés, en face un banc scellé au mur. Il s’installe et attend. Il aperçoit l’œil noir fixé sur lui, il sourit, normal puisqu’il est filmé.
    Quel con de ne pas avoir appelé Nathalie. Au moins elle saurait où je suis. Bah, qu’est-ce que cela aurait changé ? Avec un peu de chance elle l’apprendra en regardant la télé. Soyons philosophe et parions qu’ils ne vont pas me faire poireauter là trois heures, après tout je peux finir ma nuit. Ce Fernand tout de même… Qu’est-ce que j’ai encore foutu hier soir ?
Il s’étend, ferme les yeux, croise les mains sur son ventre et essaie de trouver une respiration régulière.
    Zen mon gars. C’est le moment de mettre en pratique ce que tu as appris. Relaxation, respiration lente, ne plus penser à rien.


        Nathalie s’est accordée une grâce matinée dominicale, mais là, l’heure tourne, elle aussi, dextrogyre dirait un entomologiste averti. Sur la table du salon, La Traboule-Dimanche.
La veille au soir, juste avant le bouclage, âpre dispute avec le directeur de l’édition dominicale, Medvenitch en soutien, elle défend son bout de gras, affirme mordicus qu’il y a un lien entre Isabelle Plantier et Maria Chamrave, disparues le même jour aux Pâquerettes ! Il faut coller à l’info, lundi le soufflé risque d’être retombé. Elle explique, un  rien didactique.
Primo : Mlle Chamrave a vu ceux qui ont jeté Isabelle Plantier à l’eau, ce n’est pas possible autrement.
Secondo : Par un concours de circonstances extravagant, la police met la main sur un homme impliqué dans le meurtre et l’enlèvement.
Moralité : Dans les vingt-quatre heures, il va y avoir de l’inédit et tous les concurrents seront au parfum.
— Il faut que mon article paraisse demain matin !
Le directeur lève les bras au ciel.
— Il faut ! Il faut ! C’est encore moi qui décide dans cette maison ! Vous n’avez pas la moindre preuve, que des intuitions, des déductions. Miss Sherlock ! Il me faut du concret, des faits !
Des faits ! Elle en a à revendre, un meurtre, une disparition, une interpellation, que lui faut-il de plus ? Il veut des assurances.
— Ce type, celui qu’ils ont arrêté, êtes-vous absolument certaine qu’il soit impliqué ? Bob a tâté le terrain à la Crim’, pas la moindre fumée.
— Un, il me suit. Deux, il bousille ma bagnole. Trois, il se fait emboutir devant chez les parents de la disparue, avec une arme sur lui ! Bob vient d’allumer l’incendie et nous allons nous faire griller.
Le dirlo finit par céder, en y mettant les formes. Si jamais elle les plonge dans la mouise, c’est elle qui saute. Il n’y aura pas de parapluie. L’article est en page 4.

        Nathalie regarde voler les mouches, elle attend les réactions. Silence radio, elle commence sérieusement à s’impatienter.
    Midi et toujours rien. Cet imbécile de Pierre-Nicolas, je le retiens celui-là, je vais te lui passer un de ces savons, il doit être en train de cuver je ne sais où, sous un pont ! En revanche, que Dorno fasse le mort… là, je ne comprends pas.


            Le capitaine Dorno a lu l’article. Mais il a mieux à faire, veiller un mort, pas tout à fait, mais ça y ressemble. L’homme de l’accident, encore non identifié, est toujours dans le coma. Les médecins sont optimistes, une question d’heures. L’É.E.G. s’améliore et le scanner n’a révélé aucune lésion grave.
    Si je réussis à le faire parler, la route de l’avancement s’ouvre. Et rien que pour voir la tête des copains, la Judiciaire doublée par un flicaillon de quartier.
Il se construit son roman-feuilleton en attendant que le dormeur ait enfin les idées claires. Ce qu’il ne sait pas, c’est que les « Judicieux » ne restent pas inactifs, ils remontent activement et avec succès la piste de l’agence M.E.D.I.N. Pour une petite sirène, Melle. Plantier frayait avec les requins et savait attirer le merlan dans ses filets.


            Nathalie n’en peut plus, elle craque. Aucun écho, à croire que le journal n’est pas sorti dans les kiosques.
Il faut que je bouge, je ne peux pas rester là comme une gourde. Dorno a peut-être une bonne excuse pour couper son téléphone, quant à Pierre-Nicolas, il dira ce qu’il voudra, je vais te le dénicher aux Pâquerettes cet étourneau de malheur. S’il imagine que je compte pour du beurre, il se le met jusqu’au coude, en restant polie. La Nathalie, elle est bien bonne pour rendre service, on voudrait bien coucher avec, et puis hop ! kleenex ! J’en ai marre.
Elle sort, monte dans sa voiture, fait ronfler le petit moulin et laisse de la gomme sur le goudron.
    Non, tu ne vas tout de même pas te mettre à pleurer, ce n’est pas le moment. Tu aurais l’air de quoi ? Ce petit mec n’en vaut vraiment pas la peine. Pense un peu à toi. Joue-la femme dynamique et sûre d’elle. Tu l’auras ton scoop de l’été, tiens bon. C’est le métier qui rentre diraient les vieux. Allez ! Je me paye le luxe de me garer en bas de chez lui.
Le quartier est tranquille, des enfants, des femmes en costumes traditionnels, des ados qui s’emmerdent, il manque les hommes. Où sont-ils ? Devant la télé, au café P.M.U., mystère… Nathalie descend, un regard vengeur sur la rayure, puis sur les étages de la tour.
— M’dame, vous venez voir Pti-Péni ?
Le gosse l’observe, une huitaine d’années, mine dégourdie, quatrième génération, mi-souriant, mi-méfiant. Elle ne comprend pas tout de suite, elle ne connaît pas de « Pti-Péni ».
— Les fucks sont nuvs le pécho ce nitam’. Ça a fait un buzzz, lamec j’te jure. Y avait la télé, trop grave.
Elle reste un peu interloquée, le temps de basculer en position traduction automatique.
— Qu’est-ce que tu me racontes ? Tu veux dire que la police a arrêté Pierre-Nicolas ? Comment l’appelles-tu ?
— Pti-Péni. Tu l’connais ou tu l’connais pas ? Tu fais quoi là ? T’es une sossas la vie d’ma mère !
Le ton devient agressif, le gamin crache aux pieds de l’étrangère. Nathalie réagit assez vite pour éviter le clash.
— Je suis une amie, nous avions rendez-vous en ville ce matin, c’est pour ça, je m’inquiète, c’est tout, je ne suis pas une… Comment tu dis ?
— Une meuf assistante sociale, douk’tu sors ? Le Pti-Péni ils l’ont tufou en gav’, trop tôt j’te jure.
Elle décode et sent l’harissa lui monter dans les narines. Pierre-Nicolas en garde à vue. À ce moment précis, les oreilles du capitaine sifflent désagréablement. Il n’en comprend pas la cause.
    Ah le faux-cul ! Il m’a fait ce coup en douce.
Elle remonte dans son bonbon rose et bonhomme Michelin se frotte les mains. Le petit bolide roule à vive allure, les feux tricolores ne semblent plus vraiment le concerner, pas plus que les priorités à droite et les coups de klaxons.
Arrêt grinçant devant le commissariat du septième.
Dans le hall, le planton de service l’interpelle. Un commissariat n’étant pas un moulin des quatre vents, il veut savoir qui elle est et où elle va.
Nathalie s’excuse, elle doit parler au capitaine Dorno, c’est extrêmement urgent.
Oui mais voilà, il n’est pas là. Il n’est pas non plus au restau du cœur, non, du coin, et coup de théâtre final… Il n’a procédé à aucune interpellation ce matin, ni aux Pâquerettes, ni ailleurs.
Mais alors… qui ? Se demande-t-elle.
— Ça, je ne sais pas mademoiselle. Sans doute une brigade spécialisée, il faut voir avec le Central.
Y aurait-il des poulets télépathes, effet secondaire de la grippe ?
— Et M. Dorno, vous ne savez vraiment pas où je peux le joindre ? C’est important. Son mobile est coupé. Personne ne sait ? Ses collègues ?
Elle la joue enfant perdu un jour de visite du pape. L’agent de service compatit, et puis avec les journalistes, les directives demandent d’avoir du doigté.
Il décroche, parle avec plusieurs postes. Nathalie piétine, elle ne comprend plus ce qui se passe. Le hall résonne de son cri.
— L’hôpital !
Éclair de génie. Elle plante là le planton qui la regarde partir en courant, le combiné suspendu.
Mais que tu es nulle ma pauvre fille. Il ne peut être qu’à l’hosto. Et de toute façon, il faut que je sache où en est l’accidenté. S’il a passé la nuit.
Nouveau départ formule un. L’idée qu’un policier puisse ne pas être de service un dimanche ne lui traverse pas un instant l’esprit. Pourtant Maigret était pêcheur à la ligne.
Au service de réanimation, l’infirmière de garde ne veut rien savoir. Les visites sont interdites, elle ne peut rien dire, secret professionnel oblige. Nathalie la cuisine, un policier est-il passé voir cet homme ? Celle-ci fait savoir avec un agacement visible qu’elle ne travaille pas pour une agence de renseignements et répète qu’elle ne peut rien communiquer concernant une personne hospitalisée. Nathalie s’énerve.
— Et moi, je vous dis que la vie d’une jeune femme est en jeu et que je dois absolument voir ce flic !
Regard vague et un peu gêné de l’infirmière. Une voix résonne.
— Qu’est-ce que vous lui voulez à ce flic ? Lui raconter des histoires à dormir debout pour pouvoir écrire un bel article, en exclusivité, comme celui de ce matin ?
Le capitaine, un léger sourire aux lèvres, la contemple, satisfait de son petit effet. Nathalie, sous tension, le bombarde de questions, sans préalable. Est-il réveillé ? A-t-il parlé ? Sait-il qui a arrêté Pierre-Nicolas ?
La meilleure défense étant l’attaque, il tire à son tour une salve. Connaît-elle oui ou non le chauffeur de la voiture ? Qui est réellement son informateur ?
Sur sa lancée elle élude et recentre.
— Bien sûr que non ! Je ne connais pas ce type, mis à part que c’est lui qui m’a cabossée. Il m’a repérée quand je suis allée voir la coloc d’Isabelle Plantier. Il m’a suivie. Mais c’est complètement par hasard qu’il a cogné Pierre-Nicolas.
Dorno marque le point, il profite de son avantage.
Qui est ce Pierre-Nicolas ? Que vient-il faire dans la partie ?
L’impasse, elle avoue, profile bas. C’est lui qui l’a informée de la disparition de Maria, il habite aux Pâquerettes. Pourquoi l’ont-ils emmené ?
Dorno saisit l’opportunité d’une conversation en tête-à-tête. Il était au courant de l’opération aux pâquerettes mais n’avait pas fait le lien avec l’informateur de Nathalie. Il l’emmène dans une petite salle, genre salle d’attente, le coin sinistre par excellence.
— Si je vous comprends bien, un certain Pierre-Nicolas a été arrêté ce matin ?
Toujours sur les nerfs, elle s’énerve.
— C’est ce que je vous répète depuis une heure ! Mais par qui ?
— On se calme. Vous allez tout me raconter depuis le début, fini de jouer les agentes trop spéciales. Pour commencer, ce Pierre-Nicolas, c’est lui le fameux « Kanto », celui que « tout le monde » connaît ?
— Oh, ça va ! C’était pour gagner un peu de temps. Vous n’allez pas en faire un plat !
Il sent qu’elle va lâcher prise et qu’il ne doit pas la brusquer. Un distributeur trône près de l’entrée. Il lui offre un café.
— Vous lui auriez sans-doute évité de sérieux embêtements en m’en parlant tout de suite. Entre autre son arrestation de ce matin.
— Par qui ?
Il préfère conserver son atout en poche, d’autant que selon ses sources il serait question d’un trafic de stupéfiants en lien avec un réseau international.
— Commençons plutôt par le début. Il était une fois…
— Mais…
Changement de ton, du confident au grand méchant, les classiques.
— Il n’y a pas de « mais », moi aussi je peux vous embarquer, pour complicité, et votre belle carte de journaliste, envolée.
Touchée coulée, elle baisse pavillon et se met à table, elle dévide la bobine, depuis sa rencontre avec Pierre-Nicolas. Du coup, il adopte le style grand frère.
— Vous voyez, ce n’était pas si difficile. Vous n’avez rien oublié ?
— Non. Mais lui, il en sait plus que moi. Il faut le faire sortir.
— Plus que vous, mais moins que l’autre là-haut qui est en train d’émerger. Les toubibs n’ont pas voulu que je lui parle, je vais les speeder un peu. Et je crois que votre « ami » est en train de devenir une vedette, catégorie grand banditisme.
Quoi !
On frappe à la porte. Elle s’entrouvre. L’infirmière pointe son nez. Elle s’adresse au policier. Il y a un de ses collègues qui le demande, il dit que c’est urgent.
Il sort.
Nathalie attend, ce qui dans une salle d’attente est tout à fait banal. Elle appelle François, elle tombe une nouvelle fois sur sa messagerie.
Cinq minutes, tout au plus, Dorno réapparaît.
— On avance. Nous venons d’identifier notre homme, c’est un citoyen grec, Angelo Papanopoulos, connu pour ses activités dans les milieux de la prostitution, fiché par Interpol, il a déjà fait de la prison en Grèce pour trafic de drogue et proxénétisme. Du beau gibier. Il ne me reste plus qu’à tailler une petite bavette avec ce brave homme. Si jamais il parle, vous tenez votre scoop.
Il ressort, très fier de lui. Elle s’en va faire un tour à l’extérieur, elle craint les odeurs d’hôpital. Nouveau coup de fil, cette fois au journal pour annoncer l’identification du suspect, elle apprend que Bob a pris l’affaire en main suite à l’arrestation de ce matin aux Pâquerettes. Elle enrage.
Dans les allées du parc, des gens en pyjama discutent.
    Étrange idée que de passer ses vacances ici. Je délire. Ils ne passeront peut-être pas l’été. En attendant j’ai encore des progrès à faire, finalement, il m’a retournée comme une bleue, et cette façon de me dévisager. Il essaierait de me draguer que… Je ne vais tout de même pas me sortir un flic. J’aurais l’air de quoi au boulot ! Et Pierre-Nicolas, qu’est-ce que c’est que ce trafic, lui en gangster, je ne peux pas y croire, il m’aurait manipulée depuis le début… Laisse filer, tu feras le point en eau calme. Il ne me reste plus qu’à être patiente. Quelle horreur !


à suivre...
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Lundi 28 avril 2008
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Le début à la rubrique Textes / Roman


                    Aux Pâquerettes, même attente. Pauline est affalée sur son lit, un caleçon sur les fesses, un tee-shirt sans forme sur le dos, de larges taches de transpiration sous les seins. À côté d’elle, en guise de gardes du corps, Cricri, Karim et Chung, ses voisins de palier. Vingt-deux, vingt-trois ans, ils habitent ensemble dans deux appartements réunis à coups de masse. La mondialisation de la précarité, communauté Blanc, Beur, Jaune, il manque le Rouge et le Noir.
Pas ou peu de paroles échangées, trop chaud pour le moindre effort, soulever et reposer sa boîte de bibine relève déjà de l’exploit sportif. À intervalles réguliers l’un des trois roule un joint et le fait circuler.
Le temps passe sans en avoir l’air, ni le vent.

        À un vol de mouette, Pierre-Nicolas, réveil en douleur, tête lourde, bouche sèche, peau moite, nez dans le poisson chou-fleur. Autour de lui tout pue le pipi de chat, la sueur rance, le vieux pied mycosé. L’idée de s’habiller, de faire l’inventaire, plus rien de propre à se mettre. Il faudrait faire un peu de lessive, urgent même. Il se dit que ce serait bien si Nathalie le laissait utiliser sa machine à laver, technique d’approche. Faudra qu’il le lui demande.
Dix-huit heures dix-neuf.
Je dois être malade, c’est pas possible de dormir autant, si je me laisse aller, je vais finir par pioncer vingt heures par jour. Qu’est-ce que je fais ? Descendre chez Lucien, boire un grand truc frais et bigophoner aux filles. Pauline ou Nathalie ? Et Irène, y’en a une de trop… Nath en duplex, Pauline en direct. C’est ça le bon choix.
Deux poignées de minutes plus tard…
Nathalie est en rogne, elle lui demande ce qu’il fiche de ses journées, et pourquoi il ne se décide pas à avoir un mobile comme tout le monde ! Elle est pressée, elle doit partir, il y a une conf’ de presse à la préfecture suite à un accident sur l’autoroute, un car de Belges s’est renversé. Elle demande.
— Où es-tu ?
— Cool, baby, cool. Je me réveille à l’instant.
— Quoi ! Tu charries ! Écoute, je ne suis pas d’humeur, il faut que j’y aille, bouge-toi ou laisse tomber !
Il défend sa peau, il a reconnu la Sierra et va voir Pauline pas plus tard que tout de suite.
— Okay, tu me tiens au jus. Salut.
Tût… Tût… Tût…
Sa cote est à la baisse. Il ne lui reste plus qu’à se jeter dans les pattes de la tigresse du Bengale. Un dernier pour la route. L’air est lourd, humide, l’odeur de marée persistante et obsédante. Une mouette passe en poussant son cri. Il arrive au pied de l’immeuble de Pauline.
    Qu’est-ce que je vais lui raconter ? Ou plutôt ne pas lui dire ? Pas de gaffe, la faire causer le plus possible, ne pas m’engueuler avec elle. Parler concret et surtout au présent.
Arrivé devant la porte, il la pousse et s’annonce. Une voix d’outre flasque le guide vers le salon.
— Salue P’tite-Pine. On t’attendait. Tu veux une bière ? Elle est encore presque fraîche. Installe-toi.
Il salue à la ronde, attrape une canette. Les trois zones sont là, écroulés. Dans un coin, un peu à l’écart, Boris sirote l’air de rien. Pauline, plutôt de bonne humeur, lance la conversation.
— T’as l’air d’une carpe dans un sauna et en plus tu ne t’es pas rasé depuis la dernière pluie. Il ne faut pas te négliger mon mignon. Tu risquerais de ne plus plaire aux filles !
— Je prends le compliment et le conseil. Pour ce qui est des filles, elles ne m’ont jamais couru après, rasé ou pas. Et puis, vous-même, chère amie…
Pauline fronce les sourcils, l’évocation est déplacée.
Karim, le moins avachi du lot, donne le signal. Les trois se lèvent comme un seul pachyderme fatigué, font la bise et quittent les appartements de la dame.
Face à face, légère détente de part et d’autre. Les voilà tranquilles pour causer.
D’un regard, Pauline désigne Boris. Elle enchaîne sans lui laisser le temps de réagir.
— Il paraît que tu mènes ta petite enquête perso ?
Il la regarde un moment, indécis. Elle poursuit.
— Tu as appris quelque chose ?
Il aurait préféré avoir la main sauf qu’il n’a pas beaucoup de cartes et un seul atout. Il essaie de gagner du temps.
— Une enquête, c’est beaucoup dire. Simple curiosité, j’aimerais bien comprendre pourquoi le jour où une fille me regarde, elle se sent obligée de disparaître. Et puis, il y a l’autre, celle qu’on a retrouvée dans l’eau. Coïncidence ?
Pauline allume une cigarette, lui en propose une, il accepte.
— Tu penses aussi qu’il y a un rapport ? Personne ne la connaissait cette nana.
— Le jour, l’heure, le lieu, tout concorde. Je veux bien croire au hasard, mais… Toi, tu dois bien avoir un avis sur la question, tu connais Maria bien mieux que nous tous. Aurait-elle pu faire une fugue ? Sans dire un mot, sans la plus petite allusion, sans que toi qui vivais avec elle, tu ne te doutes de rien ?
Pauline est mal à l’aise sur ce terrain, Maria était son mur porteur, sa poutre maîtresse, elle avait construit son avenir sur elle.
— Je ne sais plus. Je suis dans le brouillard. Au début, j’ai cru au coup de cafard, qu’elle avait eu envie de se changer les idées, puis à l’accident, à l’agression. Mais depuis le temps elle serait revenue ou on l’aurait retrouvée. Aujourd’hui, je suis prête à croire n’importe qui, n’importe quoi. C’est qui la fille qui était avec toi au Lézard ?
L’attaque est franche et directe. Pauline ne fait pas mystère de la visite des hommes du Lézard-Bleu.
— Ils vous ont suivis aux Pâquerettes, ensuite ils n’ont pas eu grand mal à me retrouver, ils sont venus me demander des comptes et savoir si je vous connaissais.
Pierre-Nicolas explique que Nathalie est journaliste et qu’elle s’intéresse au cas de la fille du Rhône. C’est lui qui a parlé de Maria espérant ainsi faire avancer le schmilblick.
Pauline n’apprécie pas le risque de publicité, elle lui demande de s’occuper de ce qui le regarde.
— Écoute-moi bien : Ma vie ne regarde que moi. Et je n’aime pas les gens qui mettent leur nez dans mes affaires
— Tes affaires ? Quel genre d’affaires ?
— Je t’aime bien contrairement à ce que tu as l’air d’imaginer. Je ne t’ai pas fait venir pour me confesser. Je veux que tu me dises ce que tu sais sur la disparition de Maria. Et pour ce qui est de toi, tu ferais peut-être mieux de ne pas mettre tes pieds n’importe où, le terrain est miné. C’est un conseil d’amie.
— C’est fou le nombre d’amis que j’ai, et ils rêvent tous de me voir prendre de longues vacances à l'autre bout du monde.
— C’est que ce sont de vrais amis. Pour en revenir à Maria…
Boris se lève, passe dans la cuisine, bruit de la porte du frigo, il revient avec des provisions. Il distribue et reprend sa place. Pierre-Nicolas profite de la diversion pour poser son atout.
— En fait, je ne sais presque rien, je suis comme toi, je cherche à l’aveuglette. Connais-tu ses parents ? Je crois qu’elle était un peu brouillée avec eux.
Pauline se redresse d’un coup.
— Tu es allé les voir ?
— …
— Tu leur as parlé de moi ?
Il jubile, il vient de prendre l’avantage, chacun son tour. Il laisse venir.
Aurait-elle eu des démêlés avec la belle-famille ?
Elle a du mal à se contenir.
— J’avais raison de me méfier. Je savais bien que t’étais un emmerdeur de première. Tout ça ce n’est pas tes oignons !
Il relance de dix.
— Pour en revenir à votre boulot, ça gagnait rondelet, non ? Un simple petit calcul… Drôle d’idée de s’installer ici. Vous faisiez des économies ?
— Salaud ! Tu t’es mis dans la tête que c’est moi qui ai fait disparaître Maria pour garder le fric. T’es qu’une petite ordure. Oui, on faisait des économies. Et cet argent est là où il doit être, je n’y ai pas touché et je n’y toucherai pas tant que je ne saurai pas ce qu’elle est devenue. Maria, je l’aime, je l’ai dans la peau. Tu ne sais même plus ce que cela veut dire.
Il encaisse le coup, son cœur bat un peu plus vite, trop émotif, surtout en face d’une femme. Il s’excuse, se reprend, essaie une contre-attaque.
—Tu faisais quoi au juste ces dernières années, je veux dire avant de la connaître ?
Les yeux de Pauline virent au rouge, elle se tend comme une arbalète. Elle respire par saccades, fait un effort visible pour ne pas éclater et lui coller une paire de gifles. Effort récompensé, du moins en apparence, ses poings se desserrent, ses yeux passent au gris métallique, seul un léger tic des muscles de la mâchoire trahit encore la tension.
— Je ne sais pas où tu veux en venir, mais fais bien attention ! Je n’ai pas l’intention de me faire baiser une nouvelle fois, surtout pas par un petit minable de ton espèce !
    Minable, minable, est-ce que j’ai une tête de minable ? Après Nathalie, Pauline, jamais deux sans trois, elles vont finir par me convaincre.
Il préfère calmer le jeu.
— Okay, ne t’énerve pas. Un dernier mot, j’ai peut-être été maladroit avec toi. Mais avoue que tu ne m’aides pas beaucoup. Ton comportement n’est pas celui d’une…
— T’aider ! À quoi, nom de Dieu ! Mais je rêve ! Pour qui tu te prends ? Pour le sauveur ? Personne ne t’a rien demandé. Surtout pas de débarquer aux Pâquerettes comme un jeune veau sous la mère.
Il sent qu’il perd du terrain, adopte la tactique du dos courbé, laisser passer l’orage pour mieux se relever. L’orage persiste.
— Tu n’es qu’un imbécile qui ne comprend rien, absolument rien, tu m’entends ? T’es en plein delirium, tu te fais du cinoche. Tu remues la merde pour le plaisir. Tu joues avec ton caca et t’en es fier, tellement fier que t’en étales partout ! Occupe-toi de ta vie ! Et si c’est d’un bon psychanalyste que tu as besoin, je peux te donner une adresse.
Après François voilà que Pauline veut le fourguer dans les pattes d’un psy, il ne comprend pas pourquoi, lui se sent bien, enfin pas bien, bien, mais pas malade à ce point, juste qu’il devrait se poser un peu et réduire la picole. Se trouver une petite femme… Il pense à Irène, oui mais bon, elle aussi doit avoir un psy. Est-ce que ça existe les gens normaux ? Réponse au prochain épisode. La porte s’ouvre, presque un courant d’air.
Zico, toutes dents dehors et un pack sous le bras. Pti-Péni saisit l’occasion, il se redresse, dit qu’il va y aller.
Zico essaie de le retenir, ses mousses sortent du congélo. Pauline n’est pas du même avis.
— Laisse tomber, Zic’. Ce mec n’est pas de notre bord. Il me soupçonne d’être dans le coup pour Maria.
Pti-Péni tente de se disculper.
— C’est pas ça, enfin… Je me posais simplement quelques questions. Je crois que je n’ai pas été très…
Zico temporise, joue au médiateur.
— Écoutez tous les deux. Vous êtes trop nerveux. Ce n’est pas le moment de vous bouffer le nez, il faut se serrer les coudes. C’est la chaleur qui vous monte à la tête, laissez tomber, on en reparlera plus tard. Tu veux une brune ou une blonde ?
Rire sardonique de Pauline.
— Je crois que monsieur préfère les brunes !
Pierre-Nicolas se secoue les puces et bâille. Il dit qu’un bon casse-croûte et un bol d’air lui feront du bien. Qu’il étouffe un peu ici.
Pauline le regarde, contre-plongée.
— Merci, t’en es plus à une gentillesse près.
Il hausse les épaules, ne se sent plus d’humeur belliqueuse. Zico laisse du mou à la ligne.
— Moi, je causais pour essayer d’arranger… mais si vous êtes fâchés pour de bon, je te laisse partir.
Pti-Péni se cogne à Boris au moment de sortir. Il semblait attendre.
— Tu fais quoi, Boris ? On passe chez Roger ? Il aura bien un Tavel au frais pour nous.
Ils s’en vont. Zico est mécontent, il interroge Pauline.
— Alors, vous ne vous êtes pas foutu sur la gueule tout de suite ! Tu crois qu’il se doute de quelque chose ?
— Non, pas encore. Ce qui me gêne, c’est qu’il va continuer à fouiner partout. Ça pourrait devenir dangereux pour Maria. Toi et tes conneries, je te jure. Il faut absolument le neutraliser, et au plus vite. Je crois que j’ai ce qu’il faut.
Une explosion les fait sursauter, ils regardent par la fenêtre, un panache de fumée noire sur le parking. Une voiture commence à brûler. La nuit sera chaude.

à suivre...   (poèmes contemporains de ce roman dans la nouvelle rubrique : Nuits Ambulantes)
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Jeudi 24 avril 2008
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