Overblog
Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
3 juillet 2009 5 03 /07 /juillet /2009 20:22
Le théâtre n'est pas la vie, pas plus celle du dehors que celle du dedans, 
l'acteur joue, il n'est pas son personnage.


Le théâtre transforme, traduit, transcende peut-être aussi parfois. Il représente.

Allons au théâtre pour voir du théâtre.


 Demain il sera sur les planches...
Partager cet article
Repost0
23 avril 2009 4 23 /04 /avril /2009 11:45


Le miroir est un songe  au revers des étoiles

Difficile  le chemin qui écrit nos mémoires
Qui construit notre   nos histoires
Comme trait de craie sur l’ardoise
Comme trait de plume sur les planches

Qui dans ses voyages portera une terre sans limite

S’exiler dans une langue étrange
Celle qui nous tient   qui brûle notre sang
D'autres mois   d'autres sois   d'autres fois
Mots-valises en carton bouilli   d’autres mots   d'autres vies

Le monde comme théâtre
D’adieu  de bonjour  de rencontre
D'ombres   de lumières
D'applaudissements

Si ce n’est timide ou libertin sourire

Tout commence               
Toujours

Partager cet article
Repost0
23 avril 2008 3 23 /04 /avril /2008 08:20

Tous droits réservés à l'auteur yve bressande


Les personnages


Odette : 57 ans, préretraitée. Elle fait office de concierge dans son immeuble, elle habite la loge. Elle n’attend plus grand chose de la vie.

Larissa : 16 ans, délinquante récidiviste en rupture de société, elle en veut au monde entier. 

Éric : 24 ans, propre sur lui. Stagiaire à répétition, il a un diplôme mais pas d’expérience ni de relation.

Le Policier : En civil, brassard orange.


Premier tableau


Rez-de-cour d’un vieil immeuble, ambiance sombre, pas trop propre ; un conteneur poubelle, une fenêtre avec ses pots de fleurs, l’assiette du chat. Sirène de police à l’extérieur, une porte claque, bruit de course, une jeune fille apparaît, affolée, essoufflée, prise au piège…


— Larissa : Chiottes de code ! Merde de trou à rat, ça pue la pisse ici !  Ces enfoirés de keufs vont me pécho, trop con.

On entend des voix dans le couloir.

— Odette : (off) Mais enfin, monsieur, que se passe-t-il ? En voilà des manières. Et d’abord qui êtes-vous ?

— Policier : (off) Police ! Vous n’avez vu entrer personne ?

— L : J’suis foutue, c’est trop nul… la poubelle ? Beurkkk.

Lari voit la fenêtre entrouverte, elle l’enjambe et la referme.

— O : (off) Non, j’étais dans ma cuisine quand j’ai entendu les sirènes, je suis sortie pour voir, ça courait dans tous les sens, qu’est-ce qui se passe ? Y a eu un accident ?

Apparition d’un flic en civil, il fait le tour, regarde dans la poubelle, pousse les portes, la fenêtre.

— P : Une bande de voyous vient de mettre à sac le Promoprix.

— O : Ah bon ! Un hold-up ?

— P : Pas vraiment, juste des marchandises. Ils arrivent en bande, comme les étourneaux. Ça va où là ?

— O : Escalier B. Et vous ne les avez pas vus venir ?

— P : Ils sont malins, ils entrent par petits groupes, prennent ce qu’ils veulent dans les rayons, et au signal du leader, ils se sauvent en courant, tous ensemble. Il n’y a pas d’autre issue ?

— O : Non, vous voyez, pour le bâtiment B il y a un code. Là, c’est la sortie de secours d’un petit théâtre, on ne peut pas l’ouvrir de l’extérieur.

— P : Cette fenêtre ?

— O : C’est chez moi. Elle s’approche. Elle est fermée… Ils sont dangereux vos voleurs ?

— P : Oui, surtout en groupe. Un agent de sécurité a reçu un coup de couteau à la main. Ce sont presque tous des récidivistes.

— O : Ah !

— P : Vous êtes certaine qu’il n’a pas pu monter dans les étages de l’autre côté ?

— O : Chez les A ? Eux ils ont droit à un interphone, ils n’ouvrent pas à n’importe qui, et à cette heure le bouton de service ne fonctionne plus. Ce sont des jeunes alors ?

— P : Oui, des mineurs. Ça vient des banlieues. Quand on en attrape, on essaie de les raisonner ou de leur faire peur, mais on est obligé de les ramener aux parents, qui s’en foutent, même pas une taloche.
Tout juste si on ne se fait pas insulter et cracher dessus.

— O : C’est bien malheureux, il faudrait les envoyer en maison de correction.

— P : Ça n’existe plus depuis longtemps, même dans les centres fermés, c’est psy et éducateurs… notez, j’ai rien contre, mais point de vue résultat…

— O : Moi par exemple, j’ai été élevée à la campagne, eh bien, figurez-vous que…

— P : Merci madame, je dois y aller, si jamais vous voyez quelque chose de suspect, prévenez-nous.

— O : Bien sûr !

— P : Nous allons patrouiller dans le quartier toute la nuit. Dormez tranquille.

— O : Merci, oui, au revoir.

Ils sortent. Et tout de suite la fenêtre s’ouvre, Lari ressort, écoute, on entend la porte de l’allée et Odette qui rentre chez elle. Lari se cache derrière la poubelle.

— L : Je vais me faire coincer, le premier qui passe… si je tenais le têtard de moule qui a rancardé les keufs… Je pourrais essayer de grimper. Non, trop risqué.

 Apparition d’Odette à sa fenêtre, elle l’ouvre, la ferme, l’ouvre à nouveau, un vague sourire aux lèvres. Elle scrute la cour.

— O : Minou, minou, minou, minou… où est-ce qu’il est encore allé courir celui-là ? Sûrement en train de faire des bêtises.

— L : À voix basse. Vieille conne.

— O : Minou, minou, minou. Chat de gouttière, va. Il vous mange dans la main et hop, en vadrouille. Ingrat.

Odette s’assoit à la fenêtre, prend un tricot. La radio en fond sonore.

— O : Ces jeunes tout de même… À leur âge, qu’est-ce que j’aurais bien pu voler ? Une pièce dans le porte-monnaie de ma mère… et encore, elle savait combien il y en avait, elle aurait vu tout de suite. Dans un magasin, mon Dieu, je serais devenue rouge de honte rien que d’y penser. De toute façon, au village, tout le monde aurait su…
À l’école on nous apprenait ces choses. La morale, l’instruction civique. Faut vraiment qu’y soyent pas bien dans leur peau ces gones. Et les parents, avec tout ce chômage, cette misère… on se croirait revenu un siècle en arrière… quoique, en ce temps là il y avait du travail pour qui en voulait vraiment, alors qu’aujourd’hui…
Il faudra bien un de ces jours que quelqu’un fasse quelque chose !
Arrête de radoter ma pauvre Odette, le borgne n’attend que ça.
Non, le mal est ailleurs, y en a qui ont trop, c’est sûr, cet Antonin Salière, 55 fois le smig qu’il gagne, c’est pas normal… et tout ce gaspillage… et la télé pour leur donner des idées…

Lari entend ce que dit Odette, elle réagit par des mimiques,  s’impatiente…  elle risque un œil.

— O : Je me demande si la police en a arrêté… Ils n’ont pas froid aux yeux tout de même. C’est moins pire qu’en Amérique, ou qu’au Brésil… où est-ce que j’ai vu ça ? Un vrai nuage de sauterelles, là-bas, la police leur tire dessus.
Ce policier, trop jeune, dépassé par les événements, pas préparé à courir après des gosses… on devrait leur faire passer le bafa, ça pourrait pas leur faire de mal.
À voix basse. Tout était fermé, il ne s’est pas caché sous mon lit, n’a pas pu escalader la façade, c’est trop dangereux, non, il ne doit pas être loin. Bruit de pas dans le couloir.
Tiens, voilà du monde… ça c’est Éric.

Entre un jeune homme, propre sur lui, mallette à la main.

— O : Bonsoir Éric, bonne journée ?

— Éric : Bonsoir madame Odette, oui, comme d’habitude, et avec ce temps ça passe plus vite. C’est quoi tous ce remue-ménage dans la rue, il y a eu un accident ?

— O : Ne m’en parlez pas, toute une histoire, une bande de galopiots ont attaqué le Promoprix, ils sont partis les poches pleines. La police est venue ici, il paraît qu’y en a qui se sont réfugiés dans les allées, et comme depuis trois jours la porte sur rue ne ferme plus… mais bon, il n’a trouvé personne.

— É : J’espère qu’ils en ont pincé quelques uns. S’ils étaient entrés ici, ils se seraient fait prendre, c’est un cul-de-sac, une vraie souricière.

— O : Faut croire que non. Pourtant le pandore avait l’air de penser… Coup d’œil d’Odette vers la poubelle, elle fait “chut” avec son doigt. Éric se retourne.

— É : Qu’est-ce que vous dites ? Nouveaux signes d’Odette.

— O : Enfin bon, ça met toujours un peu d’animation dans le quartier.

— É : Drôle d’animation… Vous n’avez pas peur ? Ils pourraient être dangereux, il y avait une ambulance devant le Promop’.

— O : Ah bon, c’est vrai que le policier a parlé d’un blessé, un coup de couteau je crois…

— É : Et vous… (n’avez vraiment pas peur)

— O : Oh moi, à mon âge, j’en ai vu d’autres. Allez.

— É : Bon, eh bien je vous laisse, vous êtes vraiment certaine que… bon d’accord, bonne soirée tout de même.

— O : Merci, vous aussi.

Éric s’arrête devant la poubelle, Lari lui fait signe de se taire et de continuer son chemin. Il jette un œil vers Odette, il a envie de rire.

—O : Vous avez oublié quelque chose ?

— É : Non, non, c’est rien. Vous avez raison, un peu d’animation…

Clin d’œil à Odette, il sort.

— O : Houuu, c’est pas le tout, y va falloir penser à préparer la soupe. Minou, minou, minou… sacré galopin va. Bah, la police n’arrête pas encore les chats en maraude.

Odette surveille d’un œil. On l’entend chantonner dans sa cuisine… Lari se redresse, hésite, regarde vers le haut, rien ne bouge…  si, dans son dos, au premier…  le téléphone d’Odette sonne…  Lari sursaute.

— O : Oui, oui, j’arrive ! … Lari en profite pour sortir. Allô, Ah ! d’accord, oui… Elle apparaît à sa fenêtre, à voix plus basse,. Non… Il est sorti ? comment ? Ah ! Plus fort. Une voiture de police juste au coin. Oui, oui, je suis au courant. Plus bas. Une surprise ? Quelle surprise ? Bon, c’est d’accord, au revoir. Ils se voient.

Odette se retire un peu. Retour de Lari, regards méfiants, elle s’approche de la fenêtre, Odette l’interpelle.

— O : Bonsoir jeune homme, vous cherchez quelqu’un ?

Réaction défensive/provoc de Lari…  Odette surprise, c’est une fille.

— L : Qu’est-ce que t’as la vieille ! J’suis une girl, ça se voit pas !

— O : Oh ! Excusez-moi. C’est-à-dire que, au premier abord, mademoiselle.

— L : Ah ! trop conne, merde, les keufs c’est tes potes, y vont quéplan jusqu’à d’main sous ta f’nêtre ?

— O : Euuuh. Moins vite s’il vous plaît, et vous pourriez être un peu plus polie.

— L : Arrête ! Merde, t’es duchesse ? T’as vu ton trou d’merde de pauvre !

— O : Parlez-moi sur un autre ton je vous prie, et d’abord qu’est-ce que vous faites là ?

— L : Fais pas chier, tu l’sais très bien. J’ai les keufs au cul, faut que je me tire d’ici. Par là, ça traboule, tu connais le code ? Mais réponds vieille peau !

— O : Ne vous énervez pas mademoiselle. Ça ne sert à rien.

— L : À rien ! Faut que je me casse d’ici tu comprends ! Et tu m’dis encore un fois “mademoiselle”, j’te fais bouffer tes pots d’fleurs !

— O : Un peu de respect, s’il vous plaît. On n’a pas élevé les cochons ensemble que je sache. Comment voulez-vous que je vous appelle ? Moi c’est Odette, et la politesse n’a jamais fait de mal à… (personne)

— L : Laisse béton, t’es trop reloude mémé… Larissa, tout l’monde dit Lari.
Oui ou non est-ce que ça traboule ?

— O : Ça ne manque pas de piquant, enchantée Larissa. Non. C’est à l’école qu’on… (t’as appris à parler)

— L : Tu crois quoi ? “À la colle” on t’apprend à fermer ta gueule et à bégo des putains de trucs qui servent rien qu’à dev’nir chômdu. Y a vraiment pas d’autre sortie ? J’te demande. Et arrêtes de me dire vous.

— O : Eh non Larissa, te voilà condamner à rester ici.

— L : Et par les toits ?

— O : Tu n’y penses pas, c’est beaucoup trop dangereux.

— L : J’m’en fous, plutôt me casser le cou que de tomber dans leurs sales pattes.

— O : Il fallait peut-être y penser avant.

— L : Merde, arrête ! J’ai pas besoin de tes conseils à la con, vous êtes toutes pareilles, comme ma reum, t’as qu’à voir où ça vous mène, z’auriez mieux fait de pas vous écouter. Y doit bien y avoir un moyen, une fenêtre qui donne derrière.

— O : Non, c’est sans issue. Tu peux te mettre dans la poubelle et attendre six heures du matin.

— L : Merde, merde, merde ! Si je tenais ce têtard de moule qui… trop con. Ça te fait marrer, hein, mais va leur dire que j’suis là ! Tu passeras à la télé.

— O : Calme-toi et raconte-moi ce qui s’est passé.

— L : Me calmer, raconter, t’es bien comme ma reum, y a pas. Causer ça sert à rien. Vous faites tous chier. Merde !

— O : Ne crie pas. C’est qui cette “reûme” ?

— L : Ma mère, elle est “rémi” avec les alloc’s, on est quatre dessus plus son gros con qui lâche pas un flouze, tout pour sa caisse pourave et la frime au trobis, un vrai trouduc’ çui-là. Fume là, c’est du d’gebel, exprès qu’il a pété la porte d’la douche.

— O : Je ne suis pas sûre d’avoir tout compris. Ta mère est au chômage, et tu as des frères et sœurs… c’est ça ?

— L : Ouais, toute une famille, dans trois pièces, et elle obligée d’bosser au black, parce que lui…

—O : Moi aussi je suis au chômage.

— L : Tu vois qu’j’ai raison !

— O : En fait, je suis en préretraite.

— L : C’est pire, t’es foutue, y z'attendent que tu crèves.

— O : Je suis quand même un peu concierge de l’immeuble, en échange je ne paye pas de loyer, juste les charges, et les gens sont gentils, ils me donnent un peu d’argent.

— L : Tu fais la manche dans l’escalier ? De toute façon j’m’en fous de ta vie.

— O : Ce sont des étrennes.

— L : Des quoi ?

— O : Un peu comme un pourboire, je rends service et on me donne de l’argent.

— L : Ah, tu bosses au black, comme ma reum, elle c’est les ménages. Et si tu pouvais encore tu f’rais la pute, c’est ça.

— O : Oh… Larissa s’il te plaît, ce n’est pas bien de…

— L : Quoi qu’est-ce qui…

— O : Tais-toi… Le respect on ne t’a pas appris ? Moi à ton âge les anciens on les respectait, et… (même si)

— L : Tu vas pas te mettre à chialer, Elle s’approche. C’que j’dis c’est vrai, moi j’ai qu’à écarter les jambes et j’gagne tout les francs que j’veux, et ben j’l'ai jamais fait et ceux qu’ont essayé d’me mettre y s’en souviennent encore, j’te l’dis… et mon bop’ si un jour y m’touche j’les lui coupe, j’te jure qu’ça va saigner, ce porc.

— O : S’il te plaît Larissa, ça me choque de t’entendre parler… (ainsi)

— L : Et alors, chez moi tout l’monde parle comme moi, ça choque personne.

— O : Tout de même… c’est loin où tu habites ?

— L : L’quartier ? Terminus du 66, tu peux pas louper ma tour, y ont fait péter les autres. Septième étage, porte 712 bis.

— O : Je ne connais pas.

— L : C’est pas plus mal.

— O : Tu veux boire quelque chose, j’ai de la grenadine, ou du jus d’orange.

— L : J’veux bien.

Odette disparaît, Lari pose son sac à dos et en sort des tablettes de chocolat. Au 1er une fenêtre s’ouvre, Éric paraît, en contre-jour, il observe… Odette revient… Lari n’a conservé que deux tablettes…

—O : Alors, jus d’orange ou grenadine ?

— L : Grenadine, ça m’rappelle quand j’étais p’tite. Tu veux du choc, c’est du bon, du noir 77 % ou du, lait et noisettes ?

— É : Il a l’air bon ce chocolat, il a dû coûter cher ?

Lari se retourne surprise, cherche…

— L : C’est qui ce singe ? J’t’en pose, suce-toi et ferme ta cage !

— O : Je t’en supplie, Larissa ! C’est Éric…

— L : Et alors, de quoi y s’mèle ? Merde, fait chier ! Toi l’autre pingouin, si t’es pas content tu descends !

— O : Du calme, je voulais dire que tu peux lui parler normalement.

— L : Dis que je cause pas normal, rien à foutre, c’est comme ça, et mon choc c’est du choc, et c’est pas des cons qui les boufferont mes tablettes. Du comme ça c’est pas avec “ta traîne” que tu vas te l’payer.

— É : Et toi, c’est avec ton argent de poche que… (tu l’as acheté)

— L : Mais descends man, viens, viens causer, si y te plaît pas mon choc, j’t’emmerde, allez montre tes couilles, descends !

— O : Larissa, ne criez pas, les voisins vont vous entendre !

Éric ferme sa fenêtre et disparaît.

— L : J’m’en fous d’tes voisins. C’est qui c’naze, c’est ton pote ?

— O : Éric habite ici, il est très gentil.

— L : Ouais, un diandiant fils de bourge.

— O : Ne jugez pas comme ça, il cherche du travail, en ce moment il fait un stage.

— L : Dis plutôt qu’y s’fait enculer gratos, comme toi, scuze, c’est pas c’que j’voulais dire mais, les stages, ma reum elle en a fait qu’ec z’uns, et ben chiottes zob tu peux t’la mettre sous l’bras, que des ménages au black qu’elle trouve.

— O : Larissa, arrête, excuse-moi mais il faut parler autrement, je ne veux plus entendre…

Éric entre.

— L : Te v’là le stagiaire, non mais tu t’es vu, plus ringue tu meurs.

— É : Je ne cherche pas à plaire aux voleuses, mademoiselle.

Lari sort un couteau et se jette devant lui.

— L : Écoute minus, j’ai pas de leçon à recevoir, j’te demande rien, si tu veux en bouffer, t’en bouffe, sinon tu remontes dans ta niche jouer les voyeurs. Tu captes ?

Elle fait mine de lui piquer l'entrejambe, il fait un bond en arrière.

— O : Le couteau ! Oh, mon Dieu !

— L : Tu fais déjà moins le cakou, pauvre pomme !

— O : Lari, attention, ne lui fais pas mal, range ce canif tout de suite, s’il te plaît.

— L : Où que je suis tombée ? Canif, mon canif. Elle le montre à Odette. si j’lui plante dans l’gras tu vas voir si c’est un canif. Vous me faites marrer tous les deux, vous ressemblez à deux endives au fond de votre puits de merde dégueulasse. Elle fait reculer Éric en le menaçant, il est dos à la poubelle. T’as les foies, hein, tu vas faire dans ton fute.

— É : Oui, vous me faites peur. À votre âge vous… (devriez)

— L : T’es trop grave keum. La leçon, j’en veux pas de tes leçons, pauv’ type, ravale ta bave, trouve-toi un patron et fous-nous la paix.

— É : Vous devriez faire att (ention avec)…

— L : C’est pas vrai ! Tu vas arrêter avec tes vous, vous, vous, petit chien, waou waou, tu ou j’te tue. Elle rit, il fait un pas en avant, elle joue du couteau. T‘es mort.

— O : Ah ! Je t’en prie Lari, arrête, il ne faut pas jouer avec ça, vous allez vous faire mal.

— É : Vous allez le manger son chocolat volé à Promoprix ? Nous, on se démène pour faire des études, pour travailler, pendant que ces…

— L : Que ces quoi ? Allez vas-y, dis-le ! Je vais te planter, je vais te les faire avaler tes… (couilles)

Un voisin gueule d’en haut. (Off)

— Voisin : C’est pas bientôt fini vot’ cirque, pouvez pas vous engueuler chez vous ? Si ça continue j’appelle la police !

— É : Oui, il peut l’appeler la police, qu’est-ce que “tu” en penses ?

— L : Ordure, fumier, naze… Tu vas les voir, tes tripes !

Odette entre dans la cour en courant, attrape le couteau par surprise, et le jette dans la poubelle.

— O : Maintenant ça suffit !

— L : Espèce de… t’es avec lui, mon nife… Lari ouvre la poubelle et se penche. Mon nife putain ! Laisse-moi !

Éric la pousse dedans, elle se débat, il ferme le couvercle en rigolant.

— O : Doucement quand même, ne lui fait pas mal.

Lari hurle et cogne contre les parois.

— V : Allez faire vot’ boucan ailleurs ! Non mais c’est pas vrai ! Bande de p’tits merdeux, j’vais les appeler les flics !

— O : C’est bon, monsieur Gradouble, je m’en occupe, c’est fini.

— É : Qu’est-ce qu’on fait, je sors les poubelles ? J’en connais qui seront contents.

— O : Non, c’est pas bien, elle est trop jeune.

— É : Pas pour jouer du couteau, c’était moins une que je me fasse ouvrir le ventre.  C’est peut-être elle qui… je ne vous imaginais pas du côté des bandits.

— O : Ne dites pas de bêtises. C’est une gamine. Bon, il ne faut pas rester dans la cour, on va la rentrer chez moi.

— É : Et après, c’est une vraie guêpe, quand on va ouvrir le couvercle…

Éric fait rouler la poubelle, ils sortent.

suite sur demande à yve.bressande@free.fr
Partager cet article
Repost0
21 avril 2008 1 21 /04 /avril /2008 09:50
Une comédie de yve bressande


                La nuit de l’équinoxe Léa et Benjamin s’en vont repeupler le monde, laissant Xavier et  Adèle en tête à tête. Adèle a l’œil qui brille et Xavier n’est pas contre ce petit vent de printemps. L’arrivée impromptue de Cathy, la voisine du dessus, jette un froid réfrigérant sur cette fin de soirée et oblige à jouer les prolongations. Il faut faire sortir Larissa de là ! Une panne d’électricité n’arrange ni ne calme la situation, bien au contraire…
Un ange électricien surgit hors de la nuit ! La sève monte… Enfin, l’aube du grand soir se lève.


« On y va ? — On y va ! »


Synopsis

    Acte I
    Scène 1 : La fin du jeu.
    Scène 2 : Le bébé de Léa.
    Scène 3 : Ça ne coûterait pas si cher…
    Scène 4 : Mille ans dans le frigo.
    Acte II
    Scène 1 : Je ne veux pas sortir !
    Scène 2 : L’ange électricien.
    Scène 3 : Zut… déjà.
    Scène 4 : Y a l’téléphon qui son…
    Scène 5 : La révolte des gueux.
    ÉPILOGUE
    On y va ? ! …

Personnages

Léa : 27 ans  
Branchée, dynamique, rieuse. Elle est heureuse, pour elle la vie va de soit, l’avenir est plein de promesses. Elle a un boulot à mi-temps, pas de problèmes de fric.

Benjamin : 33 ans
Grand, allure sportive, il est prof de quelque chose scientifique dans le supérieur. Il a programmé sa vie, études, boulot, femme qu’il aime, maison, enfants, loisirs… retraite.
Il a fait un stage avec Adèle, ils se connaissent depuis la fac.

Il font le choix de la tranquillité et de la sécurité, quelque part du conformisme.


Adèle : 37 ans
Femme posée, réfléchie, décidée, positive.  Elle a le sens de l’humour et ne s’en départit pas. Il se pourrait que cette nuit soit un tournant de sa vie…
Elle a connu Xavier dans les manifs et réunions politiques, elle a un peu décroché depuis. Elle n’aurait pas été contre avoir un enfant, même que si…
Elle travail en free lance comme conseillère en développement personnel et motivation… c’est elle qui fait bouillir la marmite.
Stable jusqu’à l’arrivée de Vivien…
Puis montée, de + en + expansive, c’est sûr, sa vie va singulièrement se compliquer…

Elle fait le choix du changement et de l’action.

Xavier : 45 ans
Intello bavard, a réponse à tout, reste serein quoiqu’il arrive, mais souvent à côté de la plaque.
Il écrit des articles, des nouvelles et autres scénarios qui se  vendent très mal.
Militant révolutionnaire depuis 20 ans, tendance anar.
Très sûr de lui au début, rieur, sens de l’humour, dynamique, boit beaucoup… trop.
À l’arrivée de Vivien, il est déjà un peu bourré, il entame sa descente. Dans la dernière scène, son aigreur et son impuissance transparaîssent…

Il fait le choix de l’autruche, du discours stérile. Conduites suicidaires (alcoolisme, sida).

Cathy : 35 ans
Intelligente et sensible mais enfermée dans son “bene vole” — “Bonne sœur laïque”, militante humanitaire.
Travaille dans le sociale. Elle a recueilli Larissa chez elle à sa sortie de cure de désintox. N’a pas l’habitude de boire, s’est laissée entraîner par Larissa.
Elle flotte entre deux eaux puis se reprend au moment de partir.

Ne fait pas de choix partisan, tous le monde a le droit d’être sauvé.

Larissa : 22 ans
Look punkette destroy chic.
Paumée, alcoolo, camée, hystérique tendance nympho, reste néanmoins sympathique. Elle a suivi une cure de désintox, apparemment sans trop de résultat, elle boit beaucoup trop. À fond tout le temps, elle a pris de l’ecstasy en début de soirée. Descente dans la dernière scène, elle est ivre et fatiguée.

Elle fait le choix du “frigo”, peur et refus de l’avenir — puis celui de la jouissance de l’instant. No futur…


Vivien : 27 ans
Grand beau gosse.
Chômeur, exclu, militant révolté, anar. Il sait très bien ce qu’il fait et où il en est.
Il a suivi Larissa pendant quelques jours, c’est une position de repli après l’attentat.
Il reste lucide et calculateur, s'enthousiasme dès qu’il parle de Sa révolution.

Il est sûr d’avoir fait le bon choix !


Acte I

Scène 1

Xavier : Jack       Léa : Alicia         Benjamin : Peter       Adèle : Maureen

La scène démarre sur la fin d’un “jeu sur canevas” policier.
Les personnages sont désignés par leur nom dans le jeu.
Alicia porte une perruque. Elle entre, traverse la scène une petite bourse à la main, elle la met dans la poche d’un manteau. Un coup de feu claque. Alicia hurle et s’écroule. Jack entre précipitamment, il a une pipe à la main.



JACK : Qu’est-ce que c’est ? Alicia ! Ça va ? Tu es blessée ?

ALICIA : J’ai mal, Jack. Le salaud !

JACK : Ne bouge pas. Laisse-moi voir.

ALICIA : Non, ne m’touche pas, aïe !

PETER : Peter entre. Qui a tiré ? Vous avez entendu ? Alicia…

ALICIA : Fumier ! C’est lui, c’est Peter, j’en suis sûre. Aïe !

PETER : Moi ! Tu es folle ! J’étais en train de bouquiner dans la bibliothèque.
Il montre un livre. C’est grave ?

JACK : Je n’ai pas l’impression, elle est touchée au bras. On va l’emmener à l’hôpital.

Entre Maureen. En peignoir, pieds nus, une serviette de bain entoure ses cheveux.

MAUREEN : Alicia ! Mon dieu… Elle se précipite sur Alicia, repousse Jack. Mais elle saigne ! Ma pauvre chérie, tu vas pas mourir, dis ? Qui c’est qui t’a fait du mal ? On ne peut pas la laisser se vider. Ne restez pas plantés là comme des asperges de printemps ! Il faut appeler le SAMU. Alicia, comment tu te sens ?

ALICIA : Je crois que ça va aller, aide-moi…  merci.
S’adresse à Peter. Ordure ! Tu pensais m’avoir, et pouvoir filer avec le magot, hein ? Je te connais mieux que tu ne le croies… espèce d’hypocrite, égoïste… Aïe !

MAUREEN : Ne t’énerve pas, tu te fais du mal.

JACK : Tu l’as vu ? Tu es certaine que c’est lui ? Peter, c’est toi ?

ALICIA : Qui veux-tu que ce soit ? Le pape ! Regarde dans la poche de son manteau. La preuve est là. Depuis le début, je me doutais, rien qu’à voir sa mine de faux-cul polymorphe.

Jack va vers le manteau, fouille et sort la bourse.

MAUREEN : Merde… ! Les diam’s de la vieille…

Jack revient vers la table et vide la bourse, elle est pleine de “pierres précieuses”.

PETER : Non mais vous êtes dingues ! C’est un coup monté. C’est trop facile. Vous me prenez pour un débile profond ? Je n’aurais jamais /… fait une bêtise pareille.
(Au signe / … les répliques se chevauchent, Maureen attaque sur “jamais”.)

MAUREEN : La lettre volée… nous aussi on connaît nos classiques.

JACK : Résumons la situation. Il n’y a que toi et Maureen qui ayez pu tirer. Alicia, évidemment non. Moi j’étais dehors. Je n’ai matériellement pas eu le temps de faire le tour.

MAUREEN : J’étais sous la douche, j’ai entendu le coup… les cris, alors…

ALICIA : Ne t’en fais pas Maureen, personne ne t’accuse. Je sais bien que ce n’est pas toi. Tu n’aurais jamais pu.

Jack examine les pierres une à une.

JACK : Émeraudes, rubis, saphirs… il y en a pour une petite fortune, sauf qu’elles ne sont pas taillées. Il s’agit de nuggets en verre coloré. Des pierres brutes, ce n’est pas facile à écouler.  Et surtout, pas de diamants.

PETER : Il faut trouver la faille, le truc qui cloche. Maureen, quelle drôle d’idée de prendre une douche maintenant ?

ALICIA : Fiche-lui la paix connard, t’es foutu. Jack, casse-lui la gueule.

JACK : Attends, il était question de deux millions d’euros. Pour atteindre cette somme, il faut autre chose que de la verroterie. J’avoue que moi aussi je trouve le coup du sac dans la poche un peu tiré par les cheveux.

PETER : Tu vois Maureen, ça ne prend pas, l'appât est trop gros pour être avalé en une seule bouchée.

MAUREEN : Non mais qu’est-ce que c’est que ce cirque ! Vous êtes tous devenus maboules ou quoi ? Alicia, dis quelque chose !

PETER : Maboule qui roule fait sa pelote… Qui mieux que toi avait intérêt à mettre ces cailloux dans ma poche, hein ?

MAUREEN : Je vais te /… les faire bouffer.

PETER : Me faire accuser, et garder les diam’s… Banco sur toute la ligne !

MAUREEN : Vous n’allez pas le croire. Alicia, tu vas pas croire ce type, dis. Il est fou, regarde ses yeux. Jack…

JACK pipe au bec : C’est forcément l’un de vous deux, on n’en sort pas. Si c’est toi (Maureen) qui l’as mis, pourquoi tirer sur Alicia ? Faire accuser Peter tout en créant une diversion pour qu’on ne cherche pas le reste des pierres. Peter n’aurait pas pris le risque de garder ces babioles dans sa poche. Sauf si tu (Peter) as planqué les diamants ailleurs. La partie émergée de l’iceberg, pour brouiller les pistes. Mais dans ce cas, pourquoi tirer sur Alicia ? Et si c’est vraiment toi, tu l’aurais tuée. À cette distance, même dans la pénombre… à moins que…

MAUREEN : Arrêtez ! C’est pas drôle. D'abord j’ai jamais su me servir d’un pistolet. Même pour un milliard je l’aurais pas assassinée, et fait du mal à Alicia.

ALICIA : Je la crois, elle ne tuerait pas pour de l’argent, alors que lui.

PETER : Sincèrement, tu m’imagines capable de tuer pour du fric ? Tu me déçois Alicia, mais maintenant je sais à quoi m’en tenir. Ça aura au moins servi à ça.

JACK : Tu avoues ?

PETER : Rien du tout ! Ce n’est pas moi. Quand j’ai, je partage ! Mais bon sang !

Il fonce sur Maureen et lui arrache la serviette qu’elle a sur la tête.

PETER :  Je vous l’avais bien dit qu’elle ferait une erreur !

MAUREEN : Quoi ?

PETER : Regardez, elle a les cheveux secs !

Jack s’approche de Maureen, lui touche les cheveux. Maureen se recule.

MAUREEN : Laissez-moi ! Non… je… j’avais un bonnet de bain !

PETER : Alors pourquoi la serviette ?

MAUREEN : … je… j’ai paniqué, je sais pas… une habitude…

PETER : Laisse-moi deviner. Tu entends le coup de feu, tu sors de la douche, tu prends le temps d’enfiler un peignoir, d’enlever le bonnet, de nouer la serviette. Je n’oublie rien ?

MAUREEN : Vous êtes tous siphonnés, c’est du mauvais cinoche série Z ! Alicia, j’t’en supplie, ne les laisse pas…

ALICIA : Tu n’as pas fait ça ma petite Maureen ? Explique-toi. Si ce n’est pas Peter… l’arme, où est l’arme ?

Maureen éclate d’un rire hystérique, sort le pistolet de sa poche, les menace et disparaît en courant.

ALICIA : Salope ! Aïe !

PETER : Elle n’ira pas loin, il faut prévenir la police… et te soigner Alicia. (…)

Tous les protagonistes se décontractent, quittent leur personnage, des cris fusent. Alicia enlève sa perruque.

Scène 2

Adèle — Xavier  — Benjamin — Léa

Adèle/Maureen revient sous les applaudissements. On se congratule. Retour à un quotidien festif. Grande complicité entre Xavier et Adèle, la distribution des rôles dans le couple est connue et jouée par les deux.

ADÈLE : Benjamin, tu m’as eue comme une bleue, je n’allais tout de même pas prendre une vraie douche.

XAVIER : Pourquoi pas… à peine une poignée de secondes de plus, et… Hé ! Tu es comment sous ce peignoir ma douce Adèle ?

ADÈLE : Arrête, Xavier ! Bas les pattes, gros dégueulasse. Bon, je vais me changer, j’en ai pour deux minutes. Elle sort.

BENJAMIN : On a méga bien joué ce soir, c’est un de nos plus réussis ! Qu’est-ce que vous en dites ? Classique mais béton. Les personnages ont fonctionné à donf du début à la fin.

XAVIER : C’est vrai, pour une fois j’étais vraiment dedans. Je le sentais jusqu’au bout du gros orteil.

LÉA : Oui, Adèle est vraiment extra, elle trouve toujours de ces trucs, elle devrait écrire des pièces.  Xavier pose sa pipe.

BENJAMIN :  C’est digne de ton prochain bouquin, Xavier ! Je te soupçonne même de  récupérer des idées en douce. Je t’imagine te précipitant sur ton ordi dès que nous aurons le dos tourné.

XAVIER : Autrement dit, elle ferait mieux d’écrire et moi de faire le guignol…  
C’est ça ?

LÉA : Ne boude pas mon bichounet, tu as été parfait ce soir. Et il est indéniable que tu as un petit talent pour la comédie.

XAVIER : Et voilà, elle se paye ma tête… pas moyen d’être sérieux cinq minutes.

LÉA : Sérieux ? Sérieux… qu’est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Tu connais ce mot-là, mon chéri ?

XAVIER : Ouais… Sauf que pour la fin, je suis prêt à parier le champagne que vous vous êtes concertées en cachette pour arranger le coup, ce n’est pas possible autrement. Trop beau et trop bien ficelé. J’ai raison ?

Léa prend la pose, répond sur le mode déclamatoire grandiloquent façon tragédienne XIXe siècle.

LÉA :  Horreur ! M’accuser de trahison ! C’est trop injuste, regardez-moi, innocente colombe que je suis. Retour d’Adèle. Aaah ! je souffre.

ADÈLE : Vous avez recommencé un nouveau jeu ?

LÉA : Adèle… tu n’imagineras jamais… ton mec ose insinuer que nous aurions arrangé la fin.

ADÈLE : Nous ? Sous prétexte qu’on a été meilleures que vous, il faudrait qu’on ait triché, c’est ça ?

LÉA : Quel malheur, quelle injustice, comment laver cet affront ?

ADÈLE : Dans le vin, je ne vois pas d’autre solution.

LÉA : Alors, soyons fortes, Adèle.

ADÈLE : Xavier, va chercher une bonne bouteille, et ne reviens que quand elle sera débouchée.

XAVIER : Ça roule…

BENJAMIN : Je te suis, on ne sera pas trop de deux pour choisir.

Ils sortent. Léa ramasse les pierres et prend une cigarette, Adèle installe des verres.

LÉA : Tu n’as pas vu mon briquet ?

ADÈLE : Non. Tu étais vachement bien ce soir. Je te trouve en pleine forme. Pour le coup du pistolet et des pierres, Xavier et Benjamin se doutent de quelque chose. Mais après tout, si on ne s’amuse pas un peu… et sans ça nous y serions encore.

LÉA : Ouais, j’ai la super pêche !… Et puis ce n’est pas la première fois qu’on met les pouces, je suis certaine qu’ils n’y ont vu que du feu, pan !

ADÈLE : Ce sont deux vrais gamins, je me demande s’ils seront adultes un jour ? Enfin, surtout Xavier…

LÉA : Il faudrait que j’arrête de fumer… Tu sais… on s’est enfin décidé,  moi je voulais depuis longtemps. Mais Benjamin, lui… il repoussait tout le temps.

ADÈLE : Vous allez faire un gosse ! C’est vrai ? Ce que tu as de la chance. (…) Tu es déjà /…  enceinte ?

LÉA : Chuuut… Non, et on n’en a encore parlé à personne.

ADÈLE : Ce serait pour quand ?

LÉA : Ben… si tout se passe bien… je me sens conne de t’en parler, mais…

ADÈLE : Quoi ?

LÉA : Tu devines pas ? On est quand ?

ADÈLE : Quand… quand ? Tu veux dire cette nuit !

LÉA : La nuit de l’équinoxe, la nuit du printemps. Chuuut…

Xavier revient avec la bouteille ouverte.

XAVIER : Rosé de Provence frais juste comme il faut, ça ira ?

ADÈLE & LÉA : Oui, oui… Elles pouffent de rire.

XAVIER : Qu’est-ce qu’il y a de si drôle ?

ADÈLE : Non, rien, fais le service. Tu as perdu Benjamin ?

XAVIER : Vous complotiez pour le scénario du mois prochain, je me trompe ?
Ce sera ton tour, Léa. Il va falloir assurer.

Nouveau fou-rire des deux femmes. Retour de Benjamin.

BENJAMIN : Pourquoi vous riez ? Vous parliez de moi ?

XAVIER : Non, c’est quand j’ai apporté le rosé.

BENJAMIN : Je vois pas le rapport.

XAVIER : Moi non plus.

Xavier distribue les verres.

ADÈLE : Au printemps, à un avenir radieux, et joyeux Noël !

BENJAMIN : À la vie, à l’amour.

XAVIER : À la chute du capitalisme.

LÉA : À nous, au monde, et… buvons !

Ils trinquent et boivent.

LÉA : Il n’est pas mauvais du tout, très fruité, du parfum, du corps…

XAVIER : De la cuisse… Il mate les jambes de Léa.

LÉA : Xav, ne profite pas de toutes les occasions, s’il te plaît, c’est fatiguant à la fin…

BENJAMIN : Le mois dernier, Xavier, t’étais encore au fond de ta grotte, pas moyen de t’activer les neurones. Alors qu’aujourd’hui, on ne te tient plus.

ADÈLE : Et nous avions été obligés de remanier le canevas au moins deux ou trois fois avant que ça tourne à peu près rond. Tu te souviens ?

XAVIER : Sûr qu’il est plus facile de découvrir un assassin que de faire sauter la tour Eiffel en plein milieu de l’invasion des troupes chinoises. Comment voulais-tu qu’on arrive au bout. Un vrai alambic ton truc !

BENJAMIN : Je maintiens que c’était jouable et qu’il était très possible de faire péter la tour Eiffel. Il suffit de te construire ton histoire dans ta tête, de trouver tes motivations, de faire vivre ton personnage en situation. Un peu comme un logiciel de simulation, du virtuel au réel. Après, tu peux décoller.

XAVIER : Facile à dire…  Il suffit… Il suffit…

LÉA : À Benjamin Il a raison, une enquête policière, ça tourne autour d’un centre de gravité, non, de rotation… un axe, un pivot… tu vois ce que je veux dire ? Tout le monde a le même point de repère : le cadavre. C’est vrai que c’est beaucoup plus simple qu’un voyage spatio-temporel en compagnie d’un milliard de Chinetoques.

BENJAMIN : L’arrivée des Chinois à Paris le jour du Mardi gras, c’était un truc en or pour lui, mais non… tu as besoin de tout savoir avant. Le jeu c’est pas comme écrire un roman, c’est du “direct live”, tu ne sais pas où les autres vont te mener. Il faut être en permanence prêt à tout.

XAVIER : C’est chaque fois la même rengaine, bon, je ne suis pas comédien, c’est dit. Pour ce qui est des Chinois, excuse-moi mais ça fait un moment qu’ils sont passés à l’économie de marché. Alors ton péril jaune paléo-communiste à la sauce Mao, dans le genre ressucé…

LÉA : Monsieur est anarchiste ! À Benjamin Tu sais bien… les grands idéaux, l’autogestion, la responsabilité individuelle, le partage des richesses…
À Xavier Mais si l’avenir n’est ni à l’Est, ni à l’Ouest ? Où est-il ?

XAVIER : Au Sud. C’est évident.

BENJAMIN : À condition qu’il ne crève ni de faim, ni du sida, ni de guerre civile, sans parler d’ébola et de la désertification.

LÉA : J’y suis ! Les aborigènes d’Australie débarquent en jouant du didjiridu, l’arme magique du Pacifique.

XAVIER : Qu’est-ce que vous avez tous après moi ce soir ?

ADÈLE : Quoi ? Elle a raison, les aborigènes, c’est un bon point de départ pour le mois d’avril. J’ai un CD de didjiridu. J’en ai un autre de musique pygmée. Il nous manque un chaman mongol et son tambour et des chants de sorciers amérindiens. En quadriphonie, ce sera irrésistible.

LÉA : Adèle, je t’adore ! Les méchants vaincus par la musique, comme dans “Mars attaque”. L’avènement d’un monde nouveau guidé par les sons venant du fond des âges.

ADÈLE : Les opposants combattraient avec des mobylettes, des aspirateurs et des tondeuses à gazon.

BENJAMIN : Tu oublies les moines tibétains et le bruit des marteaux-piqueurs.

XAVIER : Ce sera une superproduction métaphysique. Les empires médiatico-commercials Pour la rime avec ancestarles . vaincus par les ondes ancestrales. La revanche des esprits sur le matérialisme militaro-monétaire. La /…

BENJAMIN : …victoire en chantant ! Alicia tu… Léa, tu as pris des notes, j’espère ?

Nouveau fou-rire.

LÉA : C’est bon, Captain Peter, tout est enregistré. Je vais vous concocter un de ces gloubi-boulga à la sauce multimédia, vous m’en direz des nouvelles !

BENJAMIN : Vous vous rendez compte que ce soir nous avons tenu presque deux heures non stop.

LÉA : Ouaouuuu ! Et quelles heures sont-elles ?

BENJAMIN : Vingt-trois et quarante-cinq minutes.

XAVIER : Il est printemps moins le quart.

BENJAMIN : À printemps plus une, nous filons dans les étoiles.

XAVIER : Y a rien qui presse, il faut boire le vin quand il est tiré.

ADÈLE : Et le diable par la queue…

Nouveau fou-rire des deux femmes.

XAVIER : Bon, je crois que pour ces deux-là, la dose prescrite est atteinte.
Vous avez des projets pour les vacances de Pâques ?

BENJAMIN : Non, rien de précis pour l’instant.

XAVIER : Maintenant que tu es titularisé, tu ne peux plus nous faire le coup du mec débordé, qui ne peut pas prendre de vacances, et patati et patata.

LÉA : Je me ferais bien une petite croisière en voilier, dans les îles…

ADÈLE : Pas mal… Et nous, quels sont nos projets… de vacances ?

XAVIER : (…) Quand j’aurais les moyens de m’acheter un ordinateur portable… et tu sais bien que je n’ai pas le pied marin.

ADÈLE : C’est cela oui… la stratégie de la fuite à reculons.

XAVIER : Un, je ne suis pas une langouste. Deux, au moins je ne risque pas d’être pris par derrière.

LÉA : Houuuu ! Avis de tempête force vingt-deux. Je sens que ça dégénère. Benjamin, est-il printemps ?

BENJAMIN : Moins deux, mon amour.

LÉA : Dans trois, on s’envole.

ADÈLE : Bon voyage, mes petits pigeons, ne vous perdez pas dans la nuit.

BENJAMIN : J’ai ma boussole… Fée Clochette, es-tu prête ?

LÉA : Parée, mon prince.

Ils s’habillent, se disent au revoir, se font la bise. Benjamin et Léa s’en vont.


Scène 3

Adèle — Xavier

Ambiance plus intimiste, fin de soirée à deux.

XAVIER : Un petit coup avant d’aller au dodo ?

ADÈLE : Non… on va finir pétés mon grand. Viens (…) C’est drôle, des soirs comme celui-là sont vraiment bons, ce petit vent de printemps dans la tête, je me sens super bien. Regard pétillant sur Xavier.

XAVIER : Vent frais, petit vin frais, petit câlin, jusqu’au matin, tsoin tsoin tsoin… Qu’est-ce que tu dis de mon programme fin de soirée ?

ADÈLE : Y a pas à zaper, ça me va au poil. (…)
On a l’air un peu de vieux cons, non, à jouer nos petites pièces, entre nous, le troisième samedi du mois ? (…) Tu ne trouves pas ?

XAVIER : Tu oublies que c’est toi et Benjamin qui nous avez transmis le virus. Vous étiez enragés en rentrant de ce fameux stage. Et si mes infos sont exactes, tu ne t’en sers toujours pas dans ton boulot.

ADÈLE : Tes infos commencent à dater mon chéri. (…) Tu en connais d’autres comme nous ?

XAVIER : Qu’importe, tant qu’on y prend du plaisir… c’est toujours mieux et plus original que la belote ou les petits chevaux ! (…) En buvant de la camomille, tu nous imagines ? Là, oui, il y aurait du souci à se faire.

ADÈLE : Tu as raison. Quand même… de vraies vacances… ça ne coûterait pas si cher.  

XAVIER : Si tu le dis…

ADÈLE : C’est tout vu, je te ferais faire de l’exercice, de la marche, tous les grands écrivains adoraient la marche à pied. Ils disaient que c’est bon pour l’inspiration.

XAVIER : Je sais, je ne suis pas grand… et peu d’écrivains adorent marcher sur les mains… Et je n’ai pas de chaussures.

ADÈLE : La mauvaise foi ! Je ne te parle pas de cirque, ni d’un trek au Népal, mais de s’oxygéner, tout, la tête, les poumons… le foie, puisqu’on en parle.

XAVIER : Le nez et la bite au vent… Tu vises le tableau ?

ADÈLE : Très bien, oui… de l’air, de l’air… (…) tu sais… ?

XAVIER : Quoi ?

ADÈLE : Léa… elle m’a dit que Benjamin était d’accord pour avoir un enfant. Quand ils auront un bébé…

XAVIER : Et allez donc ! Elle te l’a dit ce soir ?

ADÈLE : Oui, tout à l’heure, quand nous étions seules.

XAVIER : C’était couru d’avance, le garçon, la fille, une bonne assurance-vie, et… attendre sereinement la retraite.

ADÈLE : T’es toujours aussi nul. (…) Et puis nous ne sommes pas si vieux, nous deux… Il y a parfois des nuits magiques, de celles où tout peut arriver… (…)  
Et abracadabra !

XAVIER : Mettre au monde un gamin dans ce merdier, c’est pas un cadeau.  Il finira asphyxié par la pollution ou esclave du “mondial power”. Dans le meilleur des cas, il bouffera des MacDos en buvant du Coca. Joyeuses perspectives.

ADÈLE : Et ta révolution, qui est-ce qui va la faire, hein ? Et si c’est toi qui la fais, qui c’est qui en profitera ?

XAVIER : Bon sang de perlinpinpin, je sens que le programme s’allonge. Sauve qui peut ! Les femmes, les femmes, et encore les femmes d’abord, et vive le new Baby Booom ! Allez zou, le “der des der” avant de larguer les amarres, et hop !


Scène 4

Xavier — Adèle — Cathy

Cathy fait irruption dans la pièce, l’air fatiguée et désappointée.

CATHY : B’soir. Elle s’affale dans le canapé.

XAVIER : Bigre, notre sainte Bernarde préférée qui joue les somnambulettes.

ADÈLE : Bonsoir Cathy, tu n’as pas l’air dans tes raquettes.

XAVIER : Veux-tu le secours d’un petit coup de rosé populaire ?

CATHY : Pouffff, t’es toujours aussi drôle, Xav. Mais fais gaffe, vieux, si un jour Adèle te plaque, tu seras peut-être bien content de venir la bouffer, ma soupe.

XAVIER : T’as encore passé ta journée à charger des sacs de riz ?

CATHY : Laisse tomber… C’est la Bérésina là-haut, faut que vous m’aidiez !

ADÈLE : Un problème avec Larissa ?

CATHY : Elle s’est enfermée dans le frigo. Elle refuse d’en sortir. Elle dit qu’elle veut hiberner jusqu’en l’an 3000.

XAVIER : Déjà que t’es assistante sociale à plein temps, tu te ramènes du boulot à domicile. T’as pas un peu l’impression de faire des heures sup ?

ADÈLE : Lâche-la cinq minutes. Allez, Cathy, raconte-nous. Dans le  frigo, c’est ça que tu as dit ?

CATHY : Oui, à l’intérieur. Elle a tout foutu en l’air et elle est entrée dedans, elle a claqué la porte et pas moyen de la faire bouger.

XAVIER : J’y crois pas ! Elle est vraiment géniale, cette petite.

ADÈLE : Elle était dans quel état ?

CATHY : Ben, on était en train de boire un coup pour se remonter le moral.

ADÈLE : Belle réussite. Elle avait rien pris d’autre ?

CATHY : (…) Si, elle avait gobé une pilule d’ecsta.

ADÈLE : Ben voyons !

XAVIER  : Je me disais aussi.

ADÈLE : Elle y est depuis combien de temps ?

CATHY : Je sais plus, on discutait du troisième millénaire, elle est allée à la cuisine, elle ne revenait pas… j’suis allée voir, c’était le bazar et elle était dedans. J’ai essayé de discuter, de la tirer, rien à faire, elle veut pas. Elle dit qu’aux États-Unis y a plein de gens dans des chambres froides.

ADÈLE : Okay, pas de panique. On monte avec toi, on la sort illico, une bonne douche bien chaude, et hop, dans les plumes.

Adèle se lève et entraîne Cathy…  

XAVIER  : Attendez-moi !

Xavier suit.

Noir.

suite sur demande… yve.bressande@free.fr

© yve bressande / BLANKAS POÉSIE - TRIVELIN THÉÂTRE décembre 1997


“Printemps plus un !” est une comédie de situation, ce ne sont ni le texte (en tant qu’objet littéraire), ni les personnages, stéréotypés (Bel-inconnu, Voisine, Sauvageonne, etc.) qui sont moteurs du jeu.
C’est l'enchaînement des situations / rebondissements (la fin du jeu, l’annonce, la panne, l’apparition, etc.), qui entraîne vers la chute finale.
Le jeu ne doit à aucun moment tomber dans le psychologisme, ni dans le drame social. Il faut comprendre et jouer les situations, extérioriser le texte et les idées. Les personnages en eux-même sont secondaires. Il n’y a pas d’enjeu de pouvoir entre eux. Ils se connaissent, ils sont bien ensemble, et peut-être jouent-ils à se donner le grand frisson.

 Nous sommes dans l’esprit du théâtre de tréteaux, de la farce, de la Comedia dell’arte, du conte de fée, du jeu dramatique enfantin. C’est un bouquet de feu d’artifice qui dure une heure ! Un fil tendu entre le début et la fin, avec une seule et unique intention, jouer et s’amuser ! L’ambiance est festive, c’est l’équinoxe de printemps. La sève remonte, c’est une nuit de renaissance, de changements, de grande marée, du “Tout est possible”. Et si vous voulez, en plus c’est la pleine lune.
Partager cet article
Repost0
10 avril 2008 4 10 /04 /avril /2008 08:04
Pour son anniversaire Dominique reçoit un appareil photo numérique et propose de faire une photo de famille. Un canapé trois places (on ne peut pas passer derrière). Une table basse devant, un vase avec fleurs sur la table.

Dominique : Enfant de père et mère
Le père : Papa
La mère : Maman/Madeleine
La grand-mère : Mémé /Judith
Le grand-père : Lazare
La grande sœur : Juliette
Le plus jeune enfant de la famille : Claude
Le petit ami de Juliette : Antoine
L’Homme : Louis

/   /   /   /   /   /   /

Le début de la scène en voix Off.

Tous : Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire... (sur l’air de)

Dom’ : Aaah ! gééénial, c’est exactement celui que je voulais.

Mère : C’est vrai, il te plaît ?

Dom’ : Oui, merci à tous, il faut que je vous embrasse.

Père : Claude attention ne l’esquinte pas tout de suite.

Claude : Papa, c’est bon, je sais m’en servir.

Dom’ : Venez tous, on va faire la photo de famille, pour inaugurer l’appareil,  sur le canapé de Napoléon. Si, allez, venez !

La famille entre, Dominique en tête avec l’appareil photo dans les mains.

Dom’ : Là, sur le canapé. Ensuite, on pourra mettre la photo dans l’Album.

Mère : Mais on ne tiendra pas tous.

Antoine : Je ne suis pas vraiment de la famille…

Juliette : Ah bon, tu es quoi alors ?

Antoine : Ben, ton…

Dom’ : Il n’y a qu’à tirer le canapé. Aidez-moi.

Père et Antoine aident à avancer le canapé.

Mère : Attention, vous allez renverser les fleurs !

Dom’ : Ne t’inquiète pas, prends le vase. Voilà, tu vois c’était facile.
Bon, installez-vous. Mémé-Judith tu t’assoies au milieu, maman à gauche, Juliette à droite. Derrière, papa, Claude et… euuu, Antoine ça ne t’embête pas de faire la photo ?

Juliette : Antoine a le droit d’être sur la photo !

Dom’ : Oui, mais moi…

Antoine : Je fais la première, et toi tu feras la deuxième ?

Dom’ : Oui c’est bien, merci Antoine, je me mets à côté de papa, Claude tu te places de l’autre côté. Comme ça, c’est bien. Attend !

Dominique  explique à Antoine comment faire la photo.

Mémé-Judith : Êtes-vous sûr que les fleurs ne gênent pas ?

Claude : Je fais un peu piquet, si on pousse la table, je pourrais m’asseoir devant ? Comme ça.

Claude passe devant, tire la table et s’assoit devant sa sœur, un peu de biais.

Claude : C’est mieux, non ?

Dom’ : Moui, si tu veux… enfin, en tailleur, sinon tu auras les jambes coupées. Voilà, tout le monde est prêt ? Attend Antoine, je m’installe.

Antoine : Ne bougez plus… trois, deux… ben quoi mémé Judith, souriez !

Mémé J : Oui, excuse-moi, c’est que, vous comprenez, les souvenirs, ce canapé… c’était en…

Dom’ : C’est bien mémé, tu nous raconteras après. Allez Antoine, vas y.

Antoine : Ne bougez plus… trois, deux, un, clic. C’est fait.

Dom’ : Restez en place, je regarde si c’est bon.

Mémé : Qu’est-ce qu’ils regardent ? La photo est déjà développée ?

Claude : C’est un appareil numérique.  Dom’, montre à Mémé.

Dom’ et Antoine regardent la photo, Dom’ manipule des boutons l’air intrigué.

Père : Il y a un problème ? Il est sous garantie, tu n’as pas déchiré l’emballage au moins ?

Dom’ : Non c’est pas ça, enfin y a un truc bizarre…

Claude : Quoi ? Fais voir.

Juliette : On peut bouger, je me sens toute… je crois que j’ai…

Elle se lève et sort une main devant la bouche.

Mémé J : Elle a dû manger trop d’escargots.

Claude : Mince, qui c’est ?

Père : Qui est qui ?

Antoine : Y a un type en plus sur la photo, il a une drôle de tête.

Mère : Comment ça ? Faites voir.

Dom’ s’assoit à la place de Juliette et montre l’appareil. Mère et Mémé regardent. Mère étouffe un cri, Mémé hurle un prénom. Au même moment un coup de sonnette.

Mémé : Lazare !

Le Père penché voit aussi.

Père : Lazare ? Merde, qu’est-ce qu’il fout là ! ?

La sonnette sonne. Claude sort.

Claude : Je vais voir.

Dom’ : Il faut refaire la photo. Lazare, c’est le prénom de pépé ? Celui qui est mort à la guerre ?

Mémé : Oh mon Dieu, mon Dieu…

Elle se saisit brusquement de l’appareil.

Mémé : C’est un engin du diable ! C’est le diable !

Le père s'occupe de sa femme moitié évanouie. Dom’ reprend l’appareil.

Mère : Papa, papa…

Bruit en coulisse, voix de Juliette.

Juliette Off : Ça va, non, ça va aller…

Antoine sort. Claude entre, suivi d’un homme.

Claude : Il dit qu’il veut être sur la photo.

Dom’ : Je comprends pas, c’est fantastique, pépé sur la photo… mais c’est génial ! Cet appareil photographie les morts !

Mémé : Ne dis pas d’horreur, c’est, c’est que… oh, le canapé…

Père : Bonjour monsieur, qu’est-ce que ?

Claude : Il dit qu’il veut être sur la photo.

Mère : Sur la phot’… Louis !

Nouveau hurlement, elle se cache le visage.

Mère : C’est pas possible, c’est pas possible… C’est pas possible.

L’Homme : Je ne comprends pas, j’étais sur l’autoroute et… enfin, je suis sorti et… enfin voilà, je ne sais pas… je… Madeleine tu…

Retour de Juliette et d’Antoine. Juliette un peu défaite.

Juliette : C’est qui lui ?

Mère (à peine audible) : Ton père.

Père : Hein, qu’est-ce que tu as dit ? !

Juliette : J’ai mal au ventre, je crois que… Mon quoi ?

Apparition (entrée opposée) d’un vieil.homme en pyjama, appuyé sur une canne.

Mémé/Mère (en même temps) : Lazare / Papa !

Mémé : Lazare, mon Lazare, mais comment est-ce po…

Lazare : Tu m’as appelé ma petite Judith. Ça faisait longtemps tu sais, si longtemps que…

Dom’ : C’est grand-père ? mais, mais, mais… il est… mort…

Lazare : Elles vous ont dit que j’étais mort ? Vous leur avez dit ça ?

Mère : Papa !

Elle se lève et se jette dans ses bras.

Juliette, Dom’, Claude : Grand-Père ?

Mère : Oh, papa !

Mémé : Il avait perdu la tête, vous comprenez, c’était horrible, la guerre, quand il est revenu, et puis… les militaires, ils l’ont enfermé, alors, vous comprenez, c’était plus simple de… vous comprenez ?

Claude, Dom’, Juliette, Mère entourent Lazare et l’assoit sur le canapé à côté de Judith. Louis est resté en retrait.

Louis : Excusez-moi, je m’en vais, je ne voulais pas…

Claude : Et lui, mais c’est dingue !

Dom’ : Qui êtes-vous ?

Louis : Une erreur de jeunesse, je m’en vais, excusez-moi.

Juliette : Ah non !

Dom’ : Non ! Restez, trop facile. Maman, c’est qui ?

Mère : Oh Louis, mais enfin, mais pourquoi… aujourd’hui… ici.

Père : Tout à l’heure, tu as répondu à Juliette que, que c’était, son…

Mère se jette dans les bras de son mari.

Mère : Toutes ces années de mensonges, pardonne-moi… non tu ne pourras jamais me pardonner…

Juliette (hystérique) : Je ne comprends rien, quelqu’un peut m’expliquer, je veux qu’on m’explique !

Claude : Je crois qu’elle a dit que c’était ton père.

Juliette (qui s’assoit à côté de Lazare) : Mon père… (elle regarde L’Homme)

Mère (qui sanglote) : Oui, Louis est ton père, je vous expliquerai, c’est… enfin, une drôle d’histoire… le canapé…

Juliette : Mon père… lui… et tu trouves ça drôle ?

Père : Madeleine ! Ça suffit, arrête de pleurer… ou je sens que je vais…

Mémé-J : Lazare, Lazare… mon Dieu, comment est-ce possible…

Dom’ : Bon, c’est pas tout ça mais il faut faire la photo.

Maman tu te mets au fond entre papa et… Louis. Mémé et Lazare vous ne bougez pas, Juliette pareil, Claude tu te remets par terre, oui voilà, moi je viens avec toi, voilà. Trois, deux, ça tient la route.

Juliette : Quatre, enfin, c’est presque sûr, j’voulais pas encore vous l’annoncer mais…

Antoine : Quoi ?

Juliette : Ben… j’suis enceinte.

Antoine : Tu… enceinte ! Mais comment ? là… enfin… sur le… Mais, mais alors, je… j’ai le droit d’être sur la photo !

Antoine  pose l’appareil sur la table et s’incorpore au groupe. Tous prennent la pose.

Dom’ : Merde, mais qui va la faire la photo ?


Noir.


Option : Un flash dans le noir. Qui a pris la photo ?

Texte publié dans "Opération canapé" / Éditions ABS 2004
Tous droits réservés à l'auteur.
Partager cet article
Repost0
21 mars 2008 5 21 /03 /mars /2008 16:59
Prétextes

"Vous avez des difficultés Valmont à raidir le meilleur de vous même, Hamlet aussi a quelques problèmes, la misère de l'intellect mâle, tant d'idées et pas d'érection."
Heiner Müller in Quartet


"Est-ce que ta pensée-Mallarmé touche le corps des morts quand tu écris penché vers le corps d'elle ?"
Mathieu Bénézet in L'Imitation de Mathieu Bénézet


"– J'ai peur, les artistes ont tous peur, peur, peur, art et peur. Ces hommes décident du cours de l'histoire.
– L'acteur, l'artiste, le fou vous comprenez, l'escroc, le funambule de la corde sensible, le terroriste, le terroriste de l'art.
– L'artiste ne devient le véritable artiste que lorsque il est parfaitement fou, lorsqu'il s'est précipité dans la folie, sans condition, en a fait sa méthode."
Thomas Bernhard in Mineti


Indications

Espace neutre, fond noir, quelque part une porte, d’entrée de sortie ou qui ne sert à rien, mais là.


Les personnages :

Vieux, écrivain et dramaturge, la cinquantecinquaine, frise une espèce de folie, peut ressembler à un espèce de clochard/clown, peut-être à moitié maquillé. Il est assis et ne se déplacera pas. À ses débuts Vieux était considéré comme un génie, mais il s’est progressivement écarté du monde littéraire.


Elle, secrétaire/confidente/amie de Vieux, femme Thémis, à la fois guide et intermédiaire. Elle a une trentecinquaine d’années, allure plutôt classique.


Lui, a rendez-vous avec Vieux, il est jeune, la vingtcinquaine, vient prendre des nouvelles d’un manuscrit qu’il a envoyé à Vieux. Il est dans le coup, il ne flippe pas trop.



Vieux est assis, fauteuil, par terre sur un tapis...

Elle, un bureau, papiers, dossiers, objets divers. Se déplace.

Lui, entre, pas forcément par la porte, se déplace, est le plus mobile.

[Elle et Vieux sont dans la même pièce.  Elle se déplace.  Vieux ne bouge pas  l’air absent  on frappe]

Vieux :   Qui est-ce

Elle :   Sans doute Lui.

Vieux :   Lui

Elle :   Oui, Lui.

Vieux :   Celui du manuscrit

Elle :   Oui, celui-là.

Vieux :   Que veut-il   S’est-il posé une fois la question

Elle :   Il a rendez-vous. Patientez un instant, j’arrive !
Tu te souviens de son texte ?

Vieux :   Hier  l’histoire
Le corps du texte  [murmuré]

Elle :   Oui, l’histoire. Entrez !

Lui :   Bonjour.

Elle :   Bonjour, approchez, nous vous attendions.

Vieux :     Alors  il est venu

Lui :   Bonjour, oui, merci de me recevoir, je ne voudrai pas vous déranger trop longtemps. Avez-vous eu le temps de le lire ?

Elle :   Nous l’avons lu hier.

Vieux :   Tout de suite   plus les yeux pour voir   à voix haute   vite

[regard de Lui vers Elle]

Elle :   Oui, ses yeux sont fatigués.

Lui :   Ah bon, je comprends. Pensez-vous que...

Vieux :   Dans le vif du sujet   le sujet   mort ou vif   il est venu   parlant

[Lui s’avance  voit Vieux de face  recul et regard effrayinterrogateur vers Elle.  Elle sourit  geste apaisant vers Lui.  Un temps]

Elle :   En ce moment, Vieux y pense beaucoup, vous comprenez ?

Lui :   Oui, évidemment.

Vieux :   Il faut essayer de la chasser   de l’éloigner au moins   ne pas vouloir qu’elle soit là   qu’elle vole les mots   jusqu’au dernier   puis tout   tous les autres  la fin de d’une   de l’histoire  

Lui :   Je comprends.

Vieux :   Plus me voir   miroir   en mémoire   dire   aller   vite

Lui :   Oui. C’est important de pouvoir dire, de donner, de partager, de fixer les choses.

Elle :   En quelque sorte vous serez le témoin.

Vieux :
    Les mots agissent   les morts agissent
    Tout   tout noir   partout   tout
    Les mots morts   oublier   la langue   là   éh-mort-agit
    Plus le sang
    Fuite   en avant   obligé   obligé de   simple   aller simple
    Corps contraint   contrainte par corps   faire corps avec   faire avec
    Juste après c’est silence   c’est immobile   c’est fini   froid
    C’est foutu

Elle :   Il est venu pour parler de son manuscrit, de son histoire, de sa vie aussi. Lui est jeune.

Vieux :
    Urgence de garder les yeux ouverts
    Urgence de dire   de lire   d’écrire   les yeux ouverts
    Urgence de créer   de crier   de créïer
    Urgence de lutter contre la grande marée du sommeil
    Contre les invasions régulières de Cerveau par les troupes de la
    Chimie Narcophile

Lui :   Si je comprends bien, pour vous, créer c’est être en état d’urgence ? L’Urgence permanente ?

Vieux :
    Urgence d’avoir peur à en chier dans ses frocs
    Urgence d’être fou à hurler nuits et jours
    Urgence de ne pas tomber dans les filets
    Urgence de pouvoir vivre sans aliénation
    Urgence de vivre de le   Corps   de les Yeux   de la mainplume

Elle :   Tu l’as mise où ta plume ?

Vieux :     
    Urgence de pouvoir vivre sans être esclave de la bigue grosse machine   
    Urgence de ne pas attraper la libéralopathie   la matuvuchérie

Elle :   Il est où ton petit Livre Rouge ?

Vieux :
    Parasite   bon à rien   feignant   y a pas pire
    Pourtant rien ne vient sans   ne peut sortir   vivre

Lui :   Vous auriez pu exercer un métier, en même temps, être ouvrier, paysan, marchand, fonctionnaire...

Elle :   Vieux n’a jamais travaillé.

Lui :   De quoi a-t-il vécu ?

Elle :   Il a vécu, survécu.

Lui :   Ce n’est pas un métier.

Elle :   Non.

Lui :   De l’art ?

Elle :   Il vient de si loin que depuis longtemps, où qu’il aille, il ne s’éloigne plus de son point de départ.

Vieux :
    Dans les marres  y a des canards
    Dans les salons

Lui :   Hummm... Je ne suis pas certain de bien saisir. Sommes-nous condamnés à tourner en rond ? À dire la même histoire ?

Elle :   Tourner le dos, tirer à la ligne, avancer, encore, et un jour, retrouver sa trace.

Lui :   Comme dans un désert...

Vieux :   Ne sait   ne fait   ne sait plus   ne fait plus   ne veut pas   n’a jamais voulu  ne sait même plus   n’a jamais su   combien de temps   dans la tête   rien que dans la tête   des images   des fictions   du rêve   du cauchemar   et   et   solitaires éjaculations   collantes   tièdes   poisseuses    dans la tête   Même parfois tellement  tellement   les images   dans la tête   dans les tripes   dans les jambes   dans les reins   partout   frisson froid   rien   que le temps   défilement   il ment   il ment    il veut faire croire que   pourtant   il n’y a guère encore    mais guerre   on ne sait pas   on voudrait   on trouve pas
Alors envie de crier   de hurler   de tout casser   et même

Elle :   Tuer ?

Vieux :   Les mots   plus facile   plus vite   plus sûr   Rien à voir avec les petits singes qui viennent voler les pommes de terre dans le jardin   Ils sont trop nombreux   trop  partout   tous

Elle :   Que faut-il faire ?

Lui :   S’engager ?

Vieux :   
    Pas magique   faut   faudrait
    Stériliser

Elle :   Qui ?

Vieux :   Les violeurs   les dictateurs   tortureurs    épurateurs   spéculateurs   affameurs    exploiteurs

Elle :   Vous-même mon ami, vous ne vous êtes pas reproduit.

Vieux :   Revendiquer de pouvoir vivre en nomade   en anonyme   en polynime  Libre de tuer ses fantômes   pas les êtres de sang   pas les vivants

Lui :   J’ai l’impression que vous êtes très seul. Je veux dire, que vous vous êtes peut-être trop retiré.

Elle :   Vieux loup édenté, un peu comme une huître géante.

Vieux :   
    Quête du mot   du sexe   du creux   du trou
    Non lieu de Corps   Corps non lieu   sans miroir
    Autre est serait le miroir   me mettre nu   à nu sur   avec   miroir
    Amour c’est   Je  existe   c’est attraction fusion en Un
    Les mains peau de  Autre   recouvre Corps et
    Corps vit   vibre   brille   reflète le monde
    Le monde rentre dedans   Je   existe
    C’est source   c’est sonore   c’est   Encore

Lui :   Je suis de votre avis. C’est bien de sentir que vous aimez la vie. Finalement vous êtes plutôt optimiste.

Elle :   Il y a un regard pour voir ses paupières fermées.

Vieux :
    Amour incarne Corps   le contient comme boîte   cadre clos   solide
    Corps est ici  au présent   Corps ici devant
    Un lieu   lieu du corps   de Corps   à travers
    Autre réfléchi image   réflexion dans l’épaisseur du corps   de Corps
    De tous les corps
    Dans l’ordre du regard   Se connaître en Corps   Jouer  Corps   Vie

Lui :   Serait-ce votre définition du Théâtre ?

...

Elle :   Lui voudrait savoir si tu as...

Vieux :
    Bouffé de sommeil entre les lignes
    Elle coule comme de la glu   comme une couverture sur les yeux
    Sur les mots    Narcoleptique

Elle :   Dis franchement que tu te fous de Lui.

Vieux :   Mille jours   mille cent onze jours   mille trois cent trente et un jours     un jour de rêve   Envie de mordre   de leur ouvrir le ventre    de mettre la main entre leurs cuisses   dans leurs entrailles   de les toucher   de les prendre   de les renifler   les dévorer   leur arracher leurs seins   les bouffer à pleine bouche   se les mettre à l’intérieur   se les ingurgiter   re rentrer dedans   arracher le tissu  les mettre en lambeaux
Reconnaissance   Re connaissance   Se re connaître
Re con naissance   Re sortir du Con   se re naître soi-même
Se re accoucher   se re mettre au monde

Elle :   S’en sortir.

Lui :   Être au monde, les yeux ouverts, comme vous le disiez tout à l’heure. Être vigilant, à l’écoute du...

Vieux :   Du Nom du Père

Lui :   Pardon... Ce n’est pas tout à fait ce que je voulais...

Vieux :   Le reconstruire

Elle :   Le père et la mère ?

Lui :   Un jour ma mère saura que son fils...

Vieux :
    Tuer Mère
    Elle vivante   C’est pas possible
    Il faut que son corps disparaisse
    Corps duquel sommes tous sortis
    Attendre faute de pouvoir faire mieux   faire plus
    De pouvoir dire
    Triturer les mots à la place de la chair
    Mots os   mots sang   mots merde
    Les mots agissent   Hémotragie   Tragimoragie
    Elles   Ils
    Coulent    pissent   dégoulinent   comme entre les jambes des femmes

Elle :   Elle va nous mener où ta logorrhée ?

Lui :   Êtes-vous sûre que je doive rester ?

Elle :   Oui, écoutez.

Vieux :   
    Les guerres c’est à cause de Ça
    Parce que Ça ne peut veut pas sortir
    C’est pour cela qu’ils   les Hommes   se battent   s’entretuent
    Font couler le sang des hommes   les Hommes   le sang des femmes
    Les viols   la violence c’est cela    C’est impuissance à
    C’est vouloir toutes les  les prendre   les

Elle :   Restez, c’est la porte, elle s’est entr’ouverte.

Vieux :   
    Guerre c’est quand les mâles s’en prennent au monde entier
    Grand éjaculatoire  
    Ils se font tirer des pipes par les bouches de feu   
    De mort feu   de fer   de balles
    De trous de balles
    La haïr   La faire taire   la

Lui :   Mais, celui qui ne veut pas faire la guerre. Est-ce bien un homme ? Parfois se battre c’est...

Vieux :   Chair à ca   chair à ca à caca  putechiottes

Elle :   Respire, ne te mets pas dans cet état, ouvre et laisse sortir.

Vieux :   Être dieu

Lui :   Vous dites ?

Vieux :   
    Le poète c’est dieu   c’est dedans   oui   c’est Jesuis
    La parole du poète est totale   elle peut tout dire
    Toute puissante

Lui :   Excusez-moi mais il me semble voir là une contradiction avec...

Vieux :   Vouloir se bouffer les couilles   se les arracher avec les dents parce que la tête  les mots   ils veulent pas tout dire

Lui :   Mais alors ? Est-ce la peine de continuer ?

[en aparté à elle]

Êtes-vous certaine qu’il aille bien ?

Elle :   Attendez, soyez patient, écoutez.

Lui :   Vous a-t-il parlé au moment ou vous lui lisiez mon...

Vieux :   
    Hurler  les mots et le reste         remember A A
    Être celui qui hurle plus fort   plus loin   plus que les autres
    Être le boucher des mots  des images  de la émotion  celui qui tue  qui débite   qui accommode le tout pour que   Ils z’aient à bouffer   à vomir   à chier   Pour qu’après ils puissent s’en réjouir  rejouir  la réjouissance   
passer les sens au papier de verre   la chair   les nerfs à vif
    Illuminer le sens

Lui :   Comme Hitler, Staline, Saddam Hussein ?

Vieux :   NON   Surtout pas se taire   s’enterrer   mais pas du tout   c’est le contraire   gueuler plus fort   baver   dégorger   cracher ses cordes vocales   se les faire péter   jusqu’à plus pouvoir  pouvoir

Lui :   Il s’agite, je voulais simplement... Je devrais partir.

Elle :   Non, de temps en temps cela lui fait du bien. Et puis vous, vous avez le temps. Restez.

Lui :   La recherche du Beau, l’Art, l’Œuvre, le Chef-d’Œuvre ?
Peut-être plus fort qu’une idée, qu’une illusion ?
On ne sait plus qui était le prince, le roi, l’empereur... On connaît encore le nom du poète, de l’architecte, de sculpteur, du philosophe.

Elle :   Cela n’a jamais empêché la barbarie ni la chute des empires.
Fuite, tours d’ivoire, ventre refuge, grotte.
Fou du roi, bouffon, trivelin, joker... Tout dire, tout oser parce qu’hors jeu. Sinon risquer sa peau, sa tête, ses mains, sa langue.

Vieux :
    Elle pour que j’ai plus mal encore
    Ils   tous   font du bruit   de plus en plus de bruit que
    C’est icilàmaintenantpartout

Lui :   Prend-il de la drogue ? Peut-être qu’un méde...

Elle :   Attendez, quand vous le connaîtrez mieux.

Vieux :   
    Regarde entre ces jambes   regarder entre ses jambes  
    Maudire le jour où   naître   pas oser
    Pour pouvoir enfin les voir toutes  les engrosser toutes
    procréer des milliers d’enfants  
    Fabriquer des milliards de petits cadavies qui me se ressemblent

Elle :   Il s’étonne que pas une n’ai voulu de lui, d’avoir toute sa vie fait peur aux femmes.

Vieux :   
    Vieux est l’enfant   est enfant  
    Il veut tout   toutes les dévorer   toutes les aimer   en même temps
    Il veut une qui leur ressemble à toutes
    Toutes belles   toutes

Lui :   C’est Jack l’Éventreur, le gynéphage. Peut-être serial killer, nous devrions creuser dans sa cave...

[Lui rit. Elle non. Vieux ne réagit  pas  Lui s’arrête]

Lui :   Vous n’appréciez pas mon humour ? L’humour, la dérision, c’est important, une arme.
Vous qui êtes une femme, vous supportez toutes ses affreusetées ?

Elle :   Ce sont des mots. Voulez-vous que j’essaie de refermer la porte ?

Lui :   Des mots qui font mal. Pourquoi en veut-il tant à sa mère ?
Moi je n’y suis pour rien, je ne suis pas psychiatre.

Elle :   Alors, je pousse la porte ?

Lui :   Pensez-vous sincèrement qu’il soit en état d’apprécier mon manuscrit ? C’est le fruit de plusieurs mois de...

Vieux :
    Fruit de l’impuissance   fruit malade   pourri   gâté   avorté
    Bâtard piqué des vers
    Tout casser plutôt que laisser vivre hors de soi
    Plutôt que laisser vivre hors d’atteinte
    Tuer plutôt que laisser vivre sans pouvoir toucher
    Tuer plutôt que laisser vivre sans pouvoir aimer
    Tuer plutôt que laisser vivre sans être aimé
    Tuer plutôt que laisser vivre sans pouvoir
                      sans être
    Tuer plutôt que laisser vivre
    Tuer plutôt que laisser être

Lui :   Je vais m’en aller, excusez-moi, je ne savais pas qu’il était, je veux dire, dehors on l’imagine encore...

Elle :   Qu’êtes-vous venu chercher ? Une bonne note ?
Ici c’est une voix de dedans, un lointain écho, la lumière d’une étoile morte. Après vous... Vous êtes sans doute le dernier, essayez d’entendre, de comprendre un petit peu, restez.

Lui :   J’imaginais une rencontre, plus simple, plus...

Vieux :   Comme un môme   histoires dans la tête    Être le premier   le meilleur   le plus fort   le plus grand   pilote de course   marqueur de buts   number one  maillot jaune  nageur   coureur le plus rapide du monde   président du monde  Prix Goncourt   Prix Nobel de littérature   histoires vaines   histoires venues d’une enfance sans histoires   sensations   émotions par  procuration

Lui :   Vouloir être le premier, le premier de quoi, premier c’est idiot. Chacun sa vie, sa chance, son destin. Ce qu’il faut c’est réussir, être content de soi, pouvoir se regarder. Il ne faut pas confondre, être artiste c’est plutôt comme, un défi au monde.

Vieux :   Compétition   domination   se battre   se mesurer à   se frotter à   
se déchirer   se griffer   se cogner   s’estropier   Ça chauffe le cerveau   Ça fait battre le cœur   des frissons dans les jambes   c’est chaud   c’est très chaud   nu   ou presque nu   ou presque   Corps en sueur   odeurs   l’autre dans corps à corps  corps vie   vibre   vibrations   dedans   dehors    en vie   envie de bander   douleur entre les cuisses   Mais Ça vient pas   Ça reste comme   juste une idée de ce que cela pourrait être   prémices d’une érection   d’une bandaison mondiale   Totale

Lui :   C’est une obsession, j’en ai mal au ventre, et puis les coups, cette violence, c’est écœurant.

Vieux :   C’est évident   Ça vit dedans dehors   après c’est bleu   c’est rouge   
c’est noir   Ça gonfle   oui   Ça fait mal   mal c’est vivant   vivant c’est mal   
avoir mal   Animal
Aux morts on peut donner des coups   leur arracher les couilles   les morts y diront plus rien   plus jamais rien
Par défaut   les coups par défaut   la morsure par défaut  se faire mal   mal par défaut   Souffrance c’est jouissance par défaut
      Impuissance c’est ne pas pouvoir se souffrir

Lui :   Vous aimez tant que ça avoir mal ?

Elle :   Il a mal.

Vieux :   Pieds   genoux   mains   ongles   têtes   dents   coudes    tout   tout   Corps peut servir à donner des coups   coups de crocs   de griffes   de pieds   de coudes    de poings   de genoux   de bites
Foutre   bourrer   enfiler   enfoncer   labourer   pointer   poignarder   limer     tringler   fourrager   enfourcher   emmancher   enfoncer
Ça siffle dans la tête   Ça défonce    besoin de courir   de hurler   d’aller dehors  d’empoigner  la première venue   le premier venu   le premier la première qui passe   Ça trouble les yeux   Ça donne envie de rien d’autre   d’y aller   de le la faire  Ça empêche d’écrire   Ça empêche de lire   Ça empêche de   Ça obsède   c’est là tout le temps dans la tête   dans la bouche   dans les tripes   entre les jambes   dans les jambes   dans les mains   Ça prend tout le corps d’en haut jusqu’en bas   obsession  ne penser qu’à Ça   tout le temps   la nuit   le jour   comme à radiotéléjournal  l’avoir là  dans la tête   c’est drôle comme forme   cela reste en suspension  comme un nuage rouge   insomnie   Tout   tout le reste tourne autour    on sait pas   on sait que c’est là  les yeux   le regard   tout ce qui touche c’est Ça   quelque part c’est Ça   Écrire c’est Ça   c’est y penser vingt quatre heures sur vingt quatre  tout le temps  le temps  letemps c’est en rêver tellement qu’on fini par l’écrire  par le mettre dehors
Vouloir faire l’artiste
C’est dire  Ça
Dire au monde que c’est marre   que c’est idiot
Que c’est juste une histoire de cul   de ventre   de con   de vagin   d’utérus d’ovules   de mèrefemmemèrefille
De couilles   de bites   de vits   de pèrefils   de   puis merde
C’est de Ça qu’on cause depuis le début   les Hommes   des  coups
De tirer des coups

Lui :   Tire ailleurs c’est des gars laids. Non, vous allez trop loin, trop, vous êtes complètement givré. Ne prenez pas votre cas pour une généralité, et si “Ça” vous démange trop, faites vous les couper, vous irez certainement mieux.

Vieux :
    Si au moins ils pouvaient la tuer une bonne fois pour toutes
    La Mère P

Lui :   Tous les écrivains, les artistes, ne sont pas fous, ne finissent pas à l’asile. Vous vous la jouez facile, vous chercher quoi ? À me faire peur, à me rendre dingue moi aussi ? À me décourager ? Et puis même, la mère, le sexe, la mère, le sexe, la mère, le sexe ! Pourquoi pas la famille, l’épicier, le curé, et le général !

Elle :   Avoir des idées, mais ne plus savoir quoi en faire, où les mettre, s’en servir autrement que... Enfin, pas besoin de vous faire un dessin.

Lui :   Oui, il crève de peur, de trouille, de finir sans...

Elle :   Vieux ne sait pas, ne sait rien vraiment bien. Il sait juste que sa fin est toute proche. Il n’a plus rien à attendre, il n’à plus qu’à s’écouter mourir... De temps en temps faire le plus de bruit possible, pour ne plus entendre.

Lui :   Crever d’un cancer de la colonne vertébrale.

Elle :   Ne soyez pas méchant, Vieux est né avec... Vieux est vieux maintenant.

Lui :   Je ne veux pas être méchant, mais je commence à me demander, enfin, je pensais qu’il serait question de littérature, d’art, de... S’entendre, se comprendre, être écouté. S’il en est là, il peut aussi se tirer une balle dans la tête. Il ne serait pas le premier artiste à...

Vieux :   
    Ne pas pouvoir un instant oublier   Vivre avec Mal dans   
    Un jour et un jour et un jour   
    Tuer Mal   c’est  tuer le temps   tuer Moi
    Écouter à l’intérieur de soi les bruits de pourriture qui gagne
    Jusqu’au bout   à la fin   le dernier craquement    bruissement

Lui :   Pour créer il faut simplement avoir quelque chose à dire et le dire bien, le style. Le fond, la forme, choisir le chemin ou l’autoroute, le métro, l’omnibus ou le TGV.

Vieux :   Poser la question de quand Ça s’arrête   de pourquoi Ça est comme il est   est comme Ça   comment Ça va finir   jusqu’au bout

Lui :   Pourquoi ne pas essayer d’inventer au lieu de poser sans cesse des questions sans réponse ?

Vieux :   Cahiers   carnets   disquettes   CD ROMs    murs    on en rempli des kilomètres le long des bibliothèques   musées   étrons froids secs propres inodores  pratiques à stocker

Lui :   La question de la poésie, du roman, de l’histoire ? L’artiste n’est-il pas là pour écrire, réécrire, réinventer l’Histoire ?

Elle :   Toujours la même ?

Lui :   Reformuler le monde.

Vieux :   
    Objet trace hermaphrodite
    La question derrière   Qu’il faut faire entendre à tout prix
    Poser le point d’interrogation   le but du jeu   pas répondre   
    pas les réponses   poser le point d’interrogation

Lui :   Il y a la raison, la philosophie, la pensée, la révolte !

Vieux :   
    Humanoïde   homo sapiens   homo faber   homo erectus   homo habilis
    Pas tout à fait sûr d’être   pas tout à fait sûr d’être dedans
    Que tout aille ensemble   que tout fasse un et quelque chose mais au moins un et pas trente six milliards   pas quarante quatre milliards
    Que tout colle   recoller les morceaux   que Un c’est un entier  
 non divisable   non sécable   non fractionnable
    Que  Cerveau soit Un   pas Autres qui se battent entre eux sans demander son avis   des fois sont plusieurs dedans
    Dans la tête   InfluenceS

Lui :   À la fois schizo et parano, est-ce possible ?

Elle :   C’est Vieux .

Lui :   Il est, il a vraiment été, je veux dire, avant ?

Elle :  Écrivain ? Dramaturge ?

Vieux :   Malsaine sensation d’être une charogne que chaque sommeil décompose un peu   Les mouches le matin au réveil   quand elles tournent autour   se posent  les mouches aiment la viande nauséabonde   elles disent la vraie fin   elles auront la dernière chair   le dernier morceau   mou   puant   pullulant   purulent   Ça rote  pète   gonfle   fermente   fait du jus   Vie c’est un truc qui lutte qui construit   reconstruit à mesure que Pourriture agit   
Pourriture vivante en attendant d’être Pourriture morte   Alors la question est  
    Que vient foutre Connaissance là dedans
    La Connaissance
    Là dedans Corps
    C’est ici qu’elle se nourrit
    ...

    Action   silence   vertigo   tournis   tourneboule   tournicoton
    Intelligence de la décomposition dans la
    ...
    
    Coupez    Cadavere
    Histoire    Étrange
    Script        Scribe
    Scribouilli    Cut au montage

Lui :   Pourquoi nous parlez-vous de vos humeurs ? C’est dégueulasse et nous n’avançons pas d’un pouce. La vie sent bon aussi. N’y avez-vous jamais goûté ?

Elle :   Vieux est diarrhéique, aérophage en diable.

Lui :   Ne serait-ce pas l’affaire d’un médecin ? Administrer une purge ?

Elle :   Vieux est complètement accroc à sa propre matière, il en bouffe tous les jours, il se gratte le cul, il y met les doigts, il les sent pour être certain qu’il continue de se décomposer à l’intérieur. Même qu’il arrive à s’écorcher le fion, à se faire saigner. Il saigne comme une femme, c’est pas des hémorroïde, non, c’est son cul qui saigne.

Vieux :   
    C’est mon cul qui   c’est mon cul   c’est mon   c’est   c’est   c’est
    C’est bon de mettre la tête dedans   de lécher   de renifler
    Baiser avec une femme en règles
    En ligne   à la queue leu leu   le la elle   Hell
    Eaux mots sexes sur Elles
    Hello hell
    Ali et Allo s’en vont en bateau
    Allo tombe à l’eau
    Ali n’y a plus de Gabonais au numéro que vous avez demandé

[Vieux rit bruyamment]

Lui :   Cette fois il dépasse les bornes ! Il faut le bâillonner une bonne fois pour toutes. Je n’ai plus rien à faire ici.

Elle :   Vous n’aimez pas son sens de l’humour ?

Lui :   Ce n’est pas la même chose, il va trop loin dans le mauvais goût, le sexe, la mort, la mère, la merde.
Je n’avais jamais entendu dire qu’il soit pédé. C’est peut-être sa “bonne réponse”. Qu’il en parle à son psy.

Elle :   Il n’a pas voulu tenter la psychanalyse.

Lui :   Des fois qu’elle l’aurait vidé de sa substance. Il se serait retrouvé sec.

Vieux :
    Les cimetières sont pleins de racines
    Des noms gravés sur des pierres
    Des pierres posées sur la terre
    Dedans dessous y a nos pères    nos mères
    Nos grands et arrières
    Sont tous là    sont toutes là nos    Origines
    Elles bouffent dans la terre des cimetières
    Dans les charognes de nos pèremères

Lui :   Et voilà, on en revient toujours à la carne animale. C’est en quelque sorte votre matière première, votre matrice fondatrice, la Matergenitae.

Vieux :
    Se nourrir en paix    Se nourrir seul    pomper    aspirer
    La mer    celle où il y a la flotte et les petits poissons
    Les unimonocellulaires
    Les protozooaires
    Les spermatozooïdes

Lui :   Oui, bon, mais est-ce bien utile ?

Elle :   Soyez patient, écoutez. Vous avez le temps.

Lui :   Il va nous faire remonter au Big Bang.

Vieux : La mère fait le vinaigre   le bouillon de culture de l’intellect   Et l’intellect tue elle    ouaff   ouaff   ouaff

[rire sardonique de Vieux   regard ahuri de Lui à Elle]
    
Vieux :   Les grands pessimistenihilisteintrovertisuicidaires etcetera
Cette bande d’enfoirés graphonoirs qui font dans la constipation
Utilisent Art comme masturbation   jouissanseive   comme tout le monde mais tellement intro qu’ils arrivent pas à ouvrir vers Autre avec    ils gardent tout en eux   y gardent tout pour eux   ils font de la rétention boyaux intestins   le gros le grêle trop plein   incapables de donner   ils conservent tout dans leur ventre        ils contiennent   ils se le la retiennent   ils s’enculent eux mêmes   ils se plantent leur poireau à eux dans le cul   ils éjaculent dedans eux   tant qu’à la fin c’est putréfaction   c’est Pourriture qui gagne   elle s’évacue pas et
ILS EN CREVENT
Art c’est sortir de dedans   c’est vider le truc   trouver un conduit d’évacuation  une bonne conduite   un haut parleur   un amplificateur   une cimaise   une scène  un éditeur
Surtout pas stocker  jeter par dessus bord   délester   passer à autre chose quand Ça s’accumule   il empeste   il empoisonne la vie
Alors   tirer la chasse et noyer   Comme pour les petits chatons   sinon ce sont eux qui finiront par nous bouffer tous

Besoin des spectateurs   lecteurs   rats et autres mangemerdes   cloportes  scatophages   Nous ne pouvons vivre sans eux

Lui :   Nous sommes lecteurs spectateurs des autres, c’est obligé, on ne peut rien faire sans connaître.
Tout à l’heure vous disiez que la voix du poète est saine, qu’elle dit la vérité...

Elle :   La contradiction.

Vieux :    C’est la trace sur le papier la toile la pellicule   c’est le trait   c’est le civilisé QUI MARQUE LA PAGE QUI FAIT la veine   c’est le sang noir   le cacaboudin    il reste   il salit   il noircit   rougit   verdit    bleuit    jaunit    cacadoït   mais Ne s’efface Pas    tache   jusqu’au fond des cavernes
Indélébiles
Nettoyer   gommer    effacer    aller au blanc au virginal à l’immaculé
[le discours s’accélère]
La parole c’est l’air c’est l’oxygène c’est vivebration c’est les ondes c’est immatériel c’est intemporel c’est rien ni avant ni après c’est comme si Ça n’avait jamais existé c’est juste un léger bruissement une légère distorsion un léger trouble de l’air un léger bruit bousculant quelques atomes puis rien  tout se remet en place à sa place une place pour la voix une voix pour l’air   avoir l’air

[il s’étouffe, une pause]  

Bouffée d’air pur

Lui :   Pourquoi les opposer ? Garder la mémoire de la voix, du son, de l’image. Les livres. Les disques. Les cassettes...

Vieux :   Pouette    poette    pépète    fric    fric    fric    fric

Lui :   Embrayez, changez de disque.

Elle :   Vivre d’air et d’eau fraîche. Il a voulu échapper aux marchands, rester pauvre, inconnu.

Lui :   L’argent n’est pas le Grand Satan, il faut vivre avec son temps. Je n’ai pas envie de coucher sous les ponts, de crever de faim toute ma vie.

Vieux :   l’œuvre naît dans sac de viande sur pieds pleins d’excréments

Lui :   Avec vous il n’y a pas moyen de...

Elle :   Connaissez-vous l’expression  “ne pas mâcher ses mots” ?
Vieux les mâche, les mastique, les avale, les digère, les excrémente. Plus difficile pour les noms propres. Les majuscules passent mal.

Lui :   Ah non, vous n’allez pas vous aussi vous y mettre !

Vieux :   
    Vertigoyeux
    Jus de cul
    Les petites filles c’est propre
    Le trou des petites filles
    Ventre des petites filles
    Ne peut pas se remplir
    N’est pas remplissable
    Imputrécible   vierge   rose   plat   sec   non saignant   inodore
    objet d’Art

Lui : Une femme qui ne soit pas qu’un ventre. Pouvez-vous l’imaginer ?

Elle :   Non, il ne le peut pas. ... Femme !

Vieux :   
    Où  
    Entre quoi et quoi   dans quelle pièce   dans quel rôle   sur quelle scène
    À quoi sert-elle
    Dedans c’est vie   c’est viscère   c’est
    Fille mère   fille mère   fille mère   fille mère   fille mère   fille mère
    Poupée gigognes
    Fils    ligne brisée

Lui :   Dites-moi, une femme artiste, cela existe-il ?

Elle :   Voilà l’énigme, clouer le bec de la mauvaise augure.

Vieux :  Voir au-delà de ce qui est possible    Translucile

Lui :   Pardon. Un peu court, non ? Essayez d’en dire plus, développez, pour une fois argumentez.

Elle :   À mon avis nous arrivons au bout, dernière station avant le terminus... Femme !

Vieux :   
    Déjà condamnée   ne suis pourtant    pas    un
    Elle existe   Elles existent
    Espérer qu’elle elles saura sauront lire entendre écrire agir vivre
    En paix    c’est tout    rien de plus    pas moins    d’elle    d’elles

Lui :   Vous leur faites donc un peu confiance ?

Elle :   Amour   Haine    toutes sauf une.

Vieux :     Femmesmères enfantent des monstres   puis elles veulent les mettre à l’abri dans des lits   dans des cages   t’avais raison Boris   elles veulent pas qu’ils grandissent   qu’ils s’envolent du nid   qu’ils se mettent à voler tout seul   à donner leur caca à d’autres qu’elles   elles essaient de leur couper les couilles de la tête   celles qui sont dedans le bocal   celles qui servent à écrire une autre histoire  autre que celle de leur ventre à elle   Alors eux ils savent plus écrire que leur mère   écrire tout le mal qu’ils ont dedans jusqu’à ce que cela explose ou que cela sorte   si Ça sort   Ça la tue elle   alors ils sont libres   malades dedans la tête d’enfin avoir tué la mère   pouvoir accéder à une autre histoire   au roman   
à la voix   à la parole audible   à la fiction
Mort à l’autobiographie    C’est pas possible mais   au corpsvoixécrit   au théâtre

Elle :   Beau discours, mais il n’y arrive pas, n’y est jamais vraiment arrivé. De toute façon il y a sa grande copine Culpabilité, elle le guette au tournant, c’est Elle qui garde les derniers écrits, là, dans ce  placard. Vieux attend, il n’ose pas les sortir tant qu’elle est vivante.

Lui :   Mon manuscrit.

Elle :   Ne vous inquiétez pas, il est à l’abri, je vais vous le rendre.

Lui :   Je ne saurais donc pas.

Elle :   Vous aurez toujours le temps de le relire.

Vieux :
    Coupez pas la bite à Littré    Coupable hilarité
    Tentation de se faire exploser la tête    le faire
    Plus vite    plus faciles    plus rapide   que avec   MOTS
    Aiguille    fumée    alcool    poudre    pastilles    mélanges
    Mélanger les mots
    Mélanger les mots avec
    Tentative
    Cocktail motschimie
            motsmorts
    Tremblement de la main    des yeux
    Tentation de remplacer le point d’interrogation
    Tentative de remplacer le
    Par le mot de la
    Par le point
    Celui qui éteint derrière soi
    Qui ferme la
    De remplacer la    par la
    Mots absents    mots manquants
    Mots tous en creux    en vides
    Absence
    Les mots sont dans l’escalier
    Il n’y a plus de mots nés là où vous les avez procréés
    Veuillez consulter un autre dict dict dict dico dico dico

Lui :   Un docteur, un Motnologue.

Elle :   Oh ! Mais vous allez finir par lui ressembler.

Lui :   Ne dites pas d’horreurs. Depuis quand est-il dans cet état ?

Elle :   Tout petit déjà, tout petit, tout petit. Mais si, vous lui ressemblez.

Lui :   Je ne veux pas !

Vieux :   Souvenir    rêve    là    l’avenir    espoirs    puis les racines poussent  et dedans c’est plein comme spaghetti    mais du début    Cerveau c’est des racines vieilles depuis le premier jour    depuis

Elle :   Lui ne va pas tarder à partir, je crois qu’il est un peu déçu.

Vieux :   Souvenir   incarné   résidu d’histoire   de l’histoire   de tout   de la vie  des débuts de la pourriture dynamique   Neurones  paquets entremêlés entortillés  pris en nous nous donnent   nous lient au passé   mémoire archétypale   mémoire des origines   clef de la mémoire   tout est là-dedans depuis   trouver la clef   démêler   peigner la mémoire   découvrir une brosse pour démêlerfricher les souvenirs   le passé   l’histoire   retrouver l’origine de la mortvie   La première trace   ensuite on peut la casser   la fracturer   l’éclater en petits morceaux   les jeter  les disperser   les répandre   faire disparaître la sa trace   l’effacer de la surface de la mémoire   mais tout est dans chaque éclat de   holographie   impossible d’oublier
Quelque part   Ça reste   Ça résiste   c’est comme les mots
Ils ressurgissent là où on ne les entend plus
Alors   finalement    Ça déborde

Elle :   Parole d’amour dit la mort.

Vieux :   Il dit qu’il est poète

Elle :   Oui.

Vieux :   Les poètes ils sont tous     ils sont tous

Lui :   Je crois que je vais réfléchir. Merci de m’avoir reçu. Au revoir, je m’en vais, je reviendrai vous voir plus tard, oui, plus tard...

Elle :   C’est bien, ne tardez tout de même pas trop.

[Lui s’éloigne et sort  Vieux reste sur place  silencieux  Elle retourne à son bureau et classe des papiers]

Elle :   Tiens, finalement il a laissé son manuscrit.
Partager cet article
Repost0
14 février 2008 4 14 /02 /février /2008 16:17
UTNAPISHTIM


[Scène d’intérieur, genre studio, un grand miroir, un tapis, une chaise/tabouret ; dessus des vêtements propres, pliés ; un patère, une serviette de bain, une bouteille d’eau minérale. Caché sous un tissus tendance ocre marron un vélo d’intérieur. Ce vélo dispose d’un réglage de puissance qui simule les accidents de terrain, de roue libre à escalade de cols, et d’un compteur de vitesse.
Au début, pénombre qui permet juste de distinguer les objets.
L’acteur entre en peignoir de bain, en trottinant façon boxeur, il s’étire, baille et se place devant le miroir, il boxe avec son image...
La lumière monte progressivement ou, c’est le personnage qui éclair...]

[il se regarde dans le miroir]

Bof...
Aaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaaa.
À l’âge qu’il avait il était peut-être chauve ?
En tous les cas, toi mon petit vieux, je voudrais pas dire mais tu prends du ventre. Encore un peu et tu pourras jouer les Bouddha.
...
Ouf ouf ouf, échauffement.
... Assouplissement... La forme !
... Aïe ! Plus rouillé qu’une girouette millénaire. J’te donne pas dix ans pour finir à la casse.
... [exercices d’assouplissement façon gymnastique traditionnelle]
Recommence. Et que ça saute !
... ...
On va dire que c’est bon, assez chaud.
Maintenant, en voiture Simone. Roulez roulez...

[il enlève le peignoir, dessous un caleçon, puis il découvre le vélo et monte dessus. À portée de la main, son texte. Il était là, ou, le comédien l’avait à la main/poche en entrant, au choix]

Léger pour commencer, cinq petites bornes tout cool, terrain plat. Faut pas affoler la machine, le mollet souple, la cheville aérienne.

[il pédale tranquille, prend le texte, le feuillette et commence à lire]

L’ÉPOPÉE DE GILGAMESH !

PROLOGUE

“Celui qui a vu les confins du pays. Le sage qui a connu toutes choses, tous les secrets. Celui-là nous a transmis un savoir d’avant le déluge. Il a parcouru un long chemin. De retour, il grava dans l’argile le récit de son voyage. Il bâtit les remparts d’OUROUK et l’EANNA sacré, demeure d’ANOU et d’HISHTAR.”
Au sein de ces remparts naquit Gilgamesh, il fut crée par les grands dieux. UTU-SHAMASH le soleil lui accorda la beauté et ADAD l’éclair lui donna la vaillance. Pour deux tiers il est dieu, pour un tiers il est homme. Il est semblable à un taureau sauvage, sa force est incomparable, ses armes invincibles.
Quand il a vaincu le géant gardien de la forêt des cèdres et le taureau céleste, Enkidu était à ses côtés.
“Enkidu, toi mon frère, mon seul ami, né de l’argile, tu es retourné à la terre.”
Après les rituels funıéraires, Gilgamesh s’en va et erre à travers les plaines. Il se lamente et dit :
“Ne vais-je pas moi aussi, un jour, devenir comme Enkidu ?
Me voici par peur de la mort, errant dans les prairies vers mon aïeul OUTA-NAPHISTIM, le seul survivant du déluge qui a pu recevoir des dieux la récompense de l’immortalité, j’ai pris la route pour le questionner sur la vie et sur la mort, afin de découvrir auprès de lui le secret de la vie éternelle.”
...

Belle histoire.
...
Moi la dedans je suis l'ancêtre, le vieux de la vieille, l'antédiluvien... d'Yve à Noé ! Joyeuse perspective, mieux que le Paris-Dakar !
Mon petit gars, du haut de cette selle septante siècles te contemplent. Impressionnant.

[il laisse tomber le texte, pédale un peu plus vite]

Les voyageurs en partances pour destination incongrue. Embarquement immédiat.
...
Et adieu la cellulite !

[chanté]

Carmélite en cellulite
Je me tape une bonne cuite
Délit de fuite
Le plombier il est passé
Médor l’a arrosé
Délit de fuite
C’est juste une chansonnette
Je rote je pisse je pète
Délit de fuite Délit de fuite
pom pom pom...

Tu te prends pour qui là ?
Tu crois vraiment que tu peux jouer les jeunes premiers ? Les Belcanto bellâtre ? Le premier rôle ?
Premier... T’as jamais été, été comme hiver tu sera jamais. C’est la vie, c’est dans le sang, dans les gènes, et là où y a des gènes...
Bonté divine, cré vinzou, cornebleue !
Et le débile qui a dit “Les premiers seront les...”
Les petits devant ! Oui. D’abord.
Je vous l’avais bien dit. Suffit de tirer le bon numéro, le numéro d’acteur, bon acteur.
Il n’y a pas d’acteur pour le numéro que vous avez demandé. tut tut tut tuuuut.
...
Tout dans la tête. Tout dans les couilles.
Why des couilles ? pourquoi faire ? Faire quoi avec ?
Les actrices, elles !
Jouer la comédie ? La grande tragi-comédie, comic...
...
Tu ferais mieux de rentrer ton ventre.
Et de te tenir droit.
Dis bonjour ! Touche pas ton nez ! Sors les mains de tes poches ! Touche pas à ça, c’est sale ! Arrête de te gratter !
Apprendre à bien se tenir, à bien faire. Tenir debout. Apprendre.
Ce foutu texte. En final, trois pages d’affilées qu’ils m’ont filé, un vrai tunnel, j’arriverai jamais à le digérer, à me rentrer tout ce charabia dans les tripes, dans la caboche. C’est vrai quoi, j’ai jamais rien su
 faire de mes quarante quatre milliards de neurones, c’est pas aujourd’hui que...
C’est surtout pas le moment de déprimer, trois pages c’est pas la mer à boire, pour une fois que tu décroches un job, mon pauvre...
Faut te mettre en jambe, la mémoire qui flanche, ça va avec les jambes, question d’exercice.
...
Regarde toi. trente neuf printemps.
Encore heureux, pas trop de cheveux blancs. Juste un peu de gras.
De l'entraînement, c’est ce qu’il te faut, t’entraîner, dur.
Retrouver le souffle, les muscles, la mémoire, perdre le bide, les bourrelets.
Le sport y a que ça de vrai !
Bordel. Si je m’entendais dire des conneries pareil.
...
Chauffeur de taxi, Tu serais capable de la faire ? À la campagne ! Là où y a pas d’embouteillage. Oui, mais j’aime pas la campagne. Conducteur de métro. Tunnel, dernière station, station debout, couché, debout, couché, debout, couché... Un, deux, trois, un deux, une deux trois, accélère ! et couche toi là ! Et ferme ta gueule ! Et pourquoi pas baisse ton froc, ouvre bien grandes les fesses, ça va, ça vient ça va vite et ça rapporte gros !
Faudrait oser. Une fois. Pour voir ? Avec une bonne capote.
Fini de déconner, la pédale c’est pas ton truc, alors tu fais du...
Non, t’es vraiment trop nul, laisse tomber. Mets-toi au boulot.
...
“Gilgamesh, je vais te dévoiler un secret profond et mystérieux. Tu connais Shourouppak, la ville située sur le bord de l’Euphrate, cette ville où depuis des temps très éloignés, les dieux  habitent. Un jour, les grands dieux ont décidés de faire le déluge. Ils ont tenu conseil.”
...
Conseil...
Fonctionnaire, il disait. Un concours, un bon métier, la sécurité.
Il avait peut-être pas tord ce vieux con.
Travailler, non, c’est pas possible, pas moi.
- Signez là, c’est votre avenir, la retraite garantie.
Ou alors pas avant quarante piges, avant d’avoir essayé, tout essayé, plutôt clochardiser. À vot’ bon cœur msieudames. À vot’ bon cœur. Ils puent trop vite, trop vite pourris, le train train ça rend blette.
...

“Il me dit : Démolie ta maison et construis pour toi un bateau. Abandonne tes biens et tes richesses. Demande la vie sauve, rejette tes possessions, charge dans ce bateau la substance de tout ce qui est vivant.”
...
Dans le désordre on doit pas en être loin.
Rien que d’y penser je me bloque, c’est trop con, pourtant à l’école, j’avais pas mauvaise mémoire, en récitation, j’avais de bonnes notes.
C’est la bibine, la chopine, pour oublier, faut que j’arrête de picoler, d’oublier. La viande, les neurones, même combat.
Et c’est reparti.
...
“Gilgamesh, je vais te dévoiler un secret profond et mystérieux. Tu connais la ville située sur le bord de l’Euphrate, cette ville où depuis des temps très éloignés, les dieux habitent. Un jour, les grands bleus ont décid... Les grands dieux ont décidé de faire le déluge, ils ont tenu conseil. ENKI-EA, le dieu d’en bas, le dieu des eaux, le père des hommes, le sage et le connaissant... ...”
... ...
J’ai bien connu son père.
...
Regarde la ligne bleue des montagnes. Tu vois, demain il va pleuvoir. Quand il fera beau, on voit la neige.
~L’Euphrate... Passer l’hiver au chaud, à rien foutre, prendre un train, le mettre dans sa poche... C’est en Irak, l’Euphrate, peut-être pas bien le moment, attendre.
...
Pour avoir chaud et pour pas cher, il suffit de pédaler.
Cinq cent mètre à quarante.

[pédale à quarante au compteur, chanté façon French Cancan]

Lalalalalalalalalalalllal... ...

[bruit de moto   vroum vroum... pédale très vite]
...
“Il me dit : Démolie ta maison et construis toi un bateau. Abandonne tes biens et tes richesses. Sauve ta peau.”
...
Vaut mieux reprendre du début.
...
“Gilgamesh. Je vais te raconter un secret profond et mystérieux. Tu connais...”
...
Non, c’est pas ça !
Ces satanés mots, ces diablesses de phrases, ce sacré texte. Nom de Dieu ! Concentre, faudra bien qu’il vienne, t’as qu’à pousser, faudra que ça sorte, par n’importe quel bout.
...
“Gilgamesh. Je vais te dévoiler un secret profond eˇt mystérieux. Tu connais la ville située sur le bord de l’Euphrate, cette ville... Cette ville... Tu la connais la ville... Lalala ... Tu connais qu’elle...”
...
Je rote, je pète des bulles, y a que de l’air qui sort.
Souffle, inspire, souffle, inspire. Profonde inspiration.
Je m’appelle Polynime. A Z Polynime, fils, petit fils, arrière petit fils de l’antique polysème. Tout ça remonte au déluge. Connard de Noé, s’il avait bu la tasse, si son putain de rafiot il avait titanisé sur un ice-crime. Je serais pas là à essayer...
D’abord, quelle gueule il avait, rien ne dit dans les textes que c’était un petit gros le père Noé. Et quel âge il avait vraiment quand il a arrêté de mourir ?
Pourquoi j’ai été choisi, et pourquoi il veut que je me laisse pousser la barbe, peut-être qu’il se rasait tous les matins. C’est de l’interprétation, de la traduction abusive ! De la haute trahison ! Jetez-le aux lions !
...
“Il me dit : Démolie ta maison et construis pour toi un bateau. Ce bateau que tu construiras, que ses mesures soient bien exactes. Que sa largeur égale sa longueur et en tout pareil pour sa hauteur...”
...
Un homme à la mer !
...
“Gilgamesh...”
...
Imagine un cul, un cul d’adolescente, presque encore une petite fille et que toi t’as envie de jouer au docteur, que plus tu pédales et plus il se rapproche, si tu faiblis, hop, il s’éloigne. Pense  à ça.
...
“Gilgamesh, je vais te dévoiler un secret.”
...
Une histoire de cul, oui ! Y a pas de secret.
...
Un aréopage d’aérophage piaffe d'impatience sur les quais d’une aérogare en partance pour nul part. [bis ter + + + vite]
Paaaaaaaaaart... Tout le monde descend... Roue libre... Ah la vache !
...

Et avec ça il croit qu’il va devenir beau ?
Beau mec. Devenir beau. Encore un truc pour enculer l’pauv’ monde, on naît beau ou nabeau, un point à la ligne, fermez la parenthèse, ligne bleue des montagnes lointaines. Lignes de fuites, droites ou pas tout à fait droites, de gauche à droite et lycée de Versailles. Et zig et zag et ZAP FM ! [hurler Zap FM]
Tu entends l’écho ? C’est ta voix qui revient, elle rebondit sur la falaise, comme une balle contre un mur.
Mon père il plaisait aux femmes, il a plu à ma mère et me voilà en train de pédaler, de faire défiler la paysage, - horizons perdus -. Bonne raison pour se taire.
... ...
Trente trois kilomètres à l’heure, c’est une moyenne, honorable.
- Il ira loin ce petit. Si il suit le droit chemin .
Tu parles.
Un jour il a attrapé une musaraigne, dans la neige, il l’a posée sur sa main, petite bête sauvage.
Pense à autre chose, tu vas pas nous la jouer nostalgie. Quand tu seras devenu grand riche et célèbre tu pourras penser aux femmes et écrire tes mémoires, en attendant remonte la pente, faut que tu recolles au peloton.
...
“À la première lueur du jour, les gens du pays s’assemblèrent autour de moi. Ils me portèrent d’excellents moutons et des bêtes de la plaine pour le sacrifice. Les jeunes me portèrent le bitume, les grands, les autres éléments nécessaires. Au cinquième jour, je dressai la charpente du bateau. Son plancher faisait un Ikku, la hauteur de ses parois cent-vingt coudées. La longueur de chacun de ses côtés était de cent-vingt coudées. J’ai fais six ponts, ainsi, je l’ai divisé en sept étages. J’ai divisé chaque étage en neuf parties. J’ai enfoncé les chevilles marines pour empêcher les eaux de s’infiltrer. J’ai verché six... J’ai versé chi... J’ai versé six char...”
...
Articule bon sang, pense à ton nez, au négro, qu’avait le nez fin, spirituel... Mais de mauvais goût.
C’est peut-être pour ça, les femmes me trouvent mauvais goût. Mauvaise mine, de sel, de rien. Fade, attendre que je m’assaisonne, poivre et sel. Encore un peu vert. Encore un peu de patience. Attendre, toujours attendre, jamais fuir.
Je pourrais faire peut-être du commerce ? Octante nonante c’est Youpi, le grand marché la grande foire, amour et commerce ou commerce de l’amour ou amour du commerce ! Comment on dit - Libéralisme - en russe ?
Lui, il était colporteur.
...
Un aréopage d’aérophage piaffe d'impatience sur les quais d’une aérogare en partance pour nul part.
...
Ferme, reste ferme, du cran du courage du souffle et du cœur à l’ouvrage. Reprends du début, de juste avant le déluge, de quand y z’étaient là à attendre que ça fonde, qu’on crève tous la bouche ouverte le bec dans l’eau.
...
“Gilgamesh, je vais te dévoiler un secret profond et mystérieux. Tu connais la ville située sur le bord de l’Euphrate, cette ville ou depuis des temps...”
...
Merde, merde ! J’ai encore bouffé le nom de ce putain de bled.
...
Bon, calme, on ne s’énerve pas, et arrête de renifler !
Je te croyais pas si sensible, t’es pas une vieille chambre à air percée. Tu vas tenir le coup, tu vas pas te laisser mettre par ce p’ti con de metteur en scène ! Merde!!! C’est toi sur les planches, c’est toi qu’ils vont voir.
Reprends depuis le début, juste avant le déluge, quand ils sont tous là à t’attendre et que toi Noé tu te marres en douce au bord de la grande flaque, que toi tu sais et que eux ils vont crever.
...
[en silence, seul les lèvres bougent, puis murmuré]

“Gilgamesh, je vais te dévoiler un secret profond et mystérieux. Tu connais Shouroupak, la ville située sur le bord de l’Euphrate !”
...
Shouroupak ! Chou rouge en pack. J’l’ai eu. Salope !
Inspire, te laisse pas asphyxier, laisse toi griser, ivresse de l’oxygène du fin fond de tes gènes, de ceux du grand père Noé, de ceux d’avant le déluge, du temps où ils savaient pas encore et que toi tu sais, sais peut-être. Tu sais la bombe, prochaine station, prochain déluge d’électrons, de neutrons, électrolocution. S’éclater la gueule dans un miroir, pour une dernière fois se voir, onze mille milliards de fois.
Passionnant non ? Pédale mon vieux. Pédale.
...
“Gilgamesh, je vais te dévoiler le secret profond et mystérieux.”
...
Ce sera à en pisser de rire. À s’en faire péter le colon. Et après moi le déluge !
...
“Gilgamesh.”
...
Toujours un train de retard. Jamais là où il faut, à la bonne place, à la bonne heure. Ah ah ah ah... À la bonne heure !
...
“Gilgamesh, je vais te dévoiler le secret profond et mystérieux, ENKI-EA le dieu d’en bas le dieu des eaux, le père des hommes, le sage et le connaissant...”
...
T’y arrive pas j’t’dis. T’es qu’une infâme diarrhée, logorrhée, hyperménorrhée, plus qu’une fuite, en avant, en avant toutes ! Pour la grande hémorragie, finale !! À fond ! À fond les manettes pti gars !
... [pédale au maximum du possible]
“Gilgamesh, je vais te dévoiler un secret profond et mystérieux. Là où les dieux habitent. Un jour, faire le déluge, le dieu des eaux le père de toutes les créatures. Une nuit, il descendit sur la terre se penche sur ma  maison et répéta, démolie, construis, abandonne, demande, sauve, rejette, préserve, charge, chargez !!!
...
Stoppez les machines !
T’es dingue ou quoi ? Tu débloques plein tube.
Arrête de dégueuler, de˙ te prendre pour le trou d’une chiotte, pour l’œil de cyclone, pour le nombril d’un monde décomposé.
Coupez. Coupez !
...
[il essuie sa transpiration avec ses mains, les renifle]
...
Beurk...
Tu te répands comme une vielle serpillière trop imbibée et qui peu plus, qui a jamais pu plus, qui peut pas en avaler plus, qui en peut plus de pédaler, et pas plus que ça. Et ça, ça dégouline, ça s’écoule, ça pisse, par tous les trous, ça pisse comme entre les jambes des femmes et c’est ça le vrai déluge, c’est ça qui a fait monter le niveau et que ça s’arrête jamais. C’est de là que Noé est sorti, c’est de là qu’il aurait du nous sauver.
...
Tu t’excites, tu t’exhibes, regarde toi, tu perds la boule, et boule qui roule et boulimique, y mythe, y mime, y-mes-nos-p’taire...
Reprends du début. De juste avant le déluge, tu sais bien, juste avant que la Bon dieu il se mette à pleurer tellement il avait raté son coup, alors rideau, comme les petits chats, il noie toute la portée, enfin presque. Même ça il a pas été foutu, ce vieux schnock mégalo parano.
...
“Au septième jour, la construction du bateau était terminée...”
...
Vidé, hein ? Tu arrives au bout, bout du rouleau, fini la route, fin du monde, le déluge, la xième glaciation, celle qui me glacera les os, qui me refroidira une bonne fois pour toute quand j’aurai fini. Fini et même plus envie de faire le con sur cette planète, sur cette scène, sur ce vieux rafiot pourri et tout rafistolé.
...
Tiens toi droit ! Rentre ton ventre.
...
[ça démarre comme un discours, dérive en chantant]

“Ce bateau que tu construiras, que ses mesures soient bien exactes. Que sa  largeur égale sa longueur et en tout pareil pour sa hauteur. À la première lueur du jour, les gens du pays s’assemblèrent autour de moi. Ils me portèrent d’excellents moutons et des bêtes de la plaine pour le sacrifice. Les jeunes me portèrent le bitume, les grands, les autres éléments nécessaires. Au cinquième jour, je dressai la charpente du bateau. Son plancher faisait un Ikku, la hauteur de ses parois cent-vingt coudées. La longueur de chacun de ses côtés était de cent-vingt coudées. J’ai fais six ponts, ainsi, je l’ai divisé en sept étages. J’ai divisé chaque étage en neuf parties. J’ai enfoncé les chevilles marines pour empêcher les eaux de s’infiltrer. J’ai versé six sars de goudron et six sars de bitume. Un sar d’huile pour enfoncer les chevilles marines et deux autres sars d’huile que le batelier garde en réserve. J’ai mis les perches et chargé les provisions. Chaque jour, pour la nourriture des gens, j’ai fait égorger les bœufs et les moutons. J’ai offert aux artisans le jus des vignes, le vin rouge, le vin blanc et la bière pour qu’ils en boivent comme l’eau du fleuve. Enfin, j’ai fait une fête, comme le jour du nouvel an. Je me suis lavé et frotté les mains avec l’huile.”
...
Ça vient, j’y suis presque, suffit de laisser couler un peu, de lâcher du leste.
...
Waouuuu, le cœur y tape, hein... tape fort, très fort.
Pas le moment de me l’infarctuser, de me casser le cœur.
C’est que j’œuvre pour mon œuvre, pour gagner ma place, place au soleil, de l’histoire, du temps, de l’art, dollar, faire le singe pour gagner de la monnaie, plus trébuchante que sonnante. Me gagner mon bout d’éternité, mon petit paradis. Traverser le fleuve, rencontrer Noé et ne plus dormir, boire des litres et des litres de café, gagner un peu de temps, même un peu c’est quand même de l’éternité.
...
Et si je suis pas à la hauteur, que rien, noir, silence. Get out l’artiste !
Sifflets, tomates... Le bide.
Non, pas possible, je ne serai pas tout seul, et puis c’est juste un petit rôle, en plus au dernier acte, ce ne pourra pas être de ma faute.
...
C’est comme s’ils étaient déjà là, je les sens. Ils me regardent, ils me voient, avec leurs yeux. Si ils rient, c’est comme les hyènes. Leurs yeux brillent dans le noir, yeux de chirurgiens, de bouchers, de charognards. Ils attendent, ils n’attendent que ça...
...
Idées noires, pas bonnes, laisse tomber, pense à ton texte, pense à ton rôle, petit homme.
Pense au cul de la petite fille, concentre-toi, deviens lourd, plein jusqu’à la gueule, prêt à tout vomir. Et tu verras, ça va sortir.
...
“Au septième jour, la construction du bateau était terminée.
J’ai porté dans le bateau tout ce que je possédais. L’argent et l’or, je les ai portés.”
...
Je croyais qu’ilˇ devait laisser ses richesses, le vieux grigou, il en a profité pour mettre son pécule au sec.
...
“Tout ce que j’avais d’espèces vivantes, toute ma famille et mes parents. Les bêtes domestiques et celles de la plaine. Tous les artisans, je les ai fait monter aussi. Le dieu UTU-SHAMASH, le soleil, la lumière du ciel m’a fixé le moment précis et m’a dit : Lorsque le soir, celui qui tient les tempêtes fera pleuvoir la pluie de malheur, entre dans le bateau et ferme la porte.”
...
C’est bon !
...
Si ça marche, on aura des articles dans les journaux, on passera à la télé, sur France Culture, on partira en tournée.
Si ça marche, c’est pas de moi qu’on parlera. Ce n’est pas grave, ce sera bien quand même, y a pas d’âge...
Je m’appelle A Z Polynime, descendant de l’antique Polysème, inventeur des mots gravés, des mots qui restent, qui résistent, qui ressurgissent là où on ne les entend plus, ils s’insinuent, se glissent, se faufilent. Mots volés, attrapés au vol, vol de mots sur l’horizon lointain.
- Le fou, le fou
 du langage, le fou du langage du fou. Colporteur de mots je les charrie d’une oreille à l’autre, agence de voyage pour mots en mal de langue...
...
[la figure dans les mains]

Qu’est-ce que tu radotes ? C’est fini ce truc, c’était y a longtemps, mélange pas tout. Mélange pas tout.
...
Albane, pourquoi t’as disparu ? Pourquoi t’es partie ?
Tu viendras me voir, dis ? Tu verras les affiches et tu viendras. Et à la fin, après, dans la coulisse, tu seras là, je te verrais...
...
Et la tragi-comédie tourna au mélodrame-à-tic. [Mendelssohn]
...
Puffff... J’en ai marre... Marre de suer. Mais c’est bon.

[il descend du vélo, boit à la bouteille d’eau, s’adresse au miroir]

Tu t’es pas arrangé depuis tout à l’heure.
J’élimine, je me détoxine, je fonds, encore un peu et j
e retrouve la ligne.

[se douche avec l’eau de la bouteille]

Dernière ligne droite, ligne bleue des montagnes enneigées, ligne de mire, ligne du cœur.
...
[fin de la douche]

Des mots tout ça.

[dos au public, il enlève son caleçon, il est nu, il commence à se sécher]

Toujours les mots, j’en fini pas de les ingurgiter, de les déglutir, de m’en farcir la panse, de les débiter en tranches. À point ou saignant ? Toute cette sueur pour faire le clown, pour qu’on m’aime, pour l’illusion, le semblant, pour la gloire.
“Ma plus belle histoire d’amour...” C’est moi.
...
[sur l’air du Petit Navire]

La la la la la la la la la la la...

[il commence à s’habiller]
...
“Gilgamesh, je vais te dévoiler un secret profond et mystérieux. Tu connais Shourouppak, la ville située sur le bord de l’Euphrate, cette ville où depuis des temps éloignés, les dieux habitent. Un jour, les grands dieux ont décidé de faire le déluge. Ils ont tenu conseil, ENKI-EA, le dieu d’en bas, le dieu des eaux, le père des hommes et de toutes créatures, animales et végétales, le sage et le connaissant, était présent parmi eux. Une nuit, il descendit sur la terre, se pencha sur ma maison et me répéta leurs paroles.
Ils me dit : Démolie ta maison et construis pour toi un bateau. Abandonne tes biens et tes richesses. Demande la vie sauve, rejette tes possessions, charge dans ce bateau la substance de tout ce qui est vivant.
Ce bateau que tu construiras, que ses mesures soient bien exactes. Que sa  largeur égale sa longueur et en tout pareil pour sa hauteur.“
...
[quand il a fini de s’habiller, il s’assoie sur la chaise/tabouret, face au public]

Faire l’acteur ? Le fou. Le jongleur ? Jouer à se mettre hors jeu, hors la vie, faiseur d’artifices, le nain-jaune, le bouffon, le joker,
 l’amuseur, le révélateur, saleté de miroir. Pourquoi je suis pas dans la rue, sur la place, à crier, à lancer des pavés dans la marre ?
Coups de pioches contre les murs... “Ich bin ein Berliner” Sarajevo ou Santiago “El pueblo unido jamås sera vencido”
“C’est une maison bleue...” Qu’est-ce que ça veut dire ???
Qu’est-ce que j’ai envie de dire ?
Albane.
...
“À la première lueur du jour, les gens du pays s’assemblèrent autour de moi. Ils me portèrent d’excellents moutons et des bêtes de la plaine pour le sacrifice. Les jeunes me portèrent le bitume, les grands, les autres éléments nécessaires. Au cinquième jour, je dressai la charpente du bateau. Son plancher faisait un Ikku, la hauteur de ses parois cent-vingt coudées. La longueur de chacun de ses côtés était de cent-vingt coudées. J’ai fais six ponts, ainsi, je l’ai divisé en sept étages. J’ai divisé chaque étage en neuf parties. J’ai enfoncé les chevilles marines pour empêcher les eaux de s’infiltrer. J’ai versé six sars de goudron et six sars de bitume. Un sar d’huile pour enfoncer les chevilles marines et deux autres sars d’huile que le batelier garde en réserve. J’ai mis les perches et chargé les provisions. Chaque jour, pour la nourriture des gens, j’ai fait égorger les bœufs et les moutons. J’ai offert aux artisans le jus des vignes, le vin rouge, le vin blanc et la bière pour qu’ils en boivent comme l’eau du fleuve. Enfin, j’ai fait une fête, comme le jour du nouvel an. Je me suis lavé et frotté les mains avec l’huile.
Au septième jour, la construction du bateau était terminée.
J’ai porté dans le bateau tout ce que je possédais. L’argent et l’or, je les ai portés. Tout ce que j’avais d’espèces vivantes, toute ma famille et mes parents. Les bêtes domestiques et celles de la plaine. Tous les artisans, je les ai fait monter aussi. Le dieu UTU-SHAMASH, le soleil, la lumière du ciel m’a fixé le moment précis et m’a dit : Lorsque le soir, celui qui tient les tempêtes fera pleuvoir la pluie de malheur, entre dans le bateau et ferme la porte.
Quand le moment fut venu, je regardai le ciel. Il était sombre et effrayant à voir. Alors, j’entrai dans le bateau et fermai ma porte.”
...
C’est fait. Gagné ! [crié]
Souffle, respire, laisse pisser.
Tu tiens le bon bout. Tu tiens le bon bout.
Respire, c’est fini... Pour aujourd’hui...
Envie de pisser.
Putain d’envie de pisser...

[il sort, bruit de chasse d’eau]
Partager cet article
Repost0

Audio Vox Concept'

regroupe une suite de textes conçus et écrits pour la voix.

Mise en bouche en souffle en 3 2 1 …

  D’autres textes dans la rubrique Audio Vox
(enregistrement artisanal par l'auteur)
La version audio est parfois différente de la version texte.
La raison pourrait en être une persistance des brumes textuelles.
Les poèmes sont des plaques tectoniques, ils bougent, se choquent, s'entrechoquent, emmagasinent de l'énergie, cela produit des failles de sens, des cratères néologiques, parfois aussi des tremblements de vers, des tsunamis sémantiques…