Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
9 mars 2008 7 09 /03 /mars /2008 12:55
Tableau posé contre un mur
acrylique sur toile
mais le peintre était sourd
Repost 0
6 mars 2008 4 06 /03 /mars /2008 13:50
Intellectuels

À quai

C'est un signe entre grues et piles rongées par le siècle
C'est toujours de l'herbe qui pousse entre les pavés
Fissures   rainures   rayures   interstices   ratures 

Monde qui se glace et glisse comme un vide tendu
Il y a un hier froid comme une crevasse
Il n’y a rien qui soit bien gouverné

Une double adresse ferait mieux l'affaire
Un oiseau pèse moins qu'une plume Sergent-major

Sauve-toi vite   fuis   meure   reviens    passe à autre chose


Hé bien non !
Il s'entête le bougre


Plaies
Repost 0
6 mars 2008 4 06 /03 /mars /2008 13:44
En mat ou brillant
Reflet dans la fixité d'un regard
Figure qui suspend l'oubli
Repost 0
4 mars 2008 2 04 /03 /mars /2008 13:08
Nuits V

Levé matin sans entrain   sans entretien        
matin chagrin gris sans souris
queue basse lasse posée sur le bitume
et quand la bitte hume vous joue détour
ça sent le grain   le pot au noir
laisser venir  laisser monter
l’outarde sur le balcon
une bonne farce
un pied de nez paquet
rouler dans l’onde de la panne urge
plonger dans la friture
éteindre le zob scène en sortant

Une main d’hier serre   acide   hulule
remontée du haut des noms     crus aoc
farfouille trifouille quarfouille    carandouille
à croire qu’il est encore possible
d’avoir faim        
vide   vie d’ange bourré de haut en bas   résilles
cacadoigts    dans l’nez    temps pire  
faire la chasse    tirer à vu
sans le sou pire que quoi quoi croa crabe
de travers   au passage   présage
du Nordouest où est on s’en fou
ne pas rester planté là
alors aller marcher au marché
dans les étoiles pâles
et s’en mettre plein les pieds
porter le bonheur        extinction des
rien n’est moins sûr que certaines
les aime en maillot de pain
les préfère en gratin
il se pourrait vraiment que j’ai faim
la mater au chant de l’heure
laisser bouillir à petite faux
en draps peau   en six trouilles
un lent terne ment   le clair ombilic déglingue
et la pèle flotte au bord du trou inconnu
passer le cap de la page   folle foireuse
charpie   des mots   j’t’aime
prise encre deux os
hache deux os ça passe ou ça casse
c’est dit   cesser de tourner autour du pot
au feu les pompiers
c’est comme quand au petit matin
je pisse sans fin dans mes rêves

J’ai faim

Repost 0
4 mars 2008 2 04 /03 /mars /2008 13:04
Le début se trouve à la rubrique Textes / Roman
   
                    La cité des Pâquerettes, c’est trois tours et trois barres posées au bord de l’eau. À l’est, un complexe sportif, inaccessible aux gosses du quartier, sauf par les trous du grillage, nous sommes à deux pas du stade de foot et du palais des sports. À l’ouest, le Rhône, presque face au confluent, là où la Saône choisit de faire lit commun. Au sud, le port Édouard-Herriot, entouré de murs, idéal pour les tagueurs qui ne se privent pas. Encore plus au sud, c’est le « couloir de la Chimie », sorte de bombe à retardement. Le jour où ça pétera, si le vent est bien tourné, il suffira d’arrêter de respirer. Au nord, pas de corons, la plaine de Gerland, quartier Hight-tech en pleine expansion, la nouvelle vitrine de Lyon.
Le carbone 14 afficherait milieu années soixante. Les promoteurs avaient dessiné des arbres, des bancs, un jeu de boules, des espaces pour les enfants, une guinguette… belle maquette. Les arbres ont poussé tout seuls, des saules les pieds dans l'eau, du frêne et du robinier dans les terres, quelques bancs ont survécu. Un beau jour des panneaux de basket ont fait leur apparition. Y avait déjà eu le ping-pong béton.
Valse hésitation entre projets de réhabilitation et dynamitage. Pour l'instant, au-delà du dixième étage, la commission d’attribution des logements, c’est un pied-de-biche ou une barre à mine, au choix.
C’est une belle adresse si vous êtes chômeur fin de droits, érémiste ou sans papiers. Il est possible de cumuler les galères.

        Au quatorzième étage d’une tour de dix-huit, vingt, on a beau recompter, on ne trouve jamais pareil, à la fin on se lasse. Pierre-Nicolas désespère de s’endormir, c’est sa première nuit aux Pâquerettes, le changement de climat, d’altitude. Un œil sur le réveil qui fait partie des options fournies : minuit et sept minutes.
— Laisse-toi aller, de toute façon, ça ne change rien d’y penser. Avale plutôt cette putain de boule et ronfle.
Il se parle à haute voix, une habitude chez lui. Il aimerait bien plonger dans la grande piscine, flotter tranquille jusqu’à la fraîcheur de l’aube. En attendant, il rêvasse, images dans sa nuit, et puis les moustiques, ziiiiiiiiiiii ziiiiiiii.
Pas un poil d’air, et l’odeur de tapisserie moisie.
— Même dans le noir, elle est moche, je sens qu’elle est moche, elle pue. Qui a bien pu coller ça sur les murs ! Habiter là avant moi ? Une femme, non, un couple, c’est con les couples, ça tient qu’avec des compromis. Des cons et des bites, toujours le provisoire. Si j’arrachais tout, que je passe une couche de peinture, blanc partout. C’est une idée.
Étendu sur un matelas fatigué, posé à même le sol, la sueur qui dégouline, yeux grands ouverts sur fond bleu-nuit taché d’étoiles.
Une seule grande pièce, deux fenêtres, horizon sud. Un coin cuisine, dégoûtant, l’évier encastré dans la crasse. Nouveau regard méchant sur le réveil.
— Et merde ! Je vais pas croupir des siècles dans ce trou à rat. Si je commence à m’installer, je suis foutu. Marre de broyer du noir. J’étouffe ! Même pas la force de me tirer une branlette, couilles molles et moites. Quelle idée d’avoir des poils au cul ? Ça démange, et après on a les doigts qui schlinguent.
Il passe une main entre ses cuisses, renifle, geste instinctif et se lève.
Sous la douche, plaisir d’être nu, de s’arroser, longtemps. Pour avoir de l’eau froide, il faudrait mettre de la glace sur les tuyaux.
Il se rhabille.
— Qu’est-ce qui m’a pris de rester là ce soir ?
Sur le palier, hésitation, quatorze étages à descendre, autant à remonter… C’est parti, cela lui fera un bon entraînement, en ce moment il a tendance à négliger son physique.
Il marche lentement vers le fleuve silencieux, pas trop rassuré tout de même. Recherche utopique d’un courant d’air.
Un peu de fumée derrière un talus couvert de mauvaises herbes, des bruits de voix et quelques éclats de rire.
Son pied gauche s’enfonce dans la boue, l’eau doit remonter du fleuve. La sandale reste collée au fond de l’ornière, gymnastique sur une jambe pour la récupérer.
— Salut, Pti-Péni.
Il sourit en entendant son nouveau surnom. Pas plus tôt arrivé, déjà baptisé, Fernand a bien fait les choses. Ici c’est la règle, convivialité égale sécurité. Un inconnu c’est dangereux. Et même comme ça, il ne vaut mieux pas aller mettre son nez dans certains endroits, respecter les territoires. On se méfie comme de la peste des sous-marins ; éducateurs, assistants sociaux, flics, urbanistes, sociologues, etc.
Zico s’approche. Serrer sa main chaude. Zico le Congolais, le seul black pressé connu dans le quartier, toujours en train de comploter on ne sait quoi, ni avec qui. Il s’en tire bien, sapé comme un roi. Petite concession ethnique, le chapeau enrubanné d’une peau de serpent.
Pierre-Nicolas joue les danseuses étoiles, stage de recyclage, équilibre sur une jambe, corps à l’horizontale, et cette foutue sandale qui reste scotchée à la boue. Zico évoque les grandes chaleurs et s’esquive, plantant là l’infortuné unijambiste. Il lâche néanmoins une information en indiquant une direction.
— Il y a du monde par là, ils font frire un truc, si ça te dit.
— Merci, je préfère le bain-marie.
Remettre le pied boueux dans les lanières de cuir.
Les lueurs du feu, planches empruntées sur un chantier voisin. Il s’avance, somnambule insomniaque.
Cinq ou six hommes, debout, assis. De la couleur, des accents, mélange. Les habitants des Pâquerettes. Enfin pas tous, il y a des clans. Ceux-là font partie de celui des « sans chien et sans fusil ». D’autres se barricadent dès la nuit tombée.
Sur un coin de braises, une grande poêle, dedans on dirait une omelette. L’odeur dément cette première impression.
— Alors p’tit-gars, quoi de neuf à la vigie ?
— Rien.
Il serre des mains, s'assoit à côté de Fernand qui fait la conversation, s’inquiète de la petite mine du nouveau venu. Pierre-Nicolas transpire, se plaint de bruits et d’odeurs, chienne de vie, dans la tête, et pas moyen de badigeonner un peu de couleur. Le monde n’arrête pas de trépigner, c'est à devenir dingue, et toujours le même tam-tam qui vous casse les burnes.
Fernand évoque les crapauds, un raffut du diable, sono de dix mille watts…
— Non mais qu'est-ce qu'on fout là ?
Il attrape au vol une bouteille de rosé.
— Tu vois ça ? C'est mieux que la lessive double action. Ça te rafraîchit le gosier, ensuite ça te réchauffe les tripes et en cadeau, ça te fait voir la vie en rose.
Il fait tourner. Eugène tient le manche de la poêle. Demande qui c’est qui veut goûter.
Eugène, soixante piges passées, la mémoire des Pâquerettes, il y habite depuis le début et même un peu avant, mais ça il n’aime pas en parler, la zone comme ils disaient, un bidonville en bon français. Un peu ours, il aime être là, avec les copains. Il vit en compagnie d’une Cambodgienne, il l’a adoptée quand elle est arrivée avec ses deux enfants, le troisième est de lui.
L’atmosphère est lourde, orageuse, à vous couper l’appétit. Personne ne répond à la proposition.
Roger se donne des claques.
— Putain de moustiques, y z’arrêtent pas de m’bouffer.
Fernand rigole. Lui dit de les laisser faire, qu’y vont être vite pétés.
— Toi t’as le sang pourri, normal qu’ils te laissent tranquille.
Fernand serait un ancien marin de commerce, il aurait chopé le palud sous les tropiques. Les chamailleries continuent, une routine, le temps s’écoule, comme l’eau du fleuve, un peu trop tiède, un peu trop épaisse. Presque tous assommés, le rosé y est peut-être pour quelque chose. Le seul à être à l’aise et à boire du Cola c’est Mohamed, la chaleur il ne craint pas trop, il est né au bled. Ici, il conduit des camions.
Et soudain, un courant d’air légèrement parfumé.
— Salut les filles.
Pauline et Maria, personne ne sait vraiment ce qui les a amenées là. Parcours chaotique, vies en lignes brisées, échouage aux Pâquerettes, espoir, toujours, d’un nouvel appareillage. Le soir, elles viennent parfois passer un moment. D’après les bruits qui courent, elles ne seraient pas trop farouches.
— Salut tout l’monde.
Le regard des hommes s’allume, la chaleur, l’alcool, le manque de sexe, ça bande dur dans les frocs, quelques allusions fusent : « Les chattes sont en chasse, ce soir ? », mais Pauline ne trouve pas ça drôle, elle corrige le tir, remet son monde en place, douche froide assurée, alors on leur tend la bouteille. Le manège recommence à tourner.
Pauline aperçoit le nouveau, dans l’ombre de Fernand, elle lui adresse la parole.
— On ne te connaît pas, t’es du quartier ?
Pierre-Nicolas sursaute. Roger fait les présentations.
— C’est Pti-Péni, il vient de s’installer dans la 3, un pote à Fernand. Un bon à rien, un fainéant. Un « faiseur de ronds dans l’air », t’imagines ça ? Hein ! C’est pas banal tout de même !
On rigole, on mime la chose.
— J’imagine très bien. C’est eux qui t’ont déniché un nom pareil ?
— C’est une idée à Zico. Il s’appelle Pierre-Nicolas, tu vois l’astuce.
Pauline se fige, le dévisage… Lui reste muet, les yeux fixés sur le feu, un fantôme passe.
Pauline se dit que le niveau ne s’élève pas bien vite, et que ce type ne doit pas être trop susceptible. Ce n’est pas courant comme prénom, Pierre-Nicolas.
Il  lève les yeux, la regarde. Elle hausse les épaules et s’assoit.
Belle fille, belles formes un peu pleines, cheveux tirant sur le roux et un regard à la fois doux, vif, coquin, bien que teinté d’une légère fatigue. La trente-cinquaine.
Boris se tourne vers Maria.
— Dis, Maria, ne reste pas debout, viens par là.
Il lui tend un gobelet de vin.
— Il est encore un peu frais, le Roger va monter en chercher une autre. Hein Roger ?
— Oh, le Ruskof ! Tu prends mon frigo pour un camion-citerne ?
Boris est ukrainien, beau brun, très grand, le plus jeune de la bande, en France depuis trois ans, il est venu faire les vendanges en Beaujolais, il n’est jamais reparti, toujours clandestin.
Maria s’approche de Pti-Péni et s’assoit près de lui.
Accélération cardiaque, il l’examine à son aise, la sent.
Une drôle de fille, à peine plus de vingt ans, petite et fine comme un jeune haricot, très brune, la figure un peu osseuse et des yeux noirs enfoncés. Assise, elle ressemble à une chatte affamée et perdue, toute repliée sur elle-même, seuls les yeux brillent au fond de leurs puits.
— Oh, Pti-Péni, reviens avec nous ! J’sais bien qu’elle est mignonne la Maria, mais c’est pas une raison pour nous laisser tomber.
— Remets-moi un coup de rosé, s’il te plaît.
— Mais très bien, Monsieur, à vos ordres, Monsieur !
Il touche la main de Maria, la caresse, elle le laisse faire. Lui, sa queue raide, gorgée de sève, presque douloureuse. Au moins trois mois qu’il n’a pas touché une femme, la proximité de Maria met ses hormones en ébullition.
Il se penche et lui chuchote à l’oreille.
— J’ai envie de faire l’amour avec toi.
Simple. Brume dans la tête, boire, ne plus boire, boire pour se remplir, sensation d’être plein, jusqu’à la nausée.
Maria ne répond pas, comme hypnotisée par le feu. Pauline de son côté picore dans la poêle, les conversations reprennent, moderato, la nuit bascule, s’allège, du haut des tours, en regardant vers le levant, on devinerait l’esquisse d’une naissance annoncée.
Pierre-Nicolas et Maria se sont figés dans un espace-temps partagé, retenus dans leur élan par des fils trop solides.
Pauline rompt le charme en interrogeant Maria.
— Qu’est-ce que tu fais, tu restes ?
Elle semble s’éveiller, moment de flottement interrompu par Roger.
— Je crois qu’elle a trouvé à s’occuper pour ce soir. Toi, tu n’auras toujours pas froid cette nuit, mais si tu veux de la compagnie, il n’y a qu’à demander.
Pauline ne répond plus, elle lui tourne le dos.
Maria retire sa main et se lève. Pierre-Nicolas ne bouge pas.
C’est elle qui parle.
— Excuse-moi, on se reverra bientôt, promis.
Voix douce, un peu grave, un peu cassée.
Elle rejoint Pauline. Elle a envie de pleurer. Ça tourne dans sa tête.
    Pourquoi mon ventre me brûle, pourquoi je ne reste pas avec lui. Sa peau, son sexe, faire l’amour, ne rien se dire, juste crier tellement c’est bon, dormir, après, longtemps, pourquoi pas lui, n’importe où, mais y aller, vite…
Elles s’éloignent. Il les regarde partir, théâtre d’ombres.
— Bon, tu ne vas pas nous faire une dépression, hein ?
Boris se marre. Roger lève le doigt.
— Je vais vous en raconter une bien bonne ! L’Abattoir National pour la Promotion de l'Exclusion me propose un stage d’insertion à la vie professionnelle ! Moi qu’ai commencé à bosser à seize piges, non mais vous vous rendez compte ! Ils voudraient tout de même pas m’apprendre ce que c’est que le boulot, merde !
Fernand reprend les commandes.
— Ce ne serait pas plutôt à lire et à écrire ?
— C’est ça, fous-toi de ma gueule.
Eugène a une meilleure idée à proposer.
— On devrait tous aller au castingue de Guillaume Brélos, il paraît qu’il va faire un spectacle de théâtre avec des habitants des Pâquerettes. Depuis les émeutes, comme par miracle, ils ont des sous à la mairie.
— Y ferait mieux de me le donner ce fric au lieu d’inventer des conneries pareilles.
— Pourquoi, je te vois bien en comique.
— Enfoiré !
Roger se tourne vers Pierre-Nicolas.
— Il pourrait y’avoir du taff pour toi dans cette combine de louf’ ?
Pti-Péni se dresse brusquement, non, il n’est pas intéressé, quoique, faire l’assistant de Brélos, si c’est payé… il salue à la ronde. Roger lui tend la boutanche.
— Allez, un petit dernier pour la route ?
Il l’attrape, avale une grande goulée et les quitte.
— Fais de beaux rêves. Gardes-en un peu pour demain, ne te fatigue pas trop.
Arrivé en haut, se déshabiller, reprendre une douche. Et de nouveau les draps tièdes, la puanteur poisseuse. De nouveau le manège qui tourne en grinçant.
«  Attrapez le pompon ! Allez, allez ! La chance au prochain tour, c’est sûr, au prochain tour ! »
Et la piscine qui refuse obstinément de se remplir, remplir, remplir… 
Il plonge, spirale descendante, arrêt sur image.



                    Pauline et Maria avancent en silence. Presque tous les lampadaires sont éteints, mort naturelle ou assassinés au lance-pierres, d’un plomb de carabine. Aux Pâquerettes, comme ailleurs, il y a des enfants. Il faut bien qu’ils s’occupent.
Respirer est une épreuve de force, l’air, mélange d’œuf pourri et d’acide, colle à la peau, aux poumons, aux murs, aux vêtements. Rien n’échappe à la pestilence gracieusement dispensée par la raffinerie et les usines chimiques.
Pourtant, le ciel est clair.
Un petit groupe de lascars stationne sur un banc, les filles accélèrent, un rapide bonsoir, elles passent, quelques murmures, bruits de bouche et rires salaces. Elles arrivent sans encombre devant les quatre marches du perron, puis quatre étages à monter. L’ascenseur sert de vide-ordures, de pissotière et plus si affinité. La tête de l’archéologue qui fera l’inventaire, collection de tubes, flacons, canettes, capotes, seringues, etc. Sur les murs, graffitis, tags, politiques ou obscènes, règlements de comptes et déclarations d’amour.
Entrer et fermer vite la porte, ouvrir toutes les fenêtres, touffeur immobile.
Chez elles, la même grande pièce, les mêmes murs sales. Ici couverts d’affiches, publicitaires et de cinéma. La cuisine est propre, un peu de vaisselle dans l’évier, sur la table, du pain, un compotier débordant de pêches trop mûres.
Dans la salle de bains. Exclamation de Pauline.
Comme chaque soir ou presque l’eau campe dans les tuyaux, problème récurrent de pression, Pauline refuse de se coucher sans une douche. Elle se renifle, ça cocotte de tous les côtés. Maria lui suggère d’aller voir chez Karim, voisin du dessous, qui en a peut-être, de l’eau. Mais Pauline, même si elle l’aime bien, en a sa dose de connerie mâle. Elle attendra demain matin, les déodorants ne sont pas faits que pour les chiennes.
Elles se déshabillent, se laissent tomber sur le lit, nues, l’une près de l’autre. Pauline parle doucement à l’oreille de Maria.
— Tu ne m’en veux pas pour tout à l’heure ?
— Non, pourquoi ?
— Ce mec, tu avais envie de rester avec lui ? Il te plaît ?
— Je ne sais pas, il avait les mains douces, chaudes, j’aime bien sa voix, elle vibre.
— Je ne l’ai pas trouvé très causant, il n’a quasiment pas desserré les dents, c’est peut-être tant mieux. Je me demande ce qu’il fait là, un ami de Fernand, c’est bizarre. Qu’est-ce qu’il t’a dit ?
— Presque rien, en fait, nous n’avons pas parlé.
— Et tu as aimé sa voix ?
Pauline esquisse une caresse.
— Laisse-moi tranquille. Tu ne vas pas être jalouse tout de même ?
— Non, qu’est-ce que tu vas chercher ! Je me demandais, il n’a rien de spécial, ni grand, ni beau, fringué comme rien du tout. Le style perdant, restera un bail au quartier, à moins que… Et toi, qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Je ne sais plus… qu’on se reverrait. Et nous, on l’a le look Pâquerettes ?
— Non. Pas nous, et tu ne moisiras plus ici longtemps, je te le promets.
Maria se tourne, attrape un magazine et s’en sert d’éventail.
— Presque un an, tu te rends compte ?
— Oui, c’est bientôt fini.
— Ce que j’ai aimé chez ce type, c’est son air un peu… clown triste.
Pauline se soulève sur un coude, regarde Maria, sa voix change.
— Un clown, tu as raison, oui… il t’a dit qu’il était clown ?
— Qu’est-ce que tu as ?
— Hein…
— D’un coup tu as l’air inquiète.
— Non, c’est ce mec, je me dem’, enfin…
Elle se laisse aller, souffle, Maria l’évente.
— Tu ne trouves pas ça drôle, toi, que tous les hommes que nous connaissons soient bien plus vieux que nous ?
— L’âge, ce n’est pas le problème ! C’est sympa de me rajeunir. Moi, les hommes m’emmerdent, ils sont tous pareils, celui-là… Ils n’ont d’autre raison d’être sur terre que de porter des couilles. Des fois, je me dis qu’on devrait les enfermer dans des réserves. Ne s’en servir d’étalon qu’en temps utile. Et encore !
— Dis, je n’ai pas envie d’y aller demain, si on restait ?
— Écoute, ce n’est pas le moment de craquer, tu sais, bientôt nous aurons assez de fric, plus que tu ne crois. Je te jure que ça vaut la peine. C’est à cause de lui ?
Maria s’essaie à faire des grimaces.
— Qui, le clown ? Ce serait drôle qu’il soit vraiment clown. Non, pas à cause de lui, c’est moi, je ne sais même plus si je veux encore, comme au début. Je suis fatiguée, je me sens vide, et aux Pâquerettes j’ai l’impression d’être souillée, sale, moche. Ce fric, j’aurais envie d’aller le claquer au casino, flamber un grand coup. Rien ne va plus, faites vos jeux !
Elle rit, lance le journal en l’air.
— Arrête ce délire Maria, je t’aime. Dans très peu de temps nous serons pleines aux as, des montagnes d’euros, et on s’en ira. Maintenant essaie de dormir, tu es crevée et moi aussi.
— Je m’en fous du pognon ! Je n’avais qu’à rester chez mes vieux, j’en avais à la pelle, c’est pas pour ça. Ce que je veux c’est vivre autrement, je ne sais pas, ce soir…
— Essaie de dormir, fais-moi confiance, je t’aime.
— Dormir ! La nuit, je fais des cauchemars. Je ne sais plus où j’habite, je ne sais plus ce que je désire, tu comprends ? On pourrait se prendre une petite semaine de vacances, ça ne coûterait pas si cher.
Pauline pose sa main sur le ventre de Maria.
— Ne me touche pas, je sens mauvais, je me fais horreur, laisse-moi tranquille.
— Comme tu voudras, bonne nuit.
— J’étouffe, je ne veux plus faire ces rêves, j’ai peur.
— Respire, décontracte-toi, n’y pense plus, je suis là, tu n’as rien à craindre. Dors, dors ma Lolita, dors.
Maria déchire nerveusement les pages de papier glacé.
— Pourquoi ai-je envie de pleurer ? Pourquoi est-ce que je n’y arrive pas ? Je suis en train de devenir folle ! folle !
— Ça fait du bien de pleurer, ne résiste pas.
— Je te dis que je n’y arrive pas ! Et puis, quand on a mal, ça ne fait jamais du bien. Jamais !
— Où est-ce que tu as mal ? On est bien ensemble, non ?
— Je veux dormir.
Elle se tourne sur le côté, se replie en fœtus, et ne dit plus rien. Pauline soupire.


        Vers cinq heures du matin, les merles réveillent Maria, elle n’a dormi que trois heures, elle n’a plus sommeil, elle se lève sans faire de bruit. Pauline dort, couchée sur le ventre, fesses à l’air, féline au pays des merveilles.
La salle de bains. Maria tourne le robinet, un filet d’eau jaunâtre. La pression vient petit à petit, le liquide s’éclaircit. Longtemps elle laisse couler l’eau sur sa tête, sur ses épaules, sur son dos, sur son ventre, le long de ses cuisses, entre ses orteils.
Elle met à tremper sa culotte de la veille et celle de sa compagne. Elle en décroche une propre de l’étendage, enfile un tee-shirt et une jupe courte, glisse ses pieds dans une paire de sandalettes.
Un regard sur la dormeuse.
    Toi, tu as de la chance, tu dors comme le meunier.
Elle sort.
Dans l’escalier, l’odeur un peu moins forte que cette nuit.
    C’est calme, je devrais me lever tôt plus souvent, la lumière, et puis les oiseaux, et personne pour dire des choses méchantes.
Elle marche, respire, une légère brise, petits clapotis sur la grève.
    On dirait que ce serait la mer, qu’il y aurait une longue plage blanche bordée de cocotiers, que les merles seraient des perroquets de toutes les couleurs, qu’il y aurait un grand voilier, que l’eau serait fraîche et transparente avec plein de poissons arc-en-ciel, et je plongerais, ondine, je nagerais, ce serait tellement bon…
Sans bruit, presque nonchalant, reflet d’un bleu plus sombre que celui du ciel, pour l’instant encore, hors cadre, hors rêve.

à suivre...
Repost 0
3 mars 2008 1 03 /03 /mars /2008 15:48
Frontières

Ne pouvant faire qu'elle s'érige dans la parole
À fond de cale   immensément
La colère est venue
Thoracique  
Omniprésente    cage ventre

Le début hait la fin

Errer d'outrance en outrance
En des bouges obscènes   obstinément
Traverser les cases noires
À mesure plus infinitives

Il y avait un port pour la fête
Jetée d'étoiles     l'une unique
Antique bouteille    nez au rocher
Se fracasse

Et parmi les choses en vrac
Donner une signification à ce portrait moisissant

Bouée
Repost 0
3 mars 2008 1 03 /03 /mars /2008 11:41
Debout le rêveur
les nuits sans fin donne faim
assaillir le frigo
le prendre d'assaut
il se vide il se plaint
comme un vieux vase romain
vase des fonds marins
vase de nuit
qui fuite
d’ôoo
les nuits sans fond tournent en rond
disjonctent  déjantent  déraillent
s’en vont
les nuits sans soleil n’ont pas sommeil
les nuits sans lune
comptent pour des prunes
violettes
les nuits trop noires foutent le cafard
les nuits de canicule     débordent les vésicules
les nuits sans personne
au vieux temps des claques sonnent
sifflent sans foi comme un train d’habitudes
les nuits passées dans un four    électriques
étouffent et pile et tic  et toc       décharges
sursaut    foncer    hurler
au loup des nuits des fous
et la houle boule et coule
dans les draps bleux
classés X majuscule
la capote sur la tête comme un gant de toilette
des maures
le lin seul envoiloppe le corps
rêve du délit
du tout permis
de l’indicible
flèche au cul rare des cimes
les nuits de la peur
font bander d’horreur
les nuits d’angoisses poissent
de sueur et de foutre
écran immaculé où se reflète l’étoile
rouge sang
commune aux isthmes intérieurs
d’elle entre deux terres
entre deux mères
antre d’elle & lui   luit la nuit
ici   sans fin   tenter
de mettre le charme avant les burnes et

Sperme la porte et pisse en bas !
Repost 0
27 février 2008 3 27 /02 /février /2008 13:58
La plume va au vent
comme la vache au taureau
et le clel est plein d'oiseaux

Paru dans "Avec un long nez" / Éd Blankas Poèsie (1987)
Repost 0
27 février 2008 3 27 /02 /février /2008 13:54
Pour lire le début du roman aller à la rubrique Textes / roman

                    Le lent demain matin, après une soirée en famille et une vraie nuit de sommeil, mieux qu’un mois de vacances dans la Creuse, Pierre-Nicolas en tombe du lit dès sept heures, réveillé, ce qui tient du miracle. Avec un peu de chance il ne sera pas en retard au boulot. Il descend la rue Pierre-Blanc, passe devant « La Plume Noire », librairie de la fédération anarchiste, elle est toujours là, intacte. Il y a à peine deux mois, les fafs y ont foutu le feu, bien dans leur tradition ça, brûler les livres, les bibliothèques…
Il sifflote comme un pinson des îles, ne remarque pas la Mégane médoc qui démarre doucement et commence à le suivre, pas plus que les deux types en train de causer au milieu du trottoir et qu’il devra forcément déranger. Au bas de la rue, il aperçoit le clocheton de la mairie, rose très pâle à cette heure matutinale.
La voiture est presque à sa hauteur quand il rejoint les deux hommes, un grand costaud et un plus petit, le gringalet doit être un poil métis, genre antillais.
Et là, une demi-seconde avant que… l’anticipation, l’intuition, le septième sens, appelez ça comme vous voudrez, ajoutez-y une pincée de réflexe d’acrobate et… mieux que sur la Une, la vraie cascade, pile au moment de se faire mettre la main au collet, il explose en fosbury flop au-dessus du capot et entame sur les chapeaux de pieds une course de côte. Remonte à fond les Carmélites et à droite toute, les sbires et la tire à ses trousses. Il connaît ses Pentes comme le fond de son slibar. Le matin, les allées sont ouvertes, poubelles obligent, ça traboule facile, et toc, couloir, étage, ressortie côté du Bon-Pasteur, la voiture pourra toujours essayer de suivre. Un bout de la montée Allouche, re-traboule et là :
    Venez-y mes mignons, je vous attends, trois sorties possibles sur deux rues et un escalier, verra bien si vous êtes malins.
Il souffle, l’oreille tendue, rien ne se passe, une minute, trois, cinq, sept, il se décide pour un coup d’œil rue de l’Alma, la moins probable, ou alors il faut connaître le circuit.
Mais non, ambiance estivale à cette heure. Il file de biais, rue de Crimée, allée de traverse, Pierres-Plantées, toujours personne, il remonte en direction du métro, essaie de calmer un léger tremblement et de faire passer sa pulsation cardiaque d’environ trois mille tours minute à quelque chose de plus raisonnable, le tout sans se faire remarquer.
    Y a plus de doute petit gars, t’es dans le merdier, et sans savoir le pourquoi du comment… « je me souviendrai, je ne vous oublierai pas », ouais, je vois qu’elle, mais bon sang de bonzou de bouchon, qu’est-ce que je lui ai fait ? Elle avait pas la gueule d’une terroriste, y z’ont eu Kelkall au ball-trap de Maison-Blanche, et depuis le 11 septembre c’est Vigipirate jusqu’à la saint Glinglin, la dope coule sur les Pentes comme la Saône en crue de printemps, et moi…
— Merde !
Mégane droit devant, portière passager ouverte. Demi-tour, gorille à l’arrière, coincé. Une seconde, moins, pour l’échappatoire… trop tard. Les deux singes le chopent, le soulèvent de terre, et king, kong, pang, sur la banquette arrière, encadré comme un portrait d’ancêtre, le canon d’un flingue dans les côtes. Ni vu ni connu, fin prêt pour une promenade en taxi brousse. Son chauffeur et ses gardes du corps connaissaient le terrain aussi bien que lui ; c’est une info. Motus et bouche cousue, Pierre-Nicolas ne pipe pas mot. Il écoute.
C’est le conducteur qui joue le rôle du conférencier. Propre sur lui, il porte Rayban, cheveux courts en brosse, gants de conduite, la quarante-cinquaine autoritaire façon para reconverti.
Où il est question d’un colis perdu une certaine nuit, une bricole, qui a sa valeur, sentimentale il va de soi, des bijoux de famille en quelque sorte. Bijoux qu’il n’est jamais agréable de perdre, alors si par hasard quelqu’un les avait trouvés, il serait grandement remercié en les rapportant à leur légitime propriétaire.
Pierre-Nicolas se rassure un peu, il explique qu’il n’a trouvé ni bijoux ni rien qui y ressemble, qu’on le confond sûrement avec un autre. Sa réponse ne semble pas convenir.
— Bijoux, c’est une manière de s’exprimer. On s’est un peu renseigné sur toi, tu as l’air d’un type bien, pas d’embrouille, casier vierge, ce serait vraiment dommage de mal tourner, à ton âge.
Il essaie de recoller les morceaux, d’un coup sa petite vie tranquille se complique singulièrement. Il demande, presque timide, si c’est à eux qu’il doit son déménagement.
Il n’a pas plus de chance avec les questions. En guise de salutations le gringalet range son pistolet dans sa poche. Le costaud empoigne Pierre-Nicolas à bras le corps, le tourne d’un quart, face à l’autre qui ouvre la boîte à cogner, et pif, paf, aller retour direct dans les côtes, et rebelote, une deux trois fois. Gong ! Fin du premier round.
Pierre-Nicolas frise l’asphyxie, épaules aux limites du déboîtement, bouche ouverte, regard fixe.
— Si ça craque, tu seras obligé de te reconvertir au foot.
Les trois se bidonnent à l’évocation d’une équipe de pingouins footballeurs.
— Bon, fini de plaisanter, si tu veux me joindre, tu vas au Moulin-Pourri et tu dis au patron que t’as rendez-vous avec monsieur Beaujol, c’est tout. Nous, nous saurons toujours où te trouver. Compris, répète !
Il perroquette sagement. Blanc comme un linge de messe, les yeux presque sortis des orbites, l’impression que l’autre est en train de lui arracher doucement les bras, les ailes, sensation d’être une mouche entre les mains d’un enfant joueur et curieux.
— Vas-y, échauffe-lui encore un peu les abdos, et on le dépose près de son turbin, il ne faudrait pas qu’il soit en retard, les mômes ne seraient pas contents.
Gringalet a les poings durs, que de l’os, il doit tirer en coq ou super-coq, il assaisonne au corps, comme avec le sac. La voiture ralentit, se gare le long du trottoir, le gorille descend, Pierre-Nicolas toujours collé à lui, il lâche d’un coup et good bye.
Le cul par terre, les poumons tout petits, souffle court. Jet de l’éponge. Il essaie de se relever, prend appui contre un mur, des deux mains. Il attend, plusieurs minutes. Il se tâte, grimace, un pas, puis un autre, grande bouffée d’air… plié en quatre, il vomit son thé, tousse, manque de s’étouffer, les yeux pleins de larmes.
— Merdre, merdre, merdre !
Deux gamins le regardent. Demandent s’ils doivent aller chercher du secours.
Il fait non de la tête, dit qu’il a dû avaler de travers, qu’il les rejoint dans cinq minutes.
Les gosses s’éloignent, le laissant dos au mur.
     Bon, c’est pas le tout, maintenant faut que j’assure, au moins jusqu’à demain. Ensuite j’aviserai.
Il se redresse, rien ne s’écroule à l’intérieur, juste une grosse envie de pisser qui monte à mesure qu’il se décontracte. Il entre, va directement aux toilettes.

        En fin d’aprème, crevé mais content, la joie du travail accompli. Les enfants du centre de loisirs ont été sympas, ils progressent vite. Il est malgré tout un peu soucieux et courbatu. Il se masse les mains, ses articulations sont gonflées par la chaleur, l’effort, l’alcool aussi, et puis cette douleur dans l'épaule droite, premiers signes de rhumatisme.
Il se dit qu’il ne fait pas bon vieillir. Que d’ici un an ou deux il devra raccrocher. Il hume l’air pollué de la ville et s’imagine en retraité jouant à la pétanque sur la place d’un village « France profonde », retour aux sources.


           Vacances et fin de semaine, étranges concepts réservés aux travailleurs au long cours. Pour un précaire intermittent sans le sous et maintenant sans domicile, compter les heures, les empiler et se demander qu’en faire, voilà une occupation qui prend du temps. Sur les bords du Rhône, Pierre-Nicolas jette des petits cailloux dans l’eau, cause aux canards et aux cygnes, médite sur la vie en péniche, une de celles qui sont amarrées là, qui pourraient bouger et qui ne bougent jamais, villas flottantes pour bourgeois-bohèmes, bourgeois à nonante-neuf pour cent. Lui qui a la bohème pour quotidien rêve d’une petite maison dans son écrin de verdure. Un chez soi où il pourrait rentrer après ses trois demie-journées de labeur hebdomadaire.
Éric était censé le récupérer en voiture à midi. Et Éric n’est pas venu. Les sacs sont restés au centre, Pierre-Nicolas ne sachant trop que faire de sa peau, il a échoué sur les quais. Il lève le nez, au soleil il ne doit pas être loin de, ajouter deux heures, ce qui nous donne…
— Salut p’tit gars, ça mord ?
Le type s’assoit à côté de lui, il ne l’a pas senti venir. Petite décharge d’adrénaline, il le détaille, se rassure. L’homme porte un long pardessus d’hiver marron cendré, les cheveux plus gris que noirs, il doit titrer la cinquantaine, belle carrure, une tête de mieux que Pierre-Nicolas. Les chaussures sont celles d’un grand marcheur, à moins qu’elles n’aient été récupérées dans une poubelle. Le pauvre dans toute sa splendeur. La conversation s’engage par les présentations, l’homme se prénomme Fernand.
L’ombre du pont Wilson et le courant d’air fluvial les protègent de la canicule.
Fernand émet un bruit de bouche, manière de faire entendre que la gorge est sèche et qu’un peu de liquide… Pierre-Nicolas comprend que l’approche n’était pas désintéressée. N’ayant rien à boire, ni à dire, il continue de jeter des petits cailloux dans l’eau, ronds dans l’eau, dans l’air, tout ce qu’il sait faire, des ronds, ça amuse les enfants, ça dure jamais longtemps. Les paroles s’envolent et de fil en anguille Pierre-Nicolas raconte à Fernand qu’il s’est fait virer de son appart’ rapport à de vieux loyers, qu’il vient de terminer un boulot, et que là, ben… Rien.
— T’as de quoi payer un canon ? J’connais un rade pas cher, ils ont un Côtes-du-rhône tout ce qui a de plus…
Pierre-Nicolas se met à chantonner. « Dans tous les pays, dans tous les quartiers, y a des p’tits bars avec de drôles d’histoires. » Tu connais ?
— Non, c’est une chanson ?
— Oui, la Baronne, une fille de la région, c’est bien ce qu’elle fait. T’es déjà allé sur la péniche, la bleue, celle qui fait café ?
Fernand ne semble pas emballé.
— Laisse tomber, y sont gentils mais c’est comme l’autre là, celui qui fait pousser de la pelouse, t’habites sur un bateau et t’es obligé de tondre l'herbe et de tailler les arbres.
— Le mec qui me réveille avec une tondeuse à gazon sur mon rafiot, je le torpille.
Ils se lèvent en rigolant, à eux deux ils ont assez pour se jeter quelques gorgeons au fond du gosier.
Attablés devant leur ballon de Côtes, ils se racontent les dernières, puis d’un coup, Fernand dit qu’il connaît un petit appartement, 14e étage, tout équipé, matelas, eau courante, ni gaz ni électricité, mais Butagaz n’est pas fait pour les rats… Précision qui vaut son pesant de sueur, l'ascenseur est hors service. Pierre-Nicolas écoute, rêveur, s’y voit déjà, avec vue sur la mer. Sauf que Lugdu Sud, pour voir la mer, il faut attendre le jour où Rhône-Chimic fermera ses usines.
Fernand est en verve, une agence immobilière lui proposerait direct un job de commercial, d’autant que l’argument final est imparable, le loyer c’est zéro euro, libre de suite, emménagement immédiat.
— T’as des meubles ?
Il n’y a pas pensé, tout ce qu’il avait, c’était de la récup’, et vu l’état après le passage des vengeurs masqués, il n’y a aucun regret à avoir.
— J’ai deux sacs chez un pote que j’arrive pas à joindre. Deux autres en attente et que je devais récupérer aujourd’hui plus une machine à laver. C’est où ta résidence « Bon logis » ? Ne me dis pas que…
— Aux  Pâquerettes, y a un blème ?
— Non, une chance que je n’aie pas de bagnole.
— Rigole, c’est fini la guerre, et une fois que t’es connu, il ne peut plus rien t’arriver, comme au village.
Pierre-Nicolas réfléchit un moment, se dit qu’il n’y aurait que des avantages, vu qu’en ce moment… Sauf qu’il faut qu’il se démerde pour récupérer son bardas au centre de loisirs. Il propose un rendez-vous en fin d’après-midi pour la visite.
— Tope là, même endroit dix-neuf heures.
Ils finissent le pot et se quittent, copains.

        En arrivant chez Éric, Pierre-Nicolas apprend par Julie qu’Éric est sur un plan d’enfer, un contrat dans la Drôme, un petit festival en manque de D.J. Il ne rentrera que demain. Autrement dit, plus de chauffeur. Julie, bonne fille, se propose en remplaçante, sa potine Anaelle lui prêtera sa Panda, pour peu qu’une chauffeuse ne l’effraie pas. Il peut garder les clés de l’appart et passer la nuit ici, il n’y a rien qui presse, vu que ce logement aux Pâquerettes, c’est pas gagné.
Le tout suivi d’un mâchon avec la belle, et d’un petit somme, sans la belle.
L’heure du rendez-vous est là, presque en avance, hop’, une bibine pour la route, en avant toutes.
Alea jacta est.

à suivre...

Repost 0
26 février 2008 2 26 /02 /février /2008 19:56

Solitude


Au nom du sang         du sans nom
Du sans sol                au nom du sol

                    Sang

Bon sang ne saurait ment’
A feu et à                  faire couler le

                    Sang

Sol boit le sang         l’éponge   s’en imprègne
Sol vampire et           sang répandu devient sol
Fertilise                    ensemence

Au nom du sens        du nom
Sens    non sens       du nom     du sol     du sang
Sur le sol    en lettres de sang
S'imprime         un signe de vie


                    Sang


Le sol tremble       le sang se fige
La ligne de partage s'évapore    s'effiloche
Encore la peur
En sous-sol       sans le sous    rat de cave      dos au mur

Dégoût du
                     Sang

Élus
Repost 0

Audio Vox Concept'

regroupe une suite de textes conçus et écrits pour la voix.

Mise en bouche en souffle en 3 2 1 …

  D’autres textes dans la rubrique Audio Vox
(enregistrement artisanal par l'auteur)
La version audio est parfois différente de la version texte.
La raison pourrait en être une persistance des brumes textuelles.
Les poèmes sont des plaques tectoniques, ils bougent, se choquent, s'entrechoquent, emmagasinent de l'énergie, cela produit des failles de sens, des cratères néologiques, parfois aussi des tremblements de vers, des tsunamis sémantiques…